En patrouille avec les gendarmes de la brigade avancée de Courchevel
- Par Antoine Faure
- Publié le 31 janvier 2026
Depuis le 19 décembre 2025, la Gendarmerie nationale a ouvert des brigades avancées dans de nombreuses stations de ski, notamment dans les Alpes, dans le cadre du Dispositif hivernal de protection des populations (DHPP). Exemple à Courchevel dans le plus grand domaine skiable du Monde, celui des 3 Vallées.
Courchevel a bien changé depuis l’inauguration des poteaux de bois des remonte-pentes des Tovets et de la Loze, en 1946, par le skieur Jean Blanc et l’équipe de France de ski. Dès le début du XXIe siècle, la station est devenue un lieu de villégiature prisé des personnalités du show-biz, des grandes fortunes et des oligarques russes. Se promener dans le village donne l’impression d’être avenue Montaigne à Paris. Tout ce que le luxe compte comme marque a pignon sur piste. Il n’est pas rare de voir passer une Rolls-Royce équipée de pneus neige, de croiser une skieuse sans bâton, pour pouvoir porter son sac à main élégamment, et aux terrasses des restaurants, les bouchons de champagne sautent allègrement. Le décor ainsi planté, on imagine ce que cette fréquentation peut engendrer comme délits : cambriolages, vols à la roulotte, trafic et consommation de stupéfiants, principalement de cocaïne... Raison pour laquelle la Gendarmerie nationale installe ici durant l’hiver une brigade avancée armée par quatorze militaires.
Empreinte terrain et investigations contre les stupéfiants
Courchevel se situe en Savoie, sur le territoire de la Compagnie de gendarmerie départementale (CGD) d’Albertville, « grand comme l’île de la Réunion », comme le décrit son commandant, le chef d’escadron (CEN) Florant Le Potier. Durant la période hivernale, la CGD bénéficie de 123 renforts, d’active et de réserve, pour armer huit brigades avancées (Les Saisies, Les Arcs, Méribel, Courchevel, Val Thorens, Valmorel, Tignes et La Plagne), mais aussi les unités permanentes qui ont compétence sur les autres stations. Parmi ces renforts, on compte seize militaires de l’Escadron de gendarmerie mobile (EGM) 23/5 de Pontcharra. Ce Dispositif hivernal de protection des populations (DHPP) a été activé le 19 décembre 2025, mais des réservistes ont été projetés dès la fin du mois de novembre dans les brigades avancées de Tignes et Val Thorens.
« En cinq mois, de début décembre à fin avril, nous réalisons les deux tiers de l’activité de la compagnie, précise le CEN Le Potier. Sur le secteur de Val Thorens et Les Ménuires, à titre d’exemple, l’équivalent de la population de Chambéry, soit 70 000 habitants, est concentré à près de 2000 mètres d’altitude. » Et contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce ne sont pas les périodes de vacances scolaires, avec un public principalement familial, qui posent le plus de problèmes. Ce sont plutôt les milliers de visiteurs, souvent venus d’autres pays européens, pour skier, un peu, et pour festoyer, beaucoup, dans des stations dont le modèle économique est, pour certaines, bâti en partie sur la fête.
« Nos missions sont, pour l’essentiel, le maintien de l’ordre public, le secours et l’assistance, notamment lors des recherches de personnes, car s’égarer une heure en montagne de nuit, cela peut être vital, poursuit le commandant de compagnie. Nous traitons aussi beaucoup de dossiers de violences intrafamiliales, ou en lien avec les atteintes aux personnes, car les gens apportent avec eux leurs problèmes. Enfin, il y a un enjeu important de lutte contre le trafic de stupéfiants, qui est une attente forte des élus. Nous traitons ce sujet de deux manières. D’abord par une forte empreinte terrain, avec des patrouilles, y compris sur les pistes et au sortir des restaurants d’altitude, des Opérations anti-délinquance (OAD) avec des équipes cynophiles, et de nombreux contrôles routiers… La géographie est à la fois notre faiblesse et notre force, car nous avons des axes uniques avec des points de passage obligés qui permettent de tenir le territoire. Ensuite, sur le volet investigation, nous avons mis en place une task force P.J. armée par deux Officiers de police judiciaire (OPJ) et un Agent de police judiciaire (APJ) dédiés à la lutte contre les stupéfiants, en appui de la Brigade de recherches (B.R.) d’Albertville et des brigades avancées. L’objectif est de mieux appréhender les modalités d’acheminement des stupéfiants en station et porter des coups d’arrêt à certaines filières identifiées. »
Ces brigades avancées ne sont pas le prolongement des unités de plaine. Elles sont totalement autonomes, avec un commandement, une permanence OPJ et une permanence PAM (Premiers à marcher), en mesure d’agir sur tout le spectre de la sécurité publique générale. Elles disposent de locaux mis à disposition par les communes. « Il convient de les adapter pour les rendre fonctionnels, mais les mairies jouent le jeu, qu’il s’agisse des locaux de service ou des hébergements », note le CEN Le Potier.
Comme celles de Méribel et Valmorel, la brigade avancée de Courchevel est rattachée à la Brigade territoriale autonome (BTA) de Moûtiers. « Pendant l’hiver, la BTA fonctionne comme une Communauté de brigades (CoB), note son commandant, le major Yann Guingouin. L’ouverture de ces trois unités est indispensable pour gérer l’afflux de personnes qui double notre activité. En fonction des conditions météorologiques, il nous faut en effet entre 3/4 d’heure et une heure pour monter en station. Le fait d’avoir des gendarmes sur place permet de prendre en compte les victimes, de gérer les flagrants délits. Ils peuvent bien sûr solliciter des renforts OPJ en cas de besoin. À Courchevel, les cambriolages peuvent vite entraîner des préjudices de plusieurs centaines de milliers d’euros. »
La brigade avancée de Courchevel est commandée par le major Sylvain, détaché de la Brigade motorisée (B.Mo.) de Chambéry. « Le service est organisé avec une patrouille PAM en voiture, des patrouilles à pied au contact des commerçants, des hôteliers et des acteurs de la station, et à ski sur le domaine skiable, détaille-t-il. Nous avons plusieurs problématiques fortes à Courchevel. D’abord les cambriolages dans les hôtels et les chalets, avec des vols de bijoux, de vêtements et de maroquinerie de luxe, d’argent liquide... Nous avons interpellé, le 31 décembre 2025, une équipe qui venait du Puy-de-Dôme avec pieds de biche, tournevis… De toute évidence, ce n’était pas pour voir le feu d’artifice. Nous avons aussi un sujet d’ordre public avec le conflit entre les taxis et les chauffeurs privés inscrits sur des plateformes en ligne. De très nombreux usagers font appel à ces services, même pour des courtes distances. Il y a là une manne financière importante. Les chauffeurs privés sont supposés ne répondre qu’aux réservations, ils n’ont pas l’autorisation de marauder ni de stationner, contrairement aux taxis qui payent une licence pour cela. Cette concurrence déloyale crée des tensions et certains en viennent aux mains. Nous contrôlons donc les chauffeurs et nous occupons le terrain pour prévenir toute violence. »
Autre problématique spécifique, celle des moniteurs de ski. La clientèle aisée, souvent sur simple bouche-à-oreille, fait appel à des moniteurs privés étrangers, attirés par un marché fort lucratif, mais qui ne déclarent pas leur activité, ne disposent pas des assurances requises, voire dans certains cas n’ont aucun diplôme. Cela cause évidemment un fort préjudice aux professionnels de l’École du ski français (ESF) et de l’École de ski internationale (ESI) qui, eux, respectent scrupuleusement les règles. Les gendarmes font donc des contrôles, au pied des pistes ou sur le domaine skiable, en lien avec le ministère de la Jeunesse et des Sports. Ils en profitent pour tester la consommation de stupéfiants car, pour compléter le tableau, certains de ces faux moniteurs exercent aussi sous l’emprise de cocaïne.
Des patrouilles au pied des pistes et sur le domaine skiable
En milieu de matinée, ce mardi 13 janvier 2026, la patrouille à pied est composée du maréchal des logis-chef (MDC) Xavier, affecté à la Brigade territoriale autonome de Neuville-sur-Saône, dans le Rhône, détaché à Courchevel du 19 décembre 2025 au 9 mars 2026, et du brigadier Julien, affecté à la Brigade de proximité de Châteauneuf-sur-Cher, dans le Cher, détaché du 8 au 29 janvier 2026. Pour l’un comme pour l’autre, il s’agit d’un premier renfort en montagne dans le cadre d’un DHPP. Après avoir commencé sa carrière militaire dans la Marine nationale, Xavier a passé le concours interne, essentiellement pour avoir davantage de contact avec la population. « C’est aussi pour cela que j’étais volontaire pour le DHPP. Cela me change de ma brigade périurbaine. » Même motivation pour Julien, qui fait partie de ces gendarmes venus d’autres Régions de gendarmerie que celle d’Auvergne-Rhône-Alpes. « Je suis affecté dans une zone très rurale. J’avais envie de découvrir de nouvelles missions, d’autres façons de travailler, une ambiance différente. C’est toujours très intéressant de changer de contexte professionnel. »
L’après-midi, la patrouille sur le domaine skiable est composée de l’adjudant-chef (ADC) Laurent, adjoint au commandant de la brigade, détaché de la brigade de proximité de Bourdeaux, dans la Drôme, et du gendarme Germain, issu du Peloton de surveillance et d’intervention de gendarmerie (PSIG) de Villefranche-sur-Saône.
Après un début de carrière en gendarmerie mobile, à l’escadron de Verdun, l’ADC Laurent a rejoint la gendarmerie départementale, d’abord à Pierrelatte, dans la Drôme déjà, puis à Saint-Martin, dans les Caraïbes, Pélussin dans le département de la Loire, et enfin Bourdeaux. Un parcours qui l’a aussi conduit en Opérations extérieures (OPEX), à l’ambassade de France à Bagdad, puis en Afghanistan pour prendre part à la formation de policiers locaux. Il avait déjà été affecté en montagne l’an passé dans le cadre du DHPP, à Val d’Isère. « Ce sont des missions différentes de celles de la Drôme, même si nous avons aussi des petites stations de ski. Ce n’est pas forcément évident de commander une brigade avec des gens venus d’horizons différents et de créer une cohésion sur un temps court, mais en gendarmerie on sait s’adapter rapidement. » Le gendarme Germain s’est porté volontaire pour « pouvoir varier les expériences en début de carrière, apprendre et s’améliorer, dans un beau cadre, ce qui permet de joindre l’utile à l’agréable. Cela me permet aussi de valoriser le Certificat élémentaire montagne (CEM) que j’avais passé lors de ma première affectation dans le Cantal. »
En fin d’après-midi, tandis que le soleil s’éclipse derrière les sommets des trois vallées, la fête bat déjà son plein. Les remontées mécaniques sont à peine fermées que de nombreux jeunes, chaussures de ski aux pieds, convergent vers le Planté de bâton, bar après-ski où l’alcool coule à flots. Pour les gendarmes, c’est le début d’une longue soirée. Ils vont arpenter la station jusqu’à la fermeture des bars, pour prévenir tout trouble à l’ordre public.
La première patrouille est effectuée par le MDC Xavier et le brigadier Julien, renforcés par un gendarme d’expérience, le major de réserve Hervé, retraité de l’arme depuis deux ans après 35 ans de service. Il avait terminé sa carrière en tant que commandant du PSIG d’Albertville, et connaît donc parfaitement la vallée et les stations, notamment Courchevel, Tignes et Val d’Isère, où il effectue régulièrement des missions dans le cadre de la réserve opérationnelle. « Cela me permet de continuer ce métier que j’aime, d’être en contact avec des camarades. J’essaye de leur apporter mon expérience en intervention. »
À Courchevel, comme dans les autres communes où ont été installées des brigades avancées, l’engagement de ces gendarmes, d’active et de réserve, contribue à ce que la saison se déroule dans les meilleures conditions, notamment par le biais d’une présence qui peut être dissuasive. « Tout le monde est content de voir les gendarmes dans les stations, sauf les délinquants, conclut le CEN Le Potier. On dit souvent que la montagne est un espace de liberté. On veille à ce qu’elle le reste pour chacun en conjuguant au mieux liberté et sécurité. »
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