Adjudant-chef Anaïs, la fibre de l’enquête
- Par le commandant Céline Morin
- Publié le 08 mars 2025

L’adjudant-chef Anaïs est enquêtrice au sein de la section de recherches de Versailles depuis 2018. Après quelques années au groupe délinquance itinérante, elle a rejoint, en 2022, le groupe stupéfiants. Soulignant les spécificités de chaque domaine, elle aborde également les défis de ce métier exigeant, tels que l'adaptation constante aux nouveaux modes opératoires des criminels ou encore la conciliation entre vie personnelle et professionnelle. Portrait d’une « PJiste » dans l’âme.
Il y a 40 ans, deux décrets autorisaient la présence des femmes dans les corps des sous-officiers et des officiers de gendarmerie. Depuis, la féminisation de l’institution s’est progressivement poursuivie, ouvrant aux femmes l’accès à tous les emplois et toutes technicités de l’arme. Elles sont aujourd’hui motocyclistes, maîtres de chien, pilotes d'hélicoptère, cavalières de la Garde républicaine, gendarmes de haute montagne, enquêtrices de haut niveau, gendarmes mobiles ou encore membres du Groupe d'intervention de la gendarmerie nationale (GIGN)…
La filière P.J. (Police Judiciaire) de la gendarmerie attire ainsi beaucoup plus de femmes qu’il y a quelques années au sein des brigades et des Sections de recherches (B.R. - S.R.). Affectée depuis 2018 à la S.R. de Versailles, dans les Yvelines, l’adjudant-chef Anaïs fait partie de ces enquêteurs du haut du spectre. « Quand je suis arrivée à la S.R., en 2018, nous n’étions pas nombreuses. Depuis, l’unité s’est effectivement féminisée. Par exemple, dans le groupe stupéfiants, nous sommes aujourd’hui deux femmes sur six personnels », note la militaire.
Il faut dire que le rythme de vie d’un « PJiste » n’est pas toujours simple à concilier avec « une vie de famille, surtout quand on est mère. […] Ce n'est pas ce qu'on appelle « un rythme de bureau ». Nos vies sont relativement rythmées par les dossiers sur lesquels on travaille. Si les individus sont très actifs le week-end, il faudra travailler à ce moment-là pour ne pas prendre de retard, ou encore la nuit si, par exemple, les véhicules équipés d’une sonorisation sont principalement utilisés sur ce créneau. On doit s'adapter au rythme des objectifs sur lesquels on travaille. Cela peut être une des raisons pour lesquelles il y a toujours eu moins de femmes en P.J., même si au cours de ces dernières années il y a eu une ouverture. »
Objectif P.J.
C’est d’ailleurs avec l’objectif de devenir enquêtrice que la jeune femme a intégré la gendarmerie il y a maintenant quatorze ans. À sa sortie d'école, en 2012, elle est affectée en brigade à Longjumeau, dans l’Essonne. Son objectif est alors de rapidement passer son examen d’Officier de police judiciaire (OPJ). Elle obtient sa qualification en 2015 et, dans la foulée, sera détachée à deux reprises au sein d’une unité de recherches, plus précisément à la Brigade de recherches (B.R.) de Palaiseau, une première fois de novembre 2016 à avril 2017, dans le cadre d’une enquête sur un trafic de stupéfiants, puis une seconde fois de septembre à décembre 2017, cette fois pour un dossier de trafic de véhicules volés qui étaient découpés avant d’être revendus en pièces détachées.
À l’issue de ces deux expériences, la militaire, poursuivant son objectif, fait une fiche de vœux pour intégrer la branche P.J. En août 2018, son souhait est exaucé : ce sera directement la section de recherches de Versailles, ville qu’elle avait demandée pour des raisons familiales.
Elle rejoint donc le groupe délinquance itinérante de la division atteintes aux biens de la S.R., où elle va monter en compétences. « Dès la première année, j’ai suivi le stage d'enquêteur unité de recherches, d’une durée de quatre semaines, puis rapidement le stage enquêtes complexes, cette fois de deux semaines, précise-t-elle. J'ai également suivi le stage PROGREAI, qui n'existe plus aujourd’hui. On nous enseignait les codes d’une méthode d’audition canadienne adaptée au fonctionnement des auditions français. La technique nous avait été présentée en école et le côté psychologique m’intéressait. Je trouve cela importantde prendre en compte l’aspect psychologique des personnes, notamment lorsqu’on est face à desindividus placés en garde à vue. »
De la délinquance itinérante aux trafics de stupéfiants
Sur ce premier poste, elle traite des dossiers de trafics et de cambriolages du haut du spectre, impliquant « des gens du voyage ou les communautés de l'Est. […] J'ai par exemple travaillé sur une équipe qui s'attaquait à des véhicules Range Rover et qui les envoyait en Afrique par containeurs, ou encore sur une affaire de vols à la fausse qualité commis par des gens du voyage au préjudice de personnes âgées vulnérables. »
Puis, en 2022, l’enquêtrice demande à rejoindre le groupe stupéfiants, cette fois au sein de la division atteintes aux personnes, « principalement pour changer de matière. Même en termes de délinquants, ce ne sont pas les mêmes profils. C'est intéressant de voir autre chose ! »
Le groupe stupéfiants, armé par six personnels, travaille de plusieurs manières. « Nous pouvons agir à la suite d’une remise douanière. Dans ce cas, nous sommes appelés par les douaniers lorsqu’ils font une grosse saisie. C’est d’ailleurs le propre de la S.R. que de ne traiter que les grosses quantités ; les autres saisies étant prises en compte par les B.R. Ensuite, on essaie de remonter le fil du trafic à partir des premiers éléments dont on dispose sur l’individu et le véhicule qui ont été interceptés. Très rapidement, nous allons essayer de mettre en place des techniques spéciales d'enquête et de travailler sur la téléphonie. De fil en aiguille, on identifie l’architecture du réseau et son mode opératoire, explique l’enquêtrice. Ensuite, il y a les enquêtes d’initiative qui partent d’un renseignement. Là encore tout ce qui est du niveau local relève davantage du domaine des B.R. »
En matière de stupéfiants, les enquêteurs gèrent en général plusieurs dossiers en même temps : « On ne peut pas se permettre de n'avoir qu’une seule enquête en cours, confirme la militaire. En effet, de trop nombreuses organisations criminelles sévissent sur la plaque parisienne. »
« Chercher et trouver la faille »
L’emploi des techniques spéciales d'enquête, comme le placement sous interception et sous géolocalisation d’un téléphone, le balisage de véhicules, les différents types de sonorisation, fait partie de l’arsenal à la main des S.R., amenées à prendre la direction des enquêtes les plus importantes et les plus sensibles, particulièrement celles relevant de la criminalité organisée ou ciblée.
Mais les criminels s'adaptent aussi en permanence aux nouvelles technologies et développent de nouveaux modes opératoires, y compris en matière de trafic de stupéfiants, obligeant les enquêteurs à redoubler d’ingéniosité et de persévérance. « Les sonorisations, et plus largement les principales techniques spéciales d'enquête sont connues des malfaiteurs, qui font tout pour les contourner. Nous sommes donc obligés de nous adapter avec les moyens dont nous disposons. C'est pour cela qu’il faut attendre ou chercher la faille. Il faut être persévérant, guetter le moindre moment d'inattention des suspects, comme, par exemple, être très attentif aux moindres paroles qui peuvent être prononcées par inadvertance par les individus dans un véhicule sonorisé. C'est pour cela aussi que les enquêtes peuvent durer de quelques mois à parfois quelques années. Mais c’est ce que j’aime dans la P.J. : chercher et trouver la faille, même infime, que les criminels ou les délinquants laissent, et essayer de s’y engouffrer pour mettre à mal leur trafic. Je trouve celagrisant. »
Le travail en S.R., notamment en matière de stupéfiants, implique également d’être très à l'aise dans les relations interservices, « que ce soit en interne gendarmerie, avec les services de police, qui peuvent travailler sur les mêmes objectifs que nous, ou encore les douanes ».
Par ailleurs, la délinquance du haut du spectre revêt aussi très souvent une dimension internationale, nécessitant de travailler en étroite collaboration avec les autorités d’autres pays ainsi qu’avec les organisations européennes et internationales. « Quand j'étais au groupe délinquance itinérante, nous traitions régulièrement avec la Belgique pour les dossiers sur des équipes originaires des pays de l’est. Par exemple, l’une d’elles, spécialisée dans le recel de bijoux volés, écoulait son stock en Belgique. En matière de stupéfiants, on va également être très vite amenés à travailler en coopération avec des homologues européens, comme l'Espagne. »
Aujourd’hui aguerrie par quelques années d’expérience, la trentenaire se verrait bien compléter son arsenal de lutte contre le crime en devenant Anacrim, c’est-à-dire analyste en recherche criminelle. Un choix logique pour quelqu’un qui aime démêler les fils d’une enquête et chercher la faille, puisque cette technicité permet de schématiser les éléments d’une procédure complexe, comme les relations ou les événements, et ainsi de faire émerger des rapprochements et de nouvelles pistes.
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