« Pour 23 grammes d’or » : grièvement blessé par balle en Guyane, un gendarme livre un témoignage exceptionnel
- Par Hélène THIN
- Publié le 06 décembre 2024

Le 2 septembre 2011, l’adjudant Franck Robin, alors militaire du Groupe de pelotons d'intervention d'outre-mer (GPIOM) de Guyane, est grièvement blessé par balle lors d’une mission de lutte contre l’orpaillage illégal, au cœur de la jungle guyanaise. Il perd alors l’usage de ses jambes. Treize ans plus tard, il publie un livre témoignage (chez Mareuil Éditions), dans lequel il raconte son histoire, celle d’un engagement hors norme au sein d’une unité d’élite, au service de la Nation, mais aussi celle de sa reconstruction. Rencontre avec un homme dont les valeurs et le courage inspirent le plus grand respect.
« Un coup de feu retentit. L’espace d’un instant, je ne sais pas lequel a tiré. L’instant d’après, je m’écroule au sol. Une immense brûlure me traverse la poitrine. Je suis immobile sur le sol boueux. L’homme se tient toujours debout. Il avance vers moi. Son regard est plus enragé que jamais. Je vois son revolver. Dans un ultime effort, je relève mon bras. Il tire. Je tire. Je le touche. Il s’écroule à quelques centimètres de moi. Je l’ai atteint d’une balle dans le cœur. Il ne bouge plus. Il est mort. Je ne sens plus mon corps, je suis convaincu que je suis aussi en train de mourir. » (extrait)
Ce 2 septembre 2011, la vie de l’adjudant Franck Robin bascule. Alors âgé de trente-trois ans, le militaire - qui sera par la suite promu au grade de major, et aujourd’hui retraité de la gendarmerie - participe ce jour-là à une mission « ordinaire » de Lutte contre l’orpaillage illégal (LCOI), au cœur de la jungle guyanaise. Chef de groupe au sein du Groupe de pelotons d'intervention d'outre-mer (GPI/GPIOM) de Guyane (en 2016, les GPI/GPIOM ont été rebaptisés Antennes du Groupe d'intervention de la Gendarmerie nationale par circulaire 61050 du 26 juillet 2016, NDLR) depuis trois ans, le gendarme d’élite est grièvement blessé, victime du tir d’un chercheur d’or clandestin, un garimpeiro. Sa moelle épinière est sectionnée et son poumon perforé. Devenu paraplégique, il parvient à puiser en lui les ressources pour se reconstruire.
Son livre, c’est avant tout l’histoire d’un engagement indéfectible au service de la gendarmerie nationale, qu’il considère comme une seconde famille. « Cet engagement n’est pas neutre. Il conduit, parfois, à devoir affronter le risque et la violence des hommes », écrit le général d’armée (2S) Denis Favier, ancien directeur général de la gendarmerie nationale (de 2013 à 2016), et préfacier de l’ouvrage de Franck Robin. Et d’évoquer « une force de caractère qui est la marque des grands », dévoilée par ce témoignage hors du commun, source d’inspiration pour tout un chacun.
De gendarme de brigade dans la Loire à chef de groupe de pelotons d'intervention d'outre-mer à Cayenne
Pourriez-vous vous présenter et nous parler de votre parcours jusqu’à votre départ pour la Guyane ?
Je suis Franck Robin. J’ai quarante-six ans et je suis papa de trois garçons. Issu d’un milieu rural, j’ai grandi à Périgneux, un village de la Loire dont mon père était le maire. Lorsqu’est venu le moment d’effectuer mon service militaire, je me suis tourné vers la gendarmerie, sur les conseils du père de ma petite amie, alors retraité de l’Institution.
J’ai ainsi fait mes classes au Centre d’instruction des gendarmes auxiliaires de Tulle, en Corrèze. Doté d’aptitudes en sport et en tir, je m’y suis pleinement épanoui. Sorti à la première place du classement, j’ai rejoint une petite brigade de la Loire en 1998. Dans cette unité, située en zone rurale, et composée de six gendarmes, j’ai véritablement appris le métier. Sur ce secteur, traversé par la nationale 7, les accidents de la route étaient nombreux, représentant une large part de notre activité. J’ai par la suite rejoint une autre brigade de la compagnie, à Saint-Just-en-Chevalet.
Aspirant à évoluer vers une carrière de gendarme mobile, j’ai intégré, en 2000, l’école de sous-officier de la gendarmerie de Montluçon, pour une durée de douze mois. Sorti vice-major, j’ai bénéficié d’un large choix pour ma future affectation. Alors jeune marié, j’ai rejoint l’Escadron de gendarmerie mobile (EGM) de Clermont-Ferrand. J’ai rapidement compris que le maintien de l’ordre, en gendarmerie, avait pour principal but d’exposer sa force pour ne pas avoir à s’en servir. Premier déplacement marquant, en Nouvelle-Calédonie. Puis en Côte d’Ivoire. À l’exception de ces missions lointaines, l’exercice au sein de l’escadron ne me satisfaisait pas. J’avais envie d’action.
Désireux de partir en Outre-mer, j’ai alors entrepris des démarches pour mettre toutes les chances de mon côté d’être retenu, la sélection étant rude. J’ai ainsi passé plusieurs diplômes internes, dont celui de moniteur de sport. Puis celui de moniteur d’intervention professionnelle et de franchissement opérationnel, qui équivaut au statut d’instructeur commandant dans l’armée, ouvrant la voie vers l’Outre-mer. J’ai également passé le diplôme d’arme.
Sur le plan familial, ma femme et moi avons accueilli notre premier fils en 2004. Le deuxième arrivera trois ans plus tard.
En 2007, j’ai enfin obtenu mon agrément pour l’Outre-mer. Le départ n’aura lieu qu’à l’été 2008. En attendant, j’ai eu la chance de bénéficier du premier stage d’intervention spécialisée pour les départs en Outre-mer, dispensé par le GIGN. L’objectif : nous préparer à intervenir sur un large spectre de missions à haut risque. J’ai alors découvert alors un nouvel univers. L’intervention spécialisée comporte des schémas d’action, des tactiques et des techniques très différents de ceux appris jusqu’ici. Toutes nos habitudes étaient remises en question, et nos limites sans cesse repoussées.
J’intégrerai par la suite le groupe de pelotons d'intervention d'outre-mer de Cayenne et deviendrai chef de groupe peu de temps après mon arrivée.
Missions à haut risque au cœur de l’enfer vert
Quelle était votre mission en Guyane, jusqu’à ce jour de septembre 2011, où vous avez été blessé par balle ?
À l’été 2008, ma famille et moi nous sommes envolés pour Cayenne. La Guyane était mon premier choix. Nous découvrions alors une terre où la mer n’était pas bleu azur, mais où il faisait bon vivre, dans une nature luxuriante, au contact d’une population très accueillante. Mais la Guyane était aussi un territoire très singulier. 80 % des usages d’arme à feu en gendarmerie avaient alors lieu, à l’époque, dans ce seul département. On y recensait également quinze fois plus d’homicides qu’en métropole, et trente fois plus de vols à main armée… Les conditions professionnelles y étaient très rudes pour les gendarmes. Je m’y suis pourtant beaucoup épanoui en tant que chef de groupe du GPIOM.
Le rythme était alors très soutenu, et les nuits souvent très courtes. Nous réalisions des interventions trois à quatre fois par semaine, afin d’interpeller des individus, le plus souvent armés, au profit de la police judiciaire. Mais la plupart de nos missions se déroulaient en forêt profonde, dans le cadre de la lutte contre l’orpaillage illégal (opération Harpie), un phénomène ayant connu une très forte expansion au cours des dernières décennies. Des missions requérant, en plus d’une bonne préparation tactique, des facultés d’adaptation permanentes. Car nous ne savions jamais sur qui ou sur quoi nous allions tomber, et les lieux nous étaient chaque fois inconnus. Face à nous, des clandestins originaires de provinces très pauvres du Brésil, dont les valeurs étaient très éloignées des nôtres. Notre mission consistait alors à faire respecter les lois françaises en Amérique du Sud.
Ces missions, racontées dans mon livre, témoignent de l’intensité de l’engagement qui était alors le mien, et celui de mes camarades. Infiltration, interception de pirogues, pénétration dans les villages, interpellation de braqueurs en pleine jungle, destruction de matériel… Notre objectif était d’éradiquer les sites d’orpaillage illégal. Nous disposions d’un savoir-faire tactique que nous étions les seuls à maîtriser. Nous intervenions essentiellement de nuit, sur des cours d’eau très étroits, face à des garimpeiros déterminés et armés. Nous devions coûte que coûte tenter de préserver l’intégrité physique de l’adversaire, quand bien même celui-ci nous menaçait avec son arme. Nous avions en effet face à nous des adversaires que nous devions soumettre, et non anéantir.
À aucun moment le stress ne devait prendre le dessus lors des interventions. C’est pourquoi nous nous entraînions dans des conditions très dures, et répétions plusieurs fois les mêmes exercices. Aussi étions-nous en capacité de faire face à toutes les situations. En tant qu’unité d’intervention, nous étions le dernier rempart. Nous n’avions donc d’autre choix que de partir en mission et de maîtriser l’intervention.
J’avais par ailleurs la certitude que mes camarades donneraient leur vie pour me venir en aide, tout comme j’aurais donné la mienne pour sauver l’un d’eux.
Ce vendredi 2 décembre 2011, date de mon ultime mission en Guyane, je m’en souviens dans les moindres détails. C’était trois ans après mon arrivée à Cayenne. Nous devions nous rendre sur le site de Chantal, situé non loin de Maripasoula. L’opération faisait suite à un assaut mené sur des sites illégaux. Nous avions pour mission d’occuper le terrain durant plusieurs jours, afin d’éviter que les garimpeiros ne viennent reconstruire leur campement dès notre départ. C’était une mission « classique », semblable à celles que nous menions habituellement avec les militaires de l’armée, et moins risquée que celles que nous opérions en autonomie avec mon unité.
Ce jour-là, pourtant, alors que je venais de saisir le quad d’un Brésilien, les choses prirent une tournure dramatique. Prêt à tout pour récupérer son engin, celui-ci m’a alors tiré dessus. J’ai riposté, le touchant d’une balle dans le cœur. Tandis que le jeune Brésilien décède à mes côtés, je ne sens plus mon corps, convaincu que je vais mourir. Je survivrai pourtant à mes blessures, mais ne remarcherai plus jamais. Ma moelle épinière a été sectionnée.
Une résilience à toute épreuve
Quelles ont été les grandes étapes de votre reconstruction, ainsi que les rencontres et les leviers qui ont joué un rôle déterminant ?
C’est allongé sur un brancard, intubé et sous oxygène, que j’ai quitté la Guyane, quelques jours après avoir été blessé. Direction l’hôpital d’instruction des Armées du Val-de-Grâce, à Paris. Le vol fut un véritable calvaire, mon état n’étant pas stabilisé, et mon pronostic vital toujours engagé. Arrivé à Paris, j’ai été opéré en urgence. J’ai ensuite passé dix jours en réanimation, avant d’être transféré en neurochirurgie, en attendant qu’une place se libère à l'hôpital national d'instruction des Armées Percy, à Clamart, pour y faire ma rééducation.
La rééducation, qui d’ordinaire nécessite entre six mois à un an, n’a duré que deux mois et demi. D’emblée, j’ai accepté le fait d’être en fauteuil et de ne plus pouvoir marcher. Dans l’univers rural dont je suis issu, on ne s’épanche pas. Ce handicap, je l’ai abordé comme un nouveau challenge. Et surtout, je refusais que mes garçons, alors âgés de sept ans, quatre ans et quatre mois, voient en moi une personne faible ou dépendante. Je tenais à ce qu’ils conservent l’image qu’ils avaient de moi avant que je ne sois blessé. À partir de là, je n’avais d’autre choix que d’avancer. Mes fils ont donc tenu un rôle central dans ma reconstruction.
Rapidement, je me suis tourné vers l’activité physique, la pratique du sport ayant toujours été au cœur de mon existence. J’ai démarré progressivement, par des séances de musculation, que j’effectuais au cercle sportif des Invalides. Lorsque ma condition physique s’est améliorée, je me suis mis en quête d’une discipline sportive qui me ressemble, impliquant un fort dépassement de soi, et ne nécessitant aucune aide extérieure. Mon choix s’est ainsi porté sur le handbike, vélo à trois roues s’activant à la seule force des bras.
Après avoir trouvé, non sans difficulté, un équipement adapté à ma morphologie et à mon handicap, je me suis lancé à fond dans cette nouvelle activité, y consacrant une large part de mon temps. J’ai alors fait la connaissance de Patrick, qui fera pour moi figure de modèle. Âgé d’une cinquantaine d’années, et également en fauteuil, Patrick avait été champion du Monde de handbike, Il m’a fait découvrir l’univers de la compétition. Dès lors, je me suis entraîné avec ténacité. C’est ainsi qu’à l’hiver 2013, j’ai participé à ma première compétition, dans le nord de la France. J’ai alors découvert à quel point le niveau était élevé, avant de redoubler d’efforts afin d’améliorer ma performance.
En 2014, j’étais présent à la première édition des Invictus Games, à Londres, une compétition sportive créée à l’initiative du Prince Harry, pour les militaires et anciens combattants blessés. Sous les yeux remplis de fierté de ma femme et de mon fils aîné, m’ayant accompagné pour ma première compétition internationale de handbike, j’ai décroché deux médailles d’or pour la France. Cette double victoire a renforcé davantage encore ma motivation, et l’envie de poursuivre le handbike, une activité m’offrant de fortes doses d’adrénaline. J’ai par la suite participé à d’autres compétitions, et je continue, aujourd’hui encore, à pratiquer ce sport.
Sur le plan professionnel, j’ai repris le travail dès ma rééducation achevée. D’abord au sein de la Direction générale de la Gendarmerie nationale (DGGN), où j’étais en charge de la gestion des dossiers des athlètes de haut niveau sous contrat avec l’Institution. J’ai eu la chance d’être très bien accueilli. Je me suis pourtant ennuyé dans ces fonctions, tant le contraste était grand avec mes missions passées. Après un an, j’ai donc rejoint l’Escadron de gendarmerie mobile (EGM) de Clermont-Ferrand, pour y enseigner le tir en intervention. J’ai finalement été réformé de la gendarmerie en 2016. J’avais alors besoin de passer à autre chose.
Depuis, je partage mon temps entre le sport et les conférences que je donne en entreprise, fondées sur les enseignements tirés de mon expérience en Guyane. Je suis également engagé auprès du Bleuet de France, qui œuvre en faveur des blessés de guerre, des familles endeuillées et des victimes du terrorisme.
Dans mon livre, j’évoque aussi mon parcours administratif, qui s’est révélé difficile à bien des égards. J’ai néanmoins eu la chance d’avoir des chefs exceptionnels. La gendarmerie est une grande famille, au sein de laquelle l’humain tient une place très forte.
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