Les gendarmes de la Plateforme numérique d’accompagnement des victimes « rendent visible l’invisible »
- Par le capitaine Tristan Maysounave
- Publié le 27 novembre 2024

À Rennes, la brigade numérique accueille sur son plateau technique, la Plateforme Numérique d’Accompagnement des Victimes (PNAV), notamment dédiée aux violences conjugales, intrafamiliales, sexuelles et sexistes. Derrière leurs écrans, les enquêteurs sont saisis de situations dont les forces de l’ordre n’auraient probablement jamais eu connaissance auparavant.
Installée à Rennes, la Brigade numérique (BNum) a été inaugurée le 27 février 2018, dans le cadre de la démarche de proximité numérique engagée par la Gendarmerie nationale. Cette unité, qui fonctionne 24h/24 et 7j/7, permet à la population d’échanger avec des gendarmes par le biais d’un tchat. Elle a connu une véritable montée en puissance au cours de la crise de la COVID-19, en raison de la forte hausse des sollicitations dont elle a fait l’objet durant les périodes de confinement. La BNum est composée de 37 gendarmes, dont 32 remplissent la fonction d’analyste (enquêteurs échangeant avec les internautes sur le tchat). La majorité détient la qualité d’officier de police judiciaire. Au sein de la police nationale, son pendant est situé à Bordeaux.
La BNum constitue également une avancée importante en matière de lutte contre les Violences intra-familiales (VIF). Le 27 novembre 2018, le gouvernement crée le portail de signalement des violences sexuelles et sexistes (arretonslesviolences.gouv.fr). Le 11 avril 2022, celui-ci devient la Plateforme numérique d’accompagnement des victimes (PNAV) par l’ajout des canaux dédiés aux discriminations et à toutes formes de haine, notamment au cyberharcèlement. En gendarmerie, cette situation conduit à opérer une distinction entre le tchat lié au tout-venant, pris en compte par les analystes de la Plateforme d’accueil numérique (PAN), et celui géré par ceux de la PNAV.
Forte de son succès, la BNum a pratiquement traité 1 200 000 échanges depuis sa création. Le développement de la proximité numérique se poursuit donc logiquement avec le lancement d’une Compagnie de gendarmerie numérique (CNum). Rattachée à l’Unité nationale cyber (UNC), elle incorpore la BNum ainsi qu’une nouvelle unité en cours de déploiement à Poitiers. Les gendarmes de ces deux structures ont vocation à répondre aux sollicitations liées à la PAN. La PNAV est conservée à Rennes, tandis que la BNum de Poitiers sera en mesure de prendre en compte les faits de cybermalveillance dans le cadre du déploiement du dispositif 17Cyber.
Une prise en compte adaptée aux situations
La porte d’entrée de la BNum passée, nous découvrons un open space séparé par une verrière. D’un côté, cinq postes servent à la PAN. De l’autre, trois postes sont dédiés à la PNAV. Les analystes travaillent en quart de six heures en diurne et de douze heures en nocturne. Concentrés, ils « pianotent » sur leurs claviers sous l’œil d’un superviseur. Celui-ci répartit les sollicitations, effectue un suivi opérationnel des échanges et s’assure que les gendarmes parviennent à y répondre, notamment quand ils ont à traiter plusieurs conversations simultanément, ce que l’on nomme la scalabilité.
« Outre cette plus-value, le tchat renforce notre accessibilité, explique le capitaine Sébastien Possemé, commandant la compagnie numérique. Nous traitons de 700 à 800 demandes par jour, dont 40 dans le cadre de la PNAV. Notre force est de disposer de gendarmes et non de robots. Cette plateforme favorise la libération de la parole. Nous accueillons des victimes que la honte ou la crainte dissuaderait de se rendre en commissariat ou en brigade. Nous personnalisons les échanges, car chaque relation est unique, ce qui permet d’instaurer une relation de confiance. Il faut parfois beaucoup de temps. Ainsi, à titre d’exemple, l’échange le plus long a duré 6 h 20. »
Alors que les analystes de la PAN peuvent prendre en compte jusqu’à cinq discussions à la fois, ceux de la PNAV sont limités à deux échanges. Les faits pris en compte dans le cadre de cette plateforme demandent en effet une concentration maximale.
« Nous devons nous montrer très convaincants, explique l’adjudante Tiffany. Nous devons faire preuve de beaucoup d’empathie et choisir soigneusement nos mots afin de ne pas faire fuir la personne. Les gens ne s’attendent pas forcément à ce qu’on formule une solution concrète à l’issue du tchat, les conséquences peuvent leur faire peur. Nous devons les rassurer. »
Le traitement des sollicitations prises en compte par la PNAV fait l’objet d’une doctrine d’emploi commune à la police et à la gendarmerie. Trois situations peuvent ainsi se présenter.
Le premier cas est celui dans lequel la conversation permet d’identifier la victime, car les informations communiquées sont suffisamment nombreuses (identité, adresse du domicile, etc.). Le deuxième porte sur les conversations n’ayant pas permis d’identifier la victime, mais où les faits rapportés constituent une infraction pénale. Les conditions générales d’utilisation du tchat n’évoquent pas l’anonymat, mais simplement l’absence de besoin d’identification pour accéder à la messagerie. En conséquence, dans pareille situation, les gendarmes sollicitent l’autorisation du parquet de Rennes d’identifier l’adresse IP. Une réquisition est alors adressée à l’opérateur.
Enfin, la troisième hypothèse est celle des faits venant de se produire. « Ce cas arrive fréquemment, détaille le capitaine Possemé. Nous sommes souvent confrontés à des situations d’urgence, car il arrive que le seul moyen dont dispose la victime pour échanger avec nous soit un moyen silencieux. Nous nous mettons alors en relation avec le Centre d'opérations et de renseignement de la gendarmerie (CORG) ou avec le Centre d’information et de commandement (CIC), afin de solliciter une intervention. Dans des situations de danger proche, les enquêteurs de la BNum sont également en mesure de solliciter les unités locales afin d’obtenir des rendez-vous immédiats au bénéfice des victimes. »
Lorsque les faits sont constitutifs d’une infraction pénale, les échanges donnent lieu à leur judiciarisation. « Si la personne accepte de donner son identité et d’être recontactée, nous établissons une procédure judiciaire transmise aux unités compétentes sur l’ensemble du territoire national et des outre-mer », explique l’adjudante Tiffany.
Une formation dédiée
Les gendarmes affectés au sein des BNum doivent avoir servi pendant au moins huit ans en gendarmerie départementale et avoir réussi des tests de sélection. À leur arrivée, ils sont formés à l’accueil à distance, aux techniques de questionnement ainsi qu’au traitement des sollicitations prises en compte dans le cadre de la PNAV pour celles et ceux exerçant à Rennes.
Les analystes de la BNum servent alternativement sur le plateau de la PNAV et sur celui de la PAN. En conséquence, ils sont tous formés à la question des violences intra-familiales.
« Au sein de la PNAV, l’objectif est d’assurer l’existence d’un échange privilégié avec un gendarme spécifiquement formé, souligne le capitaine Possemé. C’est la raison pour laquelle j’ai mis en place un plan de formation dès la création de la plateforme. Nous avons créé un module dédié à la PNAV, dont l’adjudante Tiffany est la seule formatrice en France. »
« J’ai suivi la formation expertise mécanismes violences intra-familiales dispensée par le Centre national de formation à la police judiciaire (CNPFJ), explique l’adjudante. À l’issue, le capitaine m’a demandé de créer une formation spécifique pour les gendarmes de la BNum. Je me suis appuyée sur la formation reçue par tous les militaires du terrain en l’adaptant à nos usages. Le module créé s’effectue sur une durée de trois jours et comprend un volet théorique ainsi qu’un volet pratique. La formation nous permet notamment d’aborder les spécificités liées au tchat. Nous consultons également des archives, afin de comprendre comment les échanges ont permis de mettre en confiance les victimes. Les analystes en formation effectuent ensuite des exercices, avant d’être confrontés à de vraies sollicitations sous ma supervision. Les enseignements de la formation sont synthétisés dans un livret dont ils sont tous destinataires à l’issue. »
« Mes personnels sont très engagés, conclut le capitaine. Grâce à cette formation, ils sont particulièrement compétents en matière de violences. Leur action permet de prendre en compte les sollicitations, de les traiter et de les accompagner. Leur objectif prioritaire est de protéger les victimes en prenant les premières mesures. Ils rendent visible l’invisible. »
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