Maires et gendarmes partenaires dans la lutte contre les narcotrafiquants

  • Par Antoine Faure
  • Publié le 21 novembre 2024
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© SICOP / S. SARFATI

Au Salon des maires et des collectivités locales, le mot se glisse dans toutes les discussions : narcotrafic. Tous les territoires sont désormais concernés. Pour faire face à ce fléau, les élus ont besoin des forces de l’ordre, et les forces de l’ordre ont besoin des élus.

La salle choisie par l’Association des maires de France (AMF) pour la conférence intitulée « les maires face au trafic de stupéfiants », ce mercredi 20 novembre 2024, lors du Congrès des maires et des présidents d’intercommunalité, était manifestement trop petite, et les places assises étaient chères. Signe, s’il en fallait un, de l’inquiétude des édiles face à l’ampleur du narcotrafic, qui gangrène tout le territoire national, et plus seulement les zones urbaines.

C’est la raison pour laquelle David Lisnard, maire de Cannes et président de l’AMF, avait souhaité la tenue de cette table ronde. « Pour porter le constat de la montée des trafics de stupéfiants dans les zones urbaines, mais aussi rurales, y compris dans des villages, ce qui était impensable il y a encore quelques années », a-t-il insisté, ajoutant qu’il y avait « une porosité entre les zones police et gendarmerie ». Présent lors de cette conférence, Othman Nasrou, secrétaire d'État auprès du ministre de l'Intérieur, chargé de la Citoyenneté et de la Lutte contre les discriminations, a reconnu que « le narcotrafic frappe désormais l’ensemble du territoire ».

Ce constat que font tous les maires de l’Hexagone a été confirmé par un rapport de la commission d'enquête du Sénat sur l'impact du narcotrafic en France, dont les conclusions ont été publiées le 14 mai 2024. Le tableau est sombre. Outre cette contamination géographique, et des territoires ultramarins (notamment les Antilles et la Guyane), proches de l’Amérique latine, faisant office de lieux de transit et de portes d’entrée vers l’Europe, le rapport évoque une montée de la violence, de la corruption et un rajeunissement des acteurs, avec une perte totale de conscience quant à la gravité des actes. Trois maires ont ensuite apporté leurs témoignages : ceux de Morlaix, dans le Finistère, de Marin, en Martinique, et d’Égly, en Essonne. Des territoires différents, avec des problématiques différentes, mais une même inquiétude pour leur représentant.

La France semble donc être entrée dans une phase de basculement, comparable à la situation de l’Italie, avec de vraies organisations mafieuses qui coopèrent entre elles, qui infiltrent des entreprises privées, notamment dans le secteur du BTP, et même des entités publiques. Un phénomène qui n’est en réalité pas nouveau, mais qui saute brutalement aux yeux aujourd’hui.

« Une coexistence de plusieurs trafics avec une disparité structurelle importante »

Fortement impliquée, à tous les échelons, dans la lutte contre tous les trafics, et notamment le trafic de stupéfiants, la Gendarmerie nationale était représentée lors de cette table ronde par deux officiers : pour l’échelon central, le colonel François Devigny, chef du bureau criminalité organisée et délinquance spécialisée à la Sous-direction de la police judiciaire (SDPJ) de la Direction générale de la Gendarmerie nationale (DGGN), et le colonel Quentin Petit, actuellement au Centre national des opérations (CNO), venu apporter son expérience du terrain à la tête d’un Groupement de gendarmerie départementale (GGD), en l’occurrence celui du Val-d’Oise, qu’il a commandé de 2021 à 2024.

« Le trafic de stupéfiants est en pleine mutation en zone gendarmerie, qui est constituée de paysages très différents, estime le colonel Devigny. Nous avons des zones périurbaines sur les grands bassins d’agglomération, en périphérie des zones police, mais éclaboussées par elles. Nous y avons donc les mêmes problèmes que nos collègues de la police : importation, infractions connexes, règlements de compte, trafic d’armes… Ensuite, nous avons les petites villes de province, qui ne sont pas à l’abri, avec une offre de rue importante et de nouvelles formes de vente, sur le territoire numérique, les réseaux sociaux, ainsi que le phénomène de vente à domicile qui sécurise à la fois le vendeur et l’acheteur. Enfin, les zones rurales sont aussi touchées, avec une forte augmentation de la consommation de cocaïne, de la cannabiculture, en extérieur et en intérieur, et du nombre de lieux de stockage pour entreposer la drogue dans des endroits isolés. Nous avons donc une coexistence de plusieurs trafics, avec une disparité structurelle importante. »

L’un des indicateurs d’activité est la captation d’avoirs criminels. En 2023, les gendarmes ont saisi 443 millions d’euros au titre de ces avoirs, résultat à peu près équivalent à celui de la police nationale. « Mais seuls 10 % de ces avoirs sont liés au narcotrafic, et le pourcentage est toujours le même d’année en année, poursuit le colonel Devigny. Ce qui signifie que la police et la gendarmerie ont saisi entre 80 et 90 millions d’euros sur un chiffre d’affaires estimé entre 4 et 6 milliards. C’est extrêmement faible. Dire que le crime ne paie pas est faux, il paie, et il paie même bien ! Nous devons donc travailler davantage sur le narco-blanchiment, sur la détection de capitaux illicites, le recyclage d’argent sale, ainsi que sur les flux financiers entre la France et l’étranger. »

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© SICOP / S. SARFATI

« Pour être efficace, il faut y aller tous les matins ! »

Pour le colonel Petit, « la lutte contre le narcotrafic, au niveau départemental, nécessite une approche globale et partenariale, suivant trois axes : prévenir, renseigner et réprimer. Prévenir d’abord, pour empêcher les jeunes d’entrer dans la drogue, que ce soit comme consommateur ou bien sûr comme trafiquant, et cela passe notamment par les interventions que réalisent les Maisons de protection des familles (MPF) dans les lycées, en lien avec l’Éducation nationale. Il s’agit de former les jeunes sans angélisme, avec un mot d’ordre : « la drogue tue ». Car la violence est consubstantielle aux trafics. Renseigner ensuite, et c’est là que la dimension partenariale est essentielle, pour détecter les signaux faibles, notamment avec les élus, mais aussi la police nationale, au sein des Cellules de renseignement opérationnel sur les stupéfiants (CROSS), les polices municipales, les associations, la participation citoyenne. Ces renseignements doivent arriver au plus vite au niveau des unités de police et de gendarmerie, pour qu’elles puissent traiter le problème avant que le quartier ne passe sous l’emprise des dealers. »

Réprimer, enfin. Le colonel Petit rappelle le principe de subsidiarité qui dicte la stratégie de la gendarmerie, sous l’autorité et en accord avec le parquet. « Si un trafic s’installe dans un petit village, c’est un Officier de police judiciaire (OPJ) de la brigade qui traite le dossier, avec l’appui de la Brigade de recherches (B.R.), pour démanteler le trafic au plus tôt. En revanche, s’il est déjà très implanté et récurrent, ce sera la B.R. qui prendra en compte. Et s’il dépasse le cadre départemental, ou s’il est le fait d’individus jugés très dangereux, ce sera alors la Section de recherches (S.R.) qui prendra le relais, avec l’appui de la B.R. et de moyens spéciaux. »

Le colonel Petit considère qu’il faut d’une part « s’attaquer aux “stocks”, c’est-à-dire les points de deal, les secteurs de vente, les domiciles des trafiquants, avec des opérations tous azimuts, comme les opérations Place Nette, visant aussi bien les lieux du trafic que les petits commerces de services ou de restauration rapide qui servent à blanchir l’argent. Mais il faut d’autre part s’attaquer aux “flux”, par des contrôles routiers offensifs, parce que la drogue circule. Au-delà des périples et des saisies dans les véhicules, l’identification d’un conducteur sous stupéfiant lors d’un contrôle peut en effet permettre, in fine, de démanteler tout un réseau. Il faut donc d’abord contrôler les flux routiers, mais aussi contrôler les flux numériques dans le cadre de “l’uberisation” du trafic, par des enquêtes sous pseudonyme. » L’officier insiste enfin sur la nécessité de travailler dans la durée : « Dans la lutte contre le narcotrafic, il n’y a pas de “grand soir”, il n’y a que des “petits matins”. Et pour être efficace, il faut y aller tous les matins ! »

 


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