La morphoanalyse des traces de sang, une discipline criminalistique au service de la manifestation de la vérité

  • Par Hélène THIN
  • Publié le 29 novembre 2025
© SIRPA-G / ADJ Camille HAUTIER

Dans le cadre d’une enquête criminelle, l’intervention des différents experts en sciences forensiques se révèle souvent déterminante. Des prémices de l’enquête jusqu’à la Cour d’Assises, le morphoanalyste des traces de sang apporte une lecture de la scène de crime à travers l’analyse des traces sanglantes. Rencontre avec l’adjudant-chef Franck, appelé à témoigner devant la Cour d’Assises du Val-d’Oise.

Tribunal judiciaire de Pontoise (95). L’expert appelé à la barre devant la Cour d’Assises du Val-d’Oise, ce jeudi 6 novembre 2025, représente une discipline peu commune. Aujourd’hui retraité de la gendarmerie, l’adjudant-chef (ADC) Franck a exercé durant seize ans le métier de morphoanalyste des traces de sang au sein de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN). Créé en 1987, ce lieu unique en son genre est spécialisé dans le domaine des sciences forensiques. Reconnu dans le monde entier pour son expertise et sa technologie de pointe, l’IRCGN rassemble quelque 250 personnels hautement qualifiés. À la fois gendarmes et scientifiques, ces derniers ont pour mission d’exploiter les indices matériels retrouvés sur les scènes de crime aux fins d’élucider les enquêtes au moyen d’une approche scientifique.

C’est ainsi que l’adjudant-chef Franck intervient en août 2022 au domicile d’un habitant d’une commune rurale du Val-d’Oise, où des événements sanglants ont eu lieu quelques heures auparavant. L’occupant des lieux est alors placé en garde à vue, tandis que l’ami avec lequel il passait la soirée est transporté à l’hôpital en état d’urgence absolue. 

Appelé par les Techniciens en identification criminelle (TIC) immédiatement dépêchés sur la scène, l’ADC Franck pénètre à son tour dans l’appartement maculé de sang. Au vu des premières constatations visant à orienter l’enquête, l’expert écarte d’emblée la piste accidentelle et privilégie la tentative d’homicide. Plongée dans le coma durant plusieurs semaines, la victime survit à ses blessures. Elle présente aujourd’hui des séquelles majeures et définitives, induites par la violence des coups reçus à la tête.

L’expert interviendra de nouveau dans l’appartement près de deux mois après les faits, postérieurement à l’ouverture d’une information judiciaire par le procureur de la République. C’est alors qu’il procède à de nombreux relevés sur la scène de crime, qui aideront à la compréhension des événements survenus dans les lieux. Les éléments ainsi recueillis feront l’objet de deux rapports d’expertise, le premier se rapportant à la morphoanalyse des traces de sang relevées dans l’appartement, ainsi que l’examen de deux scellés (casserole ensanglantée retrouvée sur la scène de crime, ainsi que son manche), le second s’attachant à l’analyse des traces ayant souillé les vêtements portés par l’accusé et la compagne de la victime, également présente sur les lieux la nuit des faits.

Tandis que s’ouvre le procès en première instance, trois ans après les événements, l’expert est appelé à présenter ses conclusions devant la Cour d’Assises, juridiction jugeant les personnes majeures accusées de crimes de droit commun punis de plus de vingt ans de réclusion.

L'adjudant-chef Franck, morpho analyste des traces de sang

© SIRPA-G / ADJ Camille HAUTIER

Scénario criminel en trois temps

« La morphoanalyse des traces de sang est une discipline criminalistique permettant d’identifier les mécanismes à l’origine des traces constatées sur une scène de crime sanglante. L’objectif est de déterminer les circonstances des événements, grâce aux critères morphologiques des traces de sang : forme, taille, aspect ou distribution… », précise l’ADC Franck en propos liminaire. Est ensuite présenté et analysé l’ensemble des traces de sang retrouvées dans l’appartement. À chaque mécanisme sanglant correspond un numéro, explique l’expert à la Cour. Soit une cinquantaine au total. Les écrans disposés en différents points de la salle d’audience diffusent les images de la reconstitution en 3 D de l’appartement de l’accusé. 

« Une modélisation de la scène de crime a été réalisée grâce au logiciel FARO », explique l’ADC Franck. Spécialement conçue pour les professionnels de la sécurité publique, cette solution permet une restitution fidèle des lieux. « Le logiciel permet également d’étudier la trajectoire des projections. Objectif : identifier précisément la zone d’origine des projections, c’est-à-dire l’endroit où la source saignante a été frappée. La localisation de ces zones de violences nous renseigne parfois quant au scénario des faits sanglants. »

L’expertise technique réalisée par l’ADC Franck le conduit à conclure à l’existence de trois zones principales de violences, toutes situées à l’étage de l’habitation. L’expert privilégie l’hypothèse selon laquelle la victime aurait reçu les premiers coups dans le salon, près d’un buffet présentant de nombreuses projections et coulées de sang. Les événements sanglants se seraient ensuite poursuivis dans la cuisine, face au réfrigérateur portant lui aussi les stigmates du crime. Un troisième et dernier épisode se serait déroulé dans la salle à manger, où une large accumulation de sang témoigne d’une position prolongée de la victime au sol.

Si elle apporte un éclairage sur la chronologie des faits, l’expertise ne peut en revanche déterminer le lieu où se tient la victime lorsqu’elle reçoit le premier coup. « Sauf cas rare, le premier coup ne produit pas de projections sanglantes, précise l'expert. Seule une source déjà ensanglantée, à l’occasion d’un précédent coup, va créer des projections en cas de coups supplémentaires ».

© SIRPA-G / ADJ Camille HAUTIER

Un éclairage déterminant

Durant une heure, l’expert retrace ainsi le scénario de cette nuit de violences. Quantité de sang retrouvée sur chaque zone, distribution, forme et orientation des projections, angle et vitesse d’impact, hauteur de la source sanglante par rapport au sol, appuis et frottements, altérations liées à un processus de dilution, au séchage ou la présence d’insectes (mouches…). Au vu des constatations, la victime aurait ainsi reçu au moins six coups à la tête, portés avec un ou plusieurs objets contondants. Il est établi que la casserole retrouvée au sol par les enquêteurs a servi à frapper au moins une fois la victime. Un autre objet non identifié aurait également été utilisé pour porter des coups, comme en témoignent les projections sanglantes relevées sur la casserole. 
Les mesures réalisées attestent d’un affaissement de la victime au fur et à mesure du déroulement de la scène. Cette dernière se trouve ainsi au sol lorsqu’elle reçoit les derniers coups. 
L’hypothèse d’une bagarre peut donc être écartée. La distance relevée entre les projections et la source sanglante témoigne en outre de la violence des coups. 

Hormis les trois zones principales de violences, divers événements sanglants sont mis en exergue dans d’autres pièces de l’appartement, notamment dans la salle de bain, où de nombreuses traces de sang dilué évoquent des actions de nettoyage/rinçage d’éléments ensanglantés.
L’analyse des traces de sang relevées sur les vêtements portés par l’accusé et la compagne de la victime le soir des faits se révèle déterminante. « Ces constatations permettent d’établir l’absence de Madame L. sur les lieux au moment des violences, confirmant ainsi ses déclarations, indique l’ADC Franck. Le sang retrouvé en quantité sur ses vêtements résulte de traces caractéristiques d’appuis et de frottements survenus lorsqu’elle est intervenue auprès de son compagnon gisant au sol. Si celle-ci avait été présente lors des violences, ses vêtements porteraient la trace de nombreuses projections sanglantes. »

« L’expertise réalisée par le morphoanalyste met en évidence les responsabilités des différents acteurs impliqués dans cette affaire. Confrontées aux déclarations des protagonistes (auteur, victime, témoin…) et aux autres expertises criminalistiques, les conclusions de la morphoanalyse des traces de sang ont apporté un éclairage déterminant et essentiel à la compréhension des faits », observe Laurence Joulin, présidente de la Cour d’Assises.

Laurence JOULIN, présidente de Cour d'Assises et Cour Criminelle Départementale 

© SIRPA-G / ADJ Camille HAUTIER

Une technique à manier avec précaution

Initiée en 1895 par le docteur Piotrowski, médecin légiste polonais, la morphoanalyse des traces de sang s’impose véritablement dans le paysage criminalistique à partir des années 50, aux États-Unis. Il faut attendre l’année 1998 pour voir la discipline apparaître en France, à l’IRCGN.
« Un département dédié est créé au début des années 2000. C’est ainsi que démarre l’aventure, avec les premières projections d’experts sur les scènes de crime », se souvient l’ADC Franck. Lorsqu’il rejoint l’équipe, en 2008, le sous-officier ne connaît alors rien à la discipline. « L’apprentissage se fait principalement sur le terrain, aux côtés d’un expert chargé de transmettre le métier. Rien ne remplace la pratique sur une scène de crime. »

Doté d’une compétence nationale, le Département d’anthropologie hématomorphologie, ainsi qu’il se nomme, compte à ce jour cinq experts. Saisis par les enquêteurs et les magistrats, ces derniers sont amenés à intervenir sur l’ensemble du territoire métropolitain et ultramarin. L’analyse des traces de sang repose sur un examen visuel approfondi. Chaque trace est ensuite photographiée. L’ensemble des événements identifiés est ensuite étudié suivant une approche globale, reliant ou dissociant les différentes traces.

« Le recours à la morphoanalyse des traces de sang demeure relativement rare, précise Marc Trévidic, Président de la Cour d’Assises – Cour criminelle départementale près la Cour d’Appel de Versailles. Cette technique est principalement utilisée sur des scènes de crime à la fois ensanglantées et suffisamment préservées. » Deux critères devant être réunis. Dans certains cas, l’intervention sur les lieux des services de secours ou de personnes tierces, provoquant une altération des traces de sang, privent les enquêteurs de la possibilité de recourir à cette discipline.

« L’exercice du métier requiert une très grande minutie, estime l’ADC Franck. La moindre petite trace peut révéler beaucoup de choses. Patience, endurance et précaution sont fondamentales, ainsi que rigueur et honnêteté intellectuelle. Nous ne sommes pas présents sur les lieux au moment des faits. C’est pourquoi nous émettons des hypothèses, et veillons à n’incriminer personne. »
Afin de garantir l’objectivité de son analyse, l’expert ne prend connaissance des déclarations contenues dans le dossier qu’après avoir formalisé ses conclusions.

« La morphoanalyse des traces de sang n’a de valeur véritable qu’à condition d’être comparée à d’autres données, notamment la génétique, poursuit Marc Trévidic. Cette discipline n’est pas une science exacte. Il convient d’être prudent pour ne pas surinterpréter. Plusieurs hypothèses émergent souvent d’une scène en mouvement. La morphoanalyse des traces de sang constitue néanmoins une plus-value réelle dans certaines affaires. Elle peut s’avérer très utile, en particulier lorsque les conclusions de l’expert sont confrontées aux déclarations de l’accusé, dont les souvenirs sont souvent incertains. » 

Bien que ne constituant pas une preuve scientifique absolue, la morphoanalyse des traces de sang permet d’éclairer magistrats et jurés lors du procès pénal, concourant ainsi à la manifestation de la vérité judiciaire.

  • Marc Trévidic, président de Cour d'Assises et Cour Criminelle Départementale

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  • Marc Trévidic, président de Cour d'Assises et Cour Criminelle Départementale

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