Engagé à Saint-Just, l’adjudant Yannick lutte depuis contre le syndrome post-traumatique
- Par Antoine Faure
- Publié le 22 décembre 2025

Cinq ans après le drame de Saint-Just, qui a coûté la vie à trois militaires, les quelques 400 gendarmes engagés lors de cette tragique nuit du 22 au 23 décembre 2020 ont dû apprendre à vivre avec un souvenir qui parfois les hante. Certains ont développé ce qu’on appelle un Syndrome post-traumatique (SPT). C’est le cas de l’adjudant Yannick, qui était alors affecté au Peloton de surveillance et d’intervention gendarmerie (PSIG) Sabre de Clermont-Ferrand. Témoignage.
Dans la nuit du 22 au 23 décembre 2020, à Saint-Just, petit village du Puy-de-Dôme, trois militaires de la Compagnie de gendarmerie départementale (CGD) d’Ambert, le lieutenant Cyrille Morel (45 ans), l’adjudant Rémi Dupuis (37 ans) et le brigadier Arno Mavel (21 ans), étaient abattus par un forcené, au cours d’une intervention destinée à porter secours à une femme qui s’était réfugiée sur le toit de sa maison pour échapper à la violence de son conjoint. « Une scène de guerre », décrira le procureur de la République de Clermont-Ferrand.
Parmi les gendarmes arrivés rapidement en renfort, ceux du Peloton de surveillance et d’intervention gendarmerie (PSIG) Sabre de Clermont-Ferrand, dont faisait partie l'adjudant Yannick en tant que chef de la cellule porteuse du bouclier balistique.
« Je suis allé au-delà de moi-même pendant toute la nuit et une partie de la matinée, se remémore-t-il. C’est grâce à notre formation et à notre entraînement, pour ma part au PSIG de Clermont-Ferrand, que nous avons pu éviter d’autres victimes au sein des forces de l’ordre. De toute façon, il n’y avait pas d’autre solution. Il fallait se battre, contre l’adversaire, mais aussi contre soi-même, car il a fallu prendre des décisions graves et importantes dans un temps réduit. Mais cet événement a laissé beaucoup de traces, tant au plan physique que psychologique, chez tous les militaires présents. »
« Je pensais être plus fort que l’événement, mais je me voilais la face »
Progressivement mais sûrement, les symptômes de ce qu’on appelle le Syndrome post-traumatique (SPT) vont apparaître dans la vie de Yannick. Perte de sommeil, désociabilisation, irritabilité… « J’ai fait un déni. Je pensais être plus fort que l’événement, mais je me voilais la face. J’ai continué à travailler normalement, et il se trouve que les semaines qui ont suivi ont été particulièrement denses, avec d’autres forcenés, des personnes suicidaires. En qualité de négociateur, j’étais régulièrement appelé. Il n’y a eu aucun temps mort. Les symptômes se sont installés dans le temps et, au bout de quelques mois, ils étaient là, définitivement. »
Chez lui, Yannick s’emporte facilement, le plus souvent contre lui-même, « pour des babioles ». Il a des absences, de plus en plus fréquentes. Un soir, son fils le surprend en train de regarder la télé… éteinte. « Je n’étais plus là, j’étais à Saint-Just... » Il ressent alors le besoin d’être le plus possible dans son cercle professionnel pour se sentir mieux, « avec des camarades qui avaient vécu la même chose, qui me comprenaient ».
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En 2021, il quitte le PSIG Sabre de Clermont-Ferrand pour rejoindre celui du Marin, en Martinique. Changement de décor radical, mais les nuits, Yannick les passe encore très souvent dans le Puy-de-Dôme. « Je faisais des cauchemars récurrents au cours desquels j’étais blessé par balle. » Après l’un de ces rêves, il se réveille en nage. « Il faisait très chaud, comme souvent en Martinique, se souvient-il. J’ai mis trois ou quatre minutes à comprendre où je me trouvais. J’ai bu plusieurs litres d’eau. Cette nuit-là, je me suis dit que ça suffisait, qu’il fallait faire quelque chose. »
Il décide d’aller voir un médecin militaire qui lui propose une solution médicamenteuse. Yannick refuse dans un premier temps, avant finalement d’accepter de suivre le traitement. « Je me sentais un peu seul, regrette-t-il. L’institution ne prenait pas encore en charge le SPT comme elle le fait maintenant. »
Ayant eu vent de sa situation, la Cellule d’aide aux blessés de la gendarmerie nationale (CABGN) entre en contact avec lui pour lui proposer de prendre part à un stage avec d’autres blessés. « C’était extraordinaire, une bouffée d’oxygène avec des encadrants formidables. On se sent moins seuls et on en ressort gonflés à bloc. Cette cellule fait un travail remarquable, et, peut-être, qu'un accompagnement encore plus structuré au niveau des régions, tant sur le plan humain qu'administratif, avec un point de contact clairement identifié, permettrait de renforcer la continuité du suivi et le lien avec l'association des Phénix de la gendarmerie. »
Fondée en 2023, cette association a pour but d’accompagner les militaires blessés à travers les étapes de la reconstruction sous différentes formes. Yannick en est le référent pour le département du Gard. « Notre rôle est d’intervenir en complément de l’action de la gendarmerie, dès lors qu’un militaire est blessé, décrit-il. On prend contact avec lui et, s’il est d’accord, on peut se déplacer pour le rencontrer, échanger avec sa famille, parce que c’est important, le renseigner sur les aides, les démarches à effectuer. »
Une maison sur pilotis
Moteur parmi d’autres de la reconstruction des blessés, le sport a toujours occupé une place importante dans la vie de Yannick, mais après Saint-Just, la donne avait changé. « Je ne faisais plus du sport pour me sentir bien, mais uniquement pour me vider, de ma mauvaise humeur, de mon agacement permanent. J’en faisais pour me défoncer, et j’emploie ce terme parce que c’était véritablement devenu une drogue. Les stages RBS (Reconstruction des Blessés par le Sport) m’ont permis d’inverser la vapeur, de voir le sport de manière positive, raisonnable et réfléchie, comme un levier de reconstruction. »
Malgré cette blessure psychologique profonde, Yannick a fait le choix de rester en PSIG et d’apporter son expérience en intervention à ses camarades, en Martinique jusqu’en 2024, puis au sein du peloton d’Alès, dans le Gard. « Je comprends parfaitement ceux qui ne veulent plus aller sur le terrain pour mieux se reconstruire, précise-t-il. C’est respectable et même logique. Pour ma part, je ressentais le besoin de poursuivre mes missions. »
Une nouvelle blessure, physique celle-là, survenue en 2025 lors d’un maintien de l’ordre, pourrait remettre en cause ce choix. « Je me pose la question, dans l’intérêt de mes camarades, pour leur sécurité », reconnaît-il. D’autant que le SPT est toujours là, tapi dans l’ombre. « J’ai l’impression de vivre dans une maison sur pilotis, et les vagues sous le plancher, plus ou moins fortes, représentent le syndrome. Mes fondations sont fragiles et je dois y prêter attention, jusqu’à la fin de ma vie. »
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