Missions, transformations et défis de la Garde Républicaine

  • Par le commandant Céline Morin
  • Publié le 07 juillet 2025
Le général de division Charles-Antoine Thomas, commandant de la Garde républicaine.
© Garde républicaine

Le général de division Charles-Antoine Thomas livre sa vision d’une Garde républicaine en pleine transformation, articulée autour de ses trois missions clés : protection des institutions de la République, capacité de projection et rayonnement. Il insiste sur la nécessité de redonner du sens à l’action quotidienne des gardes, en renforçant compétence opérationnelle, équité et visibilité d’emploi, tout en affirmant une identité forte au sein de la Gendarmerie nationale.

Mon général, quelles sont les missions fondamentales de la Garde républicaine aujourd’hui ? 

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, la mission première de la Garde républicaine n’est pas le protocole ou le rayonnement, mais bien la protection et la défense des institutions de la République, en tout temps et en tout lieu. Cette mission historique, née à la fin du XIXe siècle, fait de la Garde le véritable dernier rempart, garant de la séparation des pouvoirs et de l’équilibre des institutions, notamment à Paris où elle joue un rôle central. Les événements récents, comme ceux survenus aux États-Unis, au Brésil, au Kenya ou encore au Canada, montrent d’ailleurs à quel point cette fonction est plus que jamais essentielle. Dans ce contexte marqué par une augmentation importante des événements, des agressions, des tentatives d'intrusion, des actions médiatiques et de l'ingérence, parfois étrangère, dans le cadre des enceintes étatiques, le dispositif de sécurité militaire se confirme comme étant non seulement légitime, mais également nécessaire, et il est donc impératif de le renforcer.

Aujourd’hui, la Garde est également appelée à jouer un rôle moteur dans la rénovation de la Défense opérationnelle du territoire (DOT), en raison de son organisation régimentaire et de sa proximité avec les armées.

La deuxième grande mission consiste à constituer, au bénéfice du Directeur général de la gendarmerie nationale (DGGN), une capacité de projection avec des moyens rares et spécialisés permettant d'intervenir en tout temps et en tout lieu, notamment lors d'événements dont la sensibilité ou la gravité le nécessiterait. Nous disposons en effet de tireurs d’élite, avec une capacité de tir de nuit que nous sommes les seuls à avoir avec le GIGN, d’une unité de lutte anti-drones, de chiens détecteurs d’explosifs, sans oublier la cavalerie, les motocyclistes avec les quads, les fantassins, tous capables d’intervenir rapidement, en métropole, en outre-mer ou à l’étranger, sur des événements sensibles. Deux pelotons d’intervention, renforcés par des moyens spéciaux, sont d’ailleurs en permanence projetés outre-mer.

Enfin, la troisième mission, la plus visible mais aussi la plus minoritaire en volume puisqu’elle ne représente que 11 à 13 % de notre activité, concerne le protocole. La Garde incarne en effet la République lors des cérémonies officielles, des visites d’État ou des grands événements. Cela va bien au-delà d’un simple affichage : c’est un symbole fort de l’État. Le rayonnement culturel, notamment par la musique et les traditions, fait partie intégrante de cette mission.

Quelles orientations majeures avez-vous impulsées depuis votre prise de commandement ? 

Lorsque j’ai pris le commandement la Garde républicaine, en janvier 2023, c’était avec une lettre de mission très claire, confirmée par le DGGN actuel, le général d’armée Hubert Bonneau : réintégrer pleinement la Garde dans la gendarmerie et en faire une unité totalement opérationnelle.

Concrètement, cela signifiait appliquer les mêmes standards que dans le reste de la gendarmerie, tant en termes d'organisation et de fonctionnement que de culture professionnelle. Et surtout, préparer l’unité au choc sécuritaire. 

Ma priorité a donc été de redonner du sens à cette mission noble, mais aussi très exigeante. Pour cela, il fallait agir sur trois leviers. D’abord rétablir l’équité, parce qu’il y avait d'énormes écarts de charge de travail. Ensuite, il fallait remettre les unités en fonctionnement organique, en section, en compagnie, pour sortir d’un système individualisé et redonner une dynamique collective. Et enfin, il fallait rendre les emplois plus lisibles.

Parallèlement, nous avons constaté que les militaires n’avaient pas toujours les compétences ni les équipements nécessaires pour remplir correctement leur mission. D’où la nécessité d’une montée en compétence à travers la formation, le matériel et la professionnalisation.

En résumé : sens, équité, organicité, visibilité et compétence. C’est autour de ces piliers que cette transformation s’est construite.

Comment s’est opérée cette montée en compétence ? 

Nous avons pour cela engagé une refonte complète des compétences avec l’appui du Commandement des écoles de la gendarmerie nationale (CEGN), du GIGN et d’autres partenaires, afin de répondre à des scénarios de menace élevée, tels que des intrusions armées ou des attaques coordonnées. Cela a donné naissance au cursus OPSIS (Opérateur de Protection en Sites Institutionnels), un programme de formation en trois niveaux (bronze, argent, or) destiné à l'ensemble des gendarmes chargés de la fonction protection, et pas seulement aux gardes.

OPSIS forme des primo-intervenants afin qu’ils soient capables de tenir seuls pendant 45 minutes en cas d’attaque, le temps que les renforts arrivent. C’est un enjeu sécuritaire, mais aussi politique majeur : une intrusion dans un palais de la République, c’est un scenario inconcevable. Nos instructeurs ont donc été formés, y compris à l’étranger, comme aux États-Unis avec les marines, pour intégrer des techniques de combat rapproché (CQB). Nous avons également rééquipé nos militaires : fusils d’assaut G3 en 7.62, protections auditives avec radio, etc.

Mais face à la menace d’attaques multiples sur plusieurs sites, nous avons voulu aller plus loin.  Sous l'autorité du commandant des maisons militaires, le général de Boissanger, qui commande l'ensemble des détachements permanents dans les palais et à ce titre assure leur coordination opérationnelle, nous avons opéré des exercices inopinés pour ensuite travailler sur les retours d’expérience. Nous avons également créé un 8e Peloton d’intervention (P.I.), auquel s'ajoute un P.I. dédié au palais de justice de Paris, tous avec des capacités renforcées et validées par le GIGN. 

En parallèle, le service de l’infanterie a été rénové, doublant ainsi la capacité d’intervention de la garde grâce à la mise en place de Sections de réaction rapide (SRR) au sein de chacune des six compagnies (1er et 2e régiments), capables d’intervenir lourdement équipées sur Paris.

Concrètement les militaires montent la garde dans les Palais trois semaines et sont en SRR une semaine. Ces unités ont déjà été engagées, notamment pendant les élections législatives et au cours du Sommet de la Francophonie. Elles redonnent aussi tout son sens au rôle du fantassin.

La résilience a été mise en avant avec la création d’un centre d’entraînement commando à vocation régionale, ouvert aux gardes, mais aussi aux gendarmes mobiles et départementaux. La formation de trois semaines qui y est dispensée a été conçue avec le Centre national d'entraînement commando (CNEC) et donne lieu à l’attribution d’un brevet. Preuve de son succès, on y accueille des marines américains ainsi que des carabiniers monégasques. Enfin, les stages moniteur et instructeur commando du CNEC, les formations parachutistes et les formations à l’étranger ont été relancés et intensifiés. Aujourd’hui, OPSIS et le stage commando sont devenus deux marqueurs forts.

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Vous avez largement évoqué les fantassins. Qu'en est-il de la cavalerie ? 

La cavalerie, ce sont aujourd’hui 540 militaires et 460 chevaux. Elle connaît, elle aussi, une profonde transformation, amorcée il y a une quinzaine d’années, mais qui s’est fortement accélérée. Le régiment s’est entièrement restructuré, à la fois pour assurer sa viabilité financière et surtout pour gagner en efficacité opérationnelle.

La cavalerie est l’une des unités les plus sollicitées. Elle a été massivement engagée sur les grands événements récents : 200 chevaux ont été déployés chaque jour pendant les Jeux Olympiques, deux escadrons opérationnels pour le Sommet de la Francophonie. Ce dernier a marqué un tournant historique : c’est la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale qu’un régiment de cavaliers se déployait au complet, en tenue camouflée, armé, dans une opération réelle. Résultat : 120 cavaliers ont permis de remplacer l’équivalent de sept escadrons à pied, un gain d’efficacité remarquable.

Nous développons donc pleinement le combat monté, c’est-à-dire le contrôle de zones étendues à cheval, face à des agressions armées extérieures ou de nature insurrectionnelle, sans oublier des menaces plus diffuses. Ce modèle n’est pas une exception française : il est aussi employé ailleurs, comme en Finlande, en Ukraine, en Suisse, en Colombie, ou encore en Allemagne.

Mais la cavalerie, ce n’est pas seulement l’opérationnel ponctuel. À Paris, elle effectue 30 000 heures de présence sur la voie publique par an, soit 5 000 patrouilles, ce qui en fait un acteur clé de la prévention dans la capitale.

Autre évolution majeure : la Garde républicaine est désormais dotée d’une compétence judiciaire. Une cellule d’appui judiciaire a été créée au sein du commandement des maisons militaires, certains gardes sont devenus Officiers de police judiciaire (OPJ) et tous les cavaliers sont aujourd’hui APJ (Agents de Police Judiciaire). Cela leur permet de mener des contrôles d’identité, de délivrer des amendes, de sécuriser les abords des palais dans le strict respect du droit. Ce positionnement judiciaire, validé avec la préfecture de police de Paris, consacre le fait que les gardes républicains ne sont pas des gendarmes mobiles, mais les derniers gendarmes territoriaux de Paris. C’est une transformation discrète mais essentielle, qui ancre la cavalerie au cœur du tissu parisien, à la fois comme force visible, préventive, et désormais habilitée.

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La Garde républicaine est-elle désormais mieux armée face aux nouvelles menaces ? 

La transformation socle est désormais achevée. Elle a permis de refonder l’ensemble de la structure, de redéployer les services, de stabiliser le budget et de renforcer l’autofinancement, qui atteint aujourd’hui près de 30 %, tout en absorbant une augmentation d’effectifs de 3 100 à près de 3 500 gardes. L’enjeu maintenant est de maintenir la dynamique dans la durée. Pour cela, il faut des rendez-vous opérationnels concrets et réguliers pour entretenir l’intensité, la compétence et la cohésion des unités. C’est dans cet esprit que nous avons créé des groupements tactiques de la Garde républicaine, déjà engagés sur des événements comme Sainte-Soline, le Sommet de la Francophonie ou les manifestations des Soulèvements de la Terre. Désormais, notre ambition est double : engager nos sections de réaction rapide en appui d’opérations de police judiciaire, et poursuivre la projection de gardes républicains en opérations extérieures ou en outre-mer.

Nous avons aujourd’hui une jeunesse fière, engagée, qui porte ses brevets avec honneur. Il faut nourrir cette fierté, maintenir l’élan, en évitant d’assigner durablement les unités à des missions fixes, car elles doivent rester disponibles pour les services d’honneur.

La Garde républicaine est unique. Son uniforme, son drapeau, ses traditions sont différents – et cette différence doit être cultivée. Notre identité forte et reconnue internationalement n’exclut en rien notre appartenance à la gendarmerie. C’est là toute la richesse de notre position : être gendarmes, mais singuliers, et fiers de l’être.

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Quelle est la place des formations qui ne sont pas opérationnelles mais qui n’en restent pas moins emblématiques de la Garde, comme les formations musicales et les métiers d’art ? 

Ces formations emblématiques ont trois grandes missions. La première, c’est le protocole d’État. Que ce soit l’orchestre, les chœurs, la fanfare à cheval ou les formations équestres, elles sont pleinement intégrées à l’appareil républicain. Elles accompagnent les institutions lors de cérémonies officielles, à l’Élysée notamment, incarnant le prestige et le rayonnement de l’État.

La deuxième mission, c’est le rayonnement culturel. Nos formations musicales, nos artisans d’art (selliers, casquiers...), ou encore les démonstrations équestres (carrousel des lances, tandems, dressage), valorisent la culture française et suscitent un vif intérêt, tant auprès des marques de luxe que de pays étrangers, notamment du Moyen-Orient, qui cherchent à s’inspirer de notre modèle.

La troisième mission est plus pragmatique : ce sont des leviers de levée de fonds. Certaines prestations sont facturées à des entités privées, d’autres servent à organiser des événements soutenus par le mécénat. Cela a permis, en moins d’un an, de lever 2,5 millions d’euros, avec d’autres financements en cours de finalisation.

Mais ces traditions n’ont de sens que si elles nourrissent la cohésion, la robustesse et la combativité de la troupe. Nous ne sommes pas un musée. C’est pourquoi nous avons relancé des rites fondateurs : la grande relève mensuelle à l’Élysée, les cérémonies régimentaires, les montées des couleurs, la mémoire du monument aux morts de la Garde à Paris. Cela va jusqu’aux détails : les éperons sur les bottines des officiers et des gradés du régiment de cavalerie, la réouverture des salons du général de la Garde pour des événements de cohésion et de rayonnement.

L’objectif, c’est de faire vivre ces traditions dans une logique de lien, de fierté et d’ancrage dans notre territoire. Paris reste notre berceau. Sur la plaque francilienne, la Garde constitue une communauté de près de 10 000 personnes. Cela a également impliqué de retisser un lien avec les élus, avec la population, avec la mairie de Paris.

Au fond, il s’agit de redonner du sens. Remettre le garde au cœur de nos préoccupations, le replacer dans la gendarmerie sans renier sa singularité. Rechercher le retour à une forme d’âge d’or du Second empire et de la IIIe République, où la Garde était une puissante force combattante, non pas par nostalgie, mais parce que cela nourrit notre identité guerrière et notre force collective.

Quels sont les prochains défis ?

Nous travaillons activement sur plusieurs axes de transformation opérationnelle et structurelle. Il s'agit d'améliorer nos capacités d’intervention dans des milieux peu pris en compte aujourd’hui, comme les souterrains ou notre projection en cas de blocage total de la circulation, qui implique une réflexion sur des projections fluviales principalement, mais aussi aériennes. Nous travaillons également notre capacité à opérer sous blindage, en partenariat avec le Groupement blindé de la gendarmerie nationale. Nous collaborons également avec le Secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale (SGDSN), la Direction des opérations et de l’emploi et la Région de gendarmerie d’Île-de-France (RGIF) pour repenser les plans d'intervention et de défense en cas d'insurrection majeure à Paris. C’est un chantier complexe, multi-acteurs, mais fondamental. 

Nous intégrons aussi davantage de technologies dans nos missions, y compris équestres, avec l’emploi de petits drones thermiques pour la surveillance ou la recherche de personnes armées. Un plan d’acquisition est déjà lancé.

En parallèle, cette transformation est aussi humaine. La dynamique collective s’est imposée, d'abord « à marche forcée », puis par adhésion. Le personnel a perçu l’investissement inédit de la hiérarchie, avec un vrai retour de sens au travail. Résultat : 90 % du plan de transformation sera atteint d’ici juillet 2025, grâce à l’engagement de toutes les directions, mais également de l’Inspection générale de la Gendarmerie nationale, qui a été un appui majeur.
 


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