Europol : portraits croisés de deux analystes criminels
- Par le capitaine Tristan Maysounave
- Publié le 24 juillet 2025

Les carrières des majors de gendarmerie Clovis et Julien sont étroitement imbriquées. Formés ensemble à l’analyse criminelle, leur parcours respectif les a conduits à se retrouver plusieurs fois, notamment à Europol. Une équipe de Gendinfo a pu les rencontrer au siège de l’agence à La Haye.
Les majors Clovis et Julien sont experts détachés auprès d’Europol. Ils effectuent chacun le deuxième passage de leur carrière au sein de l’agence. Leur amitié a débuté il y a 21 ans, à l’occasion du stage AnaCrim (Analyse criminelle).
Des carrières construites autour de l’analyse criminelle
Clovis (C) : « Je suis rentré en gendarmerie afin de faire de l’analyse criminelle. J’ai été formé à l’école de gendarmerie du Mans en 1999 avant de rejoindre la brigade de gendarmerie de Libourne, en 2000, puis le Service technique de recherches judiciaires et de documentation (STRJD, désormais Service central de renseignement criminel – SCRC) en 2004, après avoir effectué le stage AnaCrim.
Au sein de ce service, j’ai commencé en groupe de rapprochement judiciaire, d’abord dans le domaine des atteintes aux biens. J’ai ensuite rejoint le département d’analyse criminelle. J’ai alors commencé à travailler sur des affaires non élucidées et notamment sur des disparitions d’enfants. J’ai par exemple travaillé sur des dossiers pouvant être liés à Francis Heaulme.
En 2010, j’obtiens un master en analyse criminelle en anglais à l’Université de Troyes. Dans le même temps un poste d’analyste s’ouvre à Europol. Je postule et je suis affecté au département des drogues. J’y reste pendant quatre ans avant de rejoindre le projet Twins, dédié à la lutte contre la pédophilie en ligne.
Quelques années plus tard, je décide de postuler à un poste de senior analyste au Centre interarmées d'analyse et de retour d'expérience (JALLC) de l’OTAN, situé à Lisbonne. Bien que je sois alors le seul candidat non anglophone, je réussis les tests et je suis recruté.
Les attentats de Paris de novembre 2015 se produisent juste avant mon départ pour l’OTAN. Je suis alors chargé d’effectuer les analyses téléphoniques sur la zone de Paris.
Je rejoins l’OTAN en 2016 mais mon contrat est gelé un an après, suite à l’élection de Donald Trump à la présidence américaine. L’avenir étant incertain, je postule de nouveau à Europol. »
Julien (J) : « En 1996, je deviens gendarme auxiliaire. Je découvre l’analyse criminelle en rencontrant une gendarme AnaCrim affectée à la Brigade de recherches (B.R.) d’Épinal. Je décide alors d’orienter ma carrière afin de devenir à mon tour AnaCrim. Après ma formation de sous-officier à l’école de Montluçon, je suis affecté en gendarmerie départementale. Dès 2001, je me spécialise en police judiciaire en rejoignant la Section de recherches (S.R.) de Nancy. En 2004, j’effectue la formation d’AnaCrim. En 2006, je suis affecté au groupe appui soutien de la S.R. de Paris au sein duquel je ne réalise que de l’analyse. En 2008, j’effectue le même master que Clovis.
En mai 2012, je présente les sélections permettant d’intégrer Europol et je rejoins le centre opérationnel de l’agence qui vient d’être créé. Je suis chargé des demandes parvenant au centre et je me spécialise dans le domaine des atteintes aux biens, ce qui me conduit à travailler fréquemment avec l’Office central de lutte contre la délinquance itinérante (OCLDI). Je suis également impliqué dans l’« acceptance » des messages, consistant à déterminer si les demandes transmises par les États membres respectent le mandat d’Europol (les faits doivent relever de la criminalité organisée et concerner au moins deux États membres).
J’effectue ensuite une mobilité interne et je rejoins le projet Phoenix dédié à la lutte contre la traite des êtres humains. J’y reste un an avant de rejoindre Clovis et de prendre la tête du projet Twins en tant que « senior analyst ». En 2019, Europol crée une task force dont la mission est d’effectuer un audit de l’agence. On me propose de rejoindre ce groupe, ce que j’accepte. Le poste de « senior analyst » à Twins est alors repris par Clovis. Je contribue à la task force pendant deux ans. À la fin de cette période, je suis data quality coordinator, c’est-à-dire en charge de déterminer ce qui doit être conservé dans les bases d’Europol. »
C : « Je réintègre Europol et je succède à Julien à la tête du projet Twins en 2018 avant de rejoindre la task force après la période du Covid. Je suis alors amené à travailler sur une nouvelle solution permettant à la fois de traiter la quantité de données de plus en plus importante stockée par l’agence et de se conformer aux évolutions législatives. À l’issue, l’opportunité m’est donnée de devenir « team leader » au sein de l’équipe chargée du traitement de la donnée auprès des différents services d’Europol. Nous travaillons sur les questions de développement et de recherche de nouvelles solutions, de qualité de la donnée et de soutien opérationnel aux projets. Parmi les projets en cours, nous développons une interface commune permettant aux unités d’enquête des pays membres et aux agents d’Europol d’effectuer des analyses conjointes. »
J : « En 2021, je quitte Europol afin d’être affecté à la Section de recherches de Cayenne. Je sers au sein de la division littoral avant de présenter de nouveau les sélections permettant de rejoindre Europol. Je réintègre l’agence en septembre 2024, dans le groupe en charge de la coordination opérationnelle en matière de lutte contre la criminalité organisée. Nous travaillons sur les réseaux criminels et nous coordonnons les task force opérationnelles (OTF) créées en lien avec cette thématique. »
Des possibilités offertes grâce à la gendarmerie
C : « La qualité des analystes de la gendarmerie est reconnue au sein d’Europol. La gendarmerie nous a offert la possibilité de suivre plusieurs formations. D’abord celle d’AnaCrim. Il s’agit d’une formation assez complète, peu de pays disposent d’une formation de ce niveau en Europe. Nous avons également pu suivre un master à l’Université de Troyes avec laquelle l’institution a conclu une convention. C’est donc grâce à la gendarmerie que nous sommes ici. »
J : « La gendarmerie offre la possibilité d’être en position de détachement tout en bénéficiant des avantages de son corps d’origine. Nous jouissons de l’avancement et nous conservons nos droits à pension. C’est un avantage que de nombreux autres pays n’ont pas. »
Europol : une opportunité exceptionnelle
C : « J’ai souhaité rejoindre Europol en raison de la réputation de l’agence concernant ses bases criminelles. En matière d’analyse, je me suis dit que si je souhaitais évoluer, la solution était de travailler à l’échelle européenne et non plus seulement nationale. Pour un analyste criminel, il n’y a pas mieux qu’Europol en raison de la quantité de données traitée ici.
Vivre aux Pays-Bas constitue également une expérience enrichissante pour ma famille. Ma femme travaille à l’école européenne et a appris à parler trois langues. »
J : « Europol m’a donné la possibilité de faire de l’analyse criminelle à temps complet. Travailler dans un milieu international est enrichissant. Par ailleurs, sur un plan personnel, l’expatriation facilite l’ouverture d’esprit. Mon fils est trilingue. »
Une criminalité organisée de plus en plus violente
C : « Ce qui a changé ces dernières années, c’est le degré de violence. À Europol, le fait d’accéder à l’ensemble des données transmises par les États membres et partenaires ouvre les yeux sur le niveau de barbarie dont peuvent faire preuve les groupes criminels organisés. Ce qui frappe le plus, c’est la déshumanisation. Les affaires EncroChat et Sky ECC nous ont vraiment conduit à réaliser l’ampleur du phénomène. »
J : « Nous sommes désormais confrontés au développement du crime en ligne et au phénomène du « violence as a service ». Des personnes, notamment des mineurs, sont recrutés afin de commettre des crimes. Cette situation interroge sur le monde dans lequel nous allons être appelés à vivre demain et sur les solutions qu’il est possible d’apporter. »
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