Face au narcotrafic, la Gendarmerie nationale sur tous les fronts

  • Par Antoine Faure
  • Publié le 21 janvier 2026
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Face à l’ampleur du narcotrafic qui se répand sur tout le territoire, la Gendarmerie nationale accentue ses efforts dans tous les domaines, de la prévention au démantèlement des réseaux, du contrôle des flux à la lutte contre le blanchiment et la corruption. Tour d’horizon.

« Dans certains endroits du territoire, il est plus facile de trouver un dealer qu’un docteur. » La formule, prononcée devant des élus municipaux lors du Salon des maires par le colonel François, alors chef du bureau criminalité organisée et délinquance spécialisée au sein de la Sous-direction de la police judiciaire (SDPJ), avait fait mouche. « Dans les zones périurbaines, éclaboussées par les trafics des zones de compétence de la Police nationale, comme dans les villes de moyenne importance, on retrouve exactement le même narcotrafic que dans les grandes villes, précise l’officier de gendarmerie. Les zones rurales sont également impactées avec l’installation de labos clandestins et d’entrepôts de stockage. Plus aucun territoire en France, métropolitain ou ultramarin, n’est épargné. »

Un produit en abondance, moins cher, plus accessible

Il y a encore une dizaine d’années, et bien qu’il existât déjà un trafic de cocaïne, c’était principalement le trafic de résine de cannabis entre le Maroc, l’Espagne et la France qui occupait les gendarmes. Désormais, la donne a changé. La France est submergée par la cocaïne et commence à voir arriver les drogues de synthèse. « C’est tout sauf un hasard, relève le colonel François. Il s’agit d’une véritable stratégie mise en place par les cartels sud-américains, en lien avec les organisations criminelles européennes. Le marché nord-américain n’était plus en mesure d’absorber la production de cocaïne, il fallait d’autres débouchés. Or, pour créer un marché, il faut augmenter l’offre. Il y a 15 ans, quand une Section de recherches (S.R.) réalisait une saisie de 20 kilos de cocaïne, c’était l’affaire de l’année. Aujourd’hui, une tonne, c’est presque une affaire normale. »

L’offre surabondante par rapport aux besoins réels a fini par créer une demande de plus en plus forte, notamment en raison d’une baisse du prix, aux alentours de 58 euros le gramme de cocaïne, qui le rend accessible à des classes plus populaires qu’auparavant. Une accessibilité renforcée par le nombre de points de deal et la possibilité de se faire livrer à domicile.

Un kilo de cocaïne coûte entre 1 000 et 1 200 euros à produire, pour un prix de vente se situant entre 50 000 et 60 000 euros. « Ce qui coûte cher, ce n’est pas la production, c’est le transport, poursuit le colonel François. Il faut réussir à intégrer le produit dans le commerce maritime ou aérien, et en perdre le moins possible. Il faut s’appuyer pour cela sur des gens qu’on paye tout au long de ce trajet, parmi les professionnels de la logistique et du contrôle, notamment dans les ports. Il y a sans doute de la corruption à tous les niveaux, pour que cette route qu’emprunte la drogue soit entièrement sécurisée. »

La France est particulièrement impactée par ce « tsunami blanc »*, de par sa richesse, sa situation géographique centrale en Europe, la longueur de son littoral et la possibilité de « rebond » du produit en Guadeloupe et en Martinique. Les organisations criminelles s’y développent facilement et rapidement, moins franco-françaises qu’auparavant, nouant des alliances selon les opportunités, et utilisant des méthodes différentes, avec notamment une violence désinhibée. Extrêmement rémunérateur, le marché de la cocaïne génère en effet une volonté des organisations de contrôler tout un territoire. Ce qui alimente des délinquances parallèles, comme le trafic d’armes pour mener des actions violentes contre les concurrents, et impacte l’économie réelle, les criminels souhaitant souvent blanchir l’argent du trafic localement.

Prévention, démantèlement des points de deal, contrôle des flux, lutte contre le blanchiment...

Pour lutter contre ces trafics et la violence endémique qu’ils entraînent, la Gendarmerie nationale agit au quotidien, sur tous les fronts : en menant des actions de prévention et de sensibilisation en milieu scolaire, ou professionnel, par les 101 Maisons de protection des familles (MPF) et près de 250 Formateurs relais anti-drogues (FRAD) et anti-addictions (FRAA), pour présenter les dangers encourus, prévenir l’enracinement de comportements à risque, mais aussi déconstruire les mythologies liées aux trafics ; en tenant le terrain grâce à son maillage territorial et sa présence de voie publique pour démanteler les points de deal ; en sanctionnant les consommateurs d’une Amende forfaitaire délictuelle (AFD) ; en renforçant le contrôle des flux, qu’ils soient routiers, maritimes ou aériens, avec 91 Escadrons départementaux de contrôle des flux (EDCF) qui couvrent l’ensemble du territoire et ses points d’intérêt stratégique (autoroutes, littoral, voies fluviales, aérodromes secondaires, voies ferrées).

Dans le domaine du traitement judiciaire, la stratégie nationale mise en place aussi bien par la gendarmerie, la police et la justice repose en grande partie sur une meilleure lutte contre le blanchiment. « La criminalité financière était trop souvent perçue comme une matière distincte de la criminalité organisée, explique le colonel François. Le blanchiment était traité comme une infraction accessoire au trafic de stupéfiants. L’objectif est donc désormais de décloisonner les contentieux. Quand une S.R. initie un dossier stups, elle doit immédiatement prendre en compte le volet financier, pour pouvoir travailler sur les réseaux de blanchiment, moins visibles mais tout aussi essentiels dans l’écosystème criminel. »

La présomption de blanchiment, un outil efficace

Contrairement à certaines idées reçues, les trafiquants de drogue ne blanchissent pas tous leurs capitaux à l’étranger. Nombreux sont ceux qui pratiquent un blanchiment de proximité. Les enquêteurs disposent d’un outil très efficace pour lutter contre cela : la présomption de blanchiment. Celle-ci permet de retourner la charge de la preuve, c’est-à-dire de saisir puis de demander à l’intéressé de prouver que l’argent a été acquis légalement. « C’est un outil qui peut être utilisé aussi bien sur des cibles importantes que sur le bas du spectre, considère l’officier de gendarmerie. Nous avons finalisé un vade-mecum à ce sujet qui sera diffusé à l’intégralité des militaires, afin que chacun soit en mesure de l’utiliser, y compris un Officier de police judiciaire (OPJ) au sein d’une Brigade territoriale autonome (BTA). La gendarmerie rénove également la formation Délinquance financière (Défi), afin que les enquêteurs financiers orientent leur action vers la lutte contre le blanchiment et les atteintes à la probité. »

Dans le cadre des travaux préparatoires de la loi visant à sortir la France du piège du narcotrafic, promulguée le 13 juin 2025, qui a notamment créé le Parquet national anti-criminalité organisée (PNACO), opérationnel depuis le 5 janvier 2026, la SDPJ, associée à toutes les étapes, a également mené un travail important de lobbying afin que le pouvoir politique prenne conscience de certaines réalités. Notamment le fait que, pour un trafiquant, l’incarcération est devenue une peine accessoire. C’est la confiscation de ses biens, qui en droit constitue la peine accessoire, qui est en réalité la peine principale pour lui. « La loi du 13 juin 2025 a eu pour mérite de remettre en place les Quartiers de lutte contre la criminalité organisée (QLCO) dans les prisons, estime le colonel François. Cela doit permettre de couper complètement les trafiquants de leur structure et les empêcher d’animer leur réseau depuis leur cellule. C’était presque du télétravail pour eux, et à l’abri des bandes rivales ! La peine d’emprisonnement reprend ainsi un sens qu’elle avait perdu. »

L’UNPJ en fer de lance

Dans cette bataille contre les narcotrafiquants, l’Unité nationale de police judiciaire (UNPJ), créée le 1er septembre 2025, constitue un nouvel outil à la hauteur de la menace, avec 1 100 personnels regroupés au sein d’une structure unique qui permet une meilleure efficacité, lisibilité et coordination des compétences, en décloisonnant le renseignement criminel, l’investigation et l’appui judiciaire. L’UNPJ dispose en outre d’une capacité de projection sur l’ensemble du territoire en appui des unités territoriales. Sa création s’inscrit dans le cadre d’une approche P.J. totalement rénovée, s’appuyant sur un décloisonnement des services, des stratégies proactives et des méthodes d’investigation innovantes pour identifier les structures et cibler des objectifs prioritaires. C’est toute la chaîne P.J. qui sera sollicitée, dans une logique de subsidiarité, notamment pour sa capacité à remonter les filières en partant du consommateur ou du renseignement local sur la présence d’un trafic déjà installé ou en cours d’installation.

Cette réorganisation a d’emblée porté ses fruits avec un certain nombre d’affaires notables. Le 10 août 2025, mettant à profit un renseignement obtenu peu avant, la Section de recherches (S.R.) de Bordeaux a intercepté un ensemble routier en provenance d’Espagne, ce qui a conduit à la découverte de plus d’une tonne de cocaïne. L’enquête a été confiée en co-saisine à la S.R. et à l’antenne OFAST de Bordeaux, avec l’appui de l’Unité nationale d’investigation (UNI) de la gendarmerie nationale et du Service central de renseignement criminel (SCRC), unité également intégrée à l’UNPJ le 1er septembre 2025.

Citons également l’opération judiciaire d’envergure visant plusieurs clans criminels d’origine serbe implantés en Île-de-France et en Provence-Alpes-Côte d’Azur, menée le 26 novembre 2025 par l’Unité nationale d’investigation de l’UNPJ. Sept individus soupçonnés de blanchiment en bande organisée et d’acquisitions immobilières frauduleuses ont été interpellés et onze saisies immobilières réalisées, pour un montant total estimé à 5 millions d’euros.

« La Gendarmerie nationale était déjà bien organisée, mais elle l’est encore davantage désormais pour lutter contre le narcotrafic et pour que le travail de chaque gendarme ait un effet de levier qui se révélera efficace », conclut le colonel François.

* Expression utilisée par Bruno Retailleau alors qu’il était ministre de l’Intérieur


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