France – Tunisie : comprendre la coopération bilatérale migratoire grâce à l’attaché de sécurité intérieure
- Par le chef d'escadron Romain Bastet
- Publié le 25 août 2025
Attaché de sécurité intérieure (ASI) en Tunisie depuis août 2023, le colonel Didier Plunian est intervenu mardi 26 août 2025 lors d’une table ronde sur le thème de la coopération en matière migratoire lors du colloque annuel de la Direction de la coopération internationale de sécurité (DCIS). À cette occasion, l’officier de gendarmerie présente l’état des lieux du phénomène migratoire sur sa zone d’action ainsi que les multiples axes de coopération dans ce domaine entre la France et la Tunisie.
Mon colonel, à l’aune de votre expertise d’Attaché de sécurité intérieure (ASI) en Tunisie, pouvez-vous dresser l’état des lieux du phénomène migratoire sur votre zone d’action ?
Pour dresser un état de la migration et des difficultés que celle-ci peut générer dans un pays, il est intéressant de présenter en quoi le phénomène est impactant et ce qui crée la nécessité d’agir. Cela passe par un point de situation sur les flux entrants et ceux sortants.
En Tunisie, dans les années 2020 mais surtout depuis 2023 et 2024, il y a des entrées massives de migrants sur le territoire, notamment par les frontières terrestres, en provenance du sud du Sahara et plus généralement de la région du Sahel. Cela s’explique naturellement par la guerre puis la crise économique et sanitaire propres à cette région. Chaque année, ces flux entrants depuis la région du Sahel vers la Tunisie représentent environ 50 000 à 60 000 entrées. In fine, les flux entrants de migrants en Tunisie sont quasi-exclusivement des flux terrestres. En effet, les entrées illégales par voies maritime et aérienne existent mais restent à la marge parce qu’elles sont plus facilement détectables par les forces de sécurité.
En ce qui concerne les flux sortants, les départs se font principalement en direction de l’Italie, donc de l’Europe. Il s’agit non seulement des migrants venus de la région du Sahel qui considèrent la Tunisie comme un pays de transit mais aussi des Tunisiens qui convoitent l’espoir de se rendre puis de s’installer dans un pays de l’Union européenne (U.E.), voire aux États-Unis ou au Canada. Ce constat conduit les filières de passeurs à se structurer et à s’organiser dans le but de mettre à la disposition des migrants des moyens de traversée en direction de l’Italie, et plus marginalement de Malte. En 2023, près de 97 000 migrants sont arrivés en Italie par la voie Méditerranée centrale en provenance de Tunisie. En 2024, le nombre de départs depuis la Tunisie a baissé de 78 % pour s’établir à près de 22 000, dont 7 600 Tunisiens. Les deux principaux bassins de départs sont situés autour de Sfax et dans la zone nord-Est de la Tunisie, en fonction de la destination et des filières de passeurs. Une fois dans ces villes, les migrants qui souhaitent rejoindre l’Europe ne peuvent le faire que par des embarcations dont la nature varie en fonction du prix que le migrant est en capacité de payer. Cela va du moyen le plus précaire avec la barque de fabrication artisanale qui peut embarquer environ quarante migrants et qui permet de faire la traversée moyennant près de 500tdn, à la traversée « privée » à bord d’un véritable bateau moyennant une somme plus conséquente. Dans certains cas, les migrants peuvent user de la complicité de pêcheurs.
Enfin, les retours sud-sud sous pilotage de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) constituent deux autres sources de flux sortants, de l’ordre de 7 000 en 2024.
Une fois cette présentation des flux entrants et sortants réalisée, nous constatons que la balance des entrées est positive. Il y a plus de migrants qui arrivent en Tunisie que ce qu’il en sort, ce qui oblige la Tunisie à devoir gérer ces individus sur son territoire, et à développer, en liaison avec les organisations internationales concernées, ses capacités d’accueil et de protection très insuffisants.
En dernier lieu, le lien franco-tunisien joue un rôle très important dans la compréhension du sujet. Les statistiques conduisent à estimer le nombre de Tunisiens présents en France entre 800 000 et 1 200 000. Parmi eux, 300 000 sont exclusivement tunisiens, tandis que tous les autres disposent de la double nationalité franco-tunisienne. Ces chiffres sont intéressants lorsqu’on les compare à la population tunisienne totale qui est de 12 millions. Autrement dit, un Tunisien sur dix vit en France. Indéniablement, les deux pays sont liés, et la France poursuit donc une logique de développement solidaire, via des mesures qui visent à favoriser le développement de la Tunisie au titre du partenariat bilatéral : la priorité donnée à la migration circulaire, l’aide au maintien des Tunisiens en Tunisie afin de conserver certaines compétences (dans le corps des médecins notamment), etc.
Dès lors, comment se structure la coopération en matière migratoire ?
Tout d’abord, il est important d’indiquer que la coopération s’établit entre deux pays amis et historiquement liés. Il s’agit d’une coopération de trois ordres : institutionnelle, technique et opérationnelle.
Sur le plan migratoire, la coopération est d’abord institutionnelle dans le sens où elle repose sur un accord politique de 2008 relatif à la gestion concertée des migrations et au développement solidaire, signé par les autorités françaises et tunisiennes. L’intérêt de cet accord réside en ce qu’il prévoit des réunions régulières via des comités de pilotage qui se réunissent tous les dix-huit mois sur le sujet des flux migratoires, réguliers ou non, ainsi que sur le sujet des visas, des titres de séjour, des mesures d’éloignement et du développement solidaire. Ces comités sont l’exemple même que la coopération fonctionne entre les deux pays. La dernière réunion s’est tenue à Paris le 1er mars 2024 et constituait d’ailleurs le dixième comité de pilotage. Il a plus particulièrement abouti à la création de deux sous-comités, dont l’un est dédié aux migrations et l’autre au développement solidaire. Ces deux sous-comités se réunissent autant que de besoin et se sont déjà réunis à six reprises depuis leur création en mars 2024. Il est important de préciser que tout ce qui est décidé à l’occasion de ces sous-comités est véritablement suivi d’effets, ce qui est très satisfaisant. La Direction générale des étrangers en France (DGEF) du ministère de l’Intérieur envisagerait d’ailleurs de dupliquer ce modèle de fonctionnement bilatéral à d’autres pays tant les résultats sont encourageants.
Toujours dans le domaine de la coopération institutionnelle, le ministre de l’Intérieur de l’époque, Gérald Darmanin, s’était rendu en juin 2023 en Tunisie pour une visite officielle, au cours de laquelle il avait promis, au nom du gouvernement français, une aide bilatérale de 27,8 millions d’euros dédiée à la coopération migratoire. Une partie de cette enveloppe a permis de rénover le fichier tunisien des empreintes digitales, à financer des projets de migration légale et d’insertion, à renforcer le capacitaire mais aussi à soutenir financièrement l’OIM. La visite du ministre de l’Intérieur tunisien le 21 juillet 2025 à Paris a permis d’évoquer des pistes d’approfondissement en affirmant la volonté commune de faire face ensemble à des défis partagés. Constituant la première visite de ce niveau depuis juin 2023, elle témoigne de la réussite et de la reconnaissance de la coopération bilatérale entre ces deux ministères. Il s’agit d’une relation respectueuse et d’un partenariat d’égal à égal pour un bilan gagnant-gagnant. Ce sont les piliers de la relation bilatérale. Dans la coopération migratoire, on peut souligner l’importance de la coopération consulaire qui favorise notamment l’insertion des ressortissants d’un pays tiers arrivés légalement et l’éloignement des Étrangers en situation irrégulière (ESI) de ce même pays. Entre la France et la Tunisie, ce processus fonctionne et s’améliore. À titre d’illustration, la France a éloigné 753 ESI vers la Tunisie l’année dernière ; un chiffre qui est en hausse en comparaison à l’année précédente. Cela démontre la volonté de la Tunisie de coopérer afin de garantir l’identité des Tunisiens en situation irrégulière présents sur le sol français.
En parallèle des éloignements forcés, et toujours dans une logique de coopération, nous pouvons traiter des retours volontaires. Il s’agit de Tunisiens présents en France, qu’ils soient passés par un Centre de rétention administrative (CRA) ou non, qui demandent à revenir volontairement en Tunisie. Bien souvent, cette procédure est gérée par l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII), qui dispose d’une antenne en Tunisie. L’OFII finance alors une partie du retour et contribue directement à la réinsertion de l’individu en Tunisie.
En plus d’être institutionnelle, la coopération bilatérale est aussi technique. Pour la France, il s’agit d’apporter son expertise à l’occasion de formations dispensées en Tunisie par des experts français projetés par la DCIS et lors de visites en France. Par exemple, la gendarmerie maritime française est amenée à faire part de son expertise à la garde nationale maritime tunisienne. De plus, l’organisation des Forces de sécurité intérieure (FSI) tunisiennes ressemble beaucoup au modèle des FSI françaises, ce qui conduit les FSI tunisiennes à se rendre en France afin de visiter certaines unités, comme les écoles de formation. En 2024, 20% de la coopération technique bilatérale au profit de la Garde nationale tunisienne (GNT) a porté sur des sujets de coopération migratoire et 36 des 94 agents de la GNT formés sur l’année l’ont été dans ce domaine. Sur le plan multilatéral, l’U.E. finance plusieurs projets, dont l’un chiffré à 33 millions d’euros relatif à la gestion des frontières, qui a d’ailleurs permis de livrer un patrouilleur de 17 mètres le mois dernier, et l’autre à 18 millions d’euros, relatif à la Lutte contre l’immigration irrégulière (LIIR), pilotés par l’opérateur du ministère de l’Intérieur français, Civipol, qui dispose d’un bureau en Tunisie. Le choix de l’opérateur français Civipol, qui a d’ailleurs l’exclusivité du pilotage du projet européen relatif à la gestion des frontières, est un nouveau signe de l’expertise française et de la reconnaissance de la coopération entre les deux pays. De plus, précisons le fait que plus d’un Tunisien sur deux est francophone. Dès lors, même si un opérateur étranger est sélectionné dans la conduite d’un projet, il peut arriver que la Tunisie exige de travailler avec la France pour des raisons linguistiques et de similarité des modèles de sécurité intérieure.
Le dernier pan de la coopération est la coopération opérationnelle qui permet de faciliter la résolution de demandes émanant d’unités françaises ou de trouver des solutions pour faire face aux contraintes qui peuvent apparaître au gré de la densité des mouvements migratoires. Dans ces situations, le Service de sécurité intérieure (SSI) reçoit des demandes d’unités françaises qui ont des besoins dans des enquêtes relatives à la migration. Le SSI reçoit environ 50 demandes de coopération opérationnelle migratoire par an et obtient une réponse tunisienne dans 40 % des cas.
Quels sont les outils et les moyens en place pour lutter contre l’immigration irrégulière ?
Les outils et les moyens mis en place sont finalement similaires aux nôtres, notamment au niveau de la détection. Il s’agit d’un des effets de la coopération technique étroite qui existe, puisque ce sont essentiellement les pays occidentaux qui forment les FSI tunisiennes dans la gestion des frontières et la LIIR et que la plupart de ces moyens sont financés par ces mêmes bailleurs étrangers, donc inspirés du même modèle. Toujours au niveau européen, le mémorandum d’entente entre l’U.E. et la Tunisie conclu en juin 2023 vise en particulier à lutter contre l’immigration clandestine et à faciliter l’éloignement des Tunisiens en situation irrégulière dans les États de l’U.E. Dans le domaine migratoire, les outils ne sont pas encore aussi puissants et efficaces que dans le domaine de la lutte anti-terroriste, où la Tunisie a atteint un excellent niveau, mais ils s’améliorent d’année en année.
Sur l’eau, la gestion des frontières et la LIIR sont menées en complémentarité entre la garde nationale maritime et l’armée de Mer tunisiennes. Sur terre, les FSI tunisiennes travaillent en collaboration avec l’armée de Terre, qui est principalement présente au niveau des frontières terrestres et qui utilise des moyens de détection modernes, tels que les radars et les drones. La coordination entre la Défense et l’Intérieur est l’un des enjeux du programme européen, notamment en ce qui concerne l’amélioration du dispositif « search and rescue » qui permettra de fluidifier les relations entre la garde nationale maritime et l’armée de Mer. Dans les aéroports, l’organisation est comparable à celle que nous connaissons avec la présence de policiers aux frontières chargés des contrôles.
Les nombreux naufrages d’embarcations en Méditerranée rappellent la vulnérabilité des migrants et la gravité de cette crise humaine. En 2024, la voie Méditerranée centrale, la plus meurtrière au monde, a vu périr 2 300 migrants. L’enjeu principal demeure donc la sauvegarde de la vie humaine au titre du respect des droits de l’Homme et des libertés individuelles.
Dès lors, les FSI tunisiennes essaient de déceler le départ d’embarcations et de les intercepter. Elles agissent en démantelant des réseaux de passeurs, en procédant à des interpellations et en saisissant les embarcations, les moteurs et le numéraire destinés aux traversées clandestines.
En ce qui concerne la police judiciaire, le système est encore une fois similaire, même s’il n’existe pas de structures de coordination institutionnelle au même titre que nos offices centraux.
À Tunis, l’ASI traite exclusivement de la coopération policière, en complémentarité avec le Magistrat de liaison (MDL) qui prend à sa charge la coopération judiciaire, laquelle fonctionne malheureusement moins bien. La coordination entre l’ASI et le MDL est très fluide, ce qui permet de résoudre de nombreuses situations.
Pour le reste, les outils restent ceux présentés précédemment au titre de la coopération bilatérale.
Enfin, pouvez-vous expliquer votre rôle d’ASI, notamment sous le spectre de la gestion migratoire?
L’ASI est le représentant du ministère de l’Intérieur en Tunisie. À ce titre, il lie l’action du ministère en France et en Tunisie, en coordination avec la DCIS, la DGEF, la Direction des affaires européennes et internationales (DAEI) et Civipol, et en liaison avec les SSI des autres ambassades basées à Tunis. Il renseigne également le ministre de l’Intérieur sur la situation migratoire en Tunisie, et plus globalement dans la région, par le biais de notes d’information. Lors de la rencontre entre les ministres de l’Intérieur français et tunisien à Paris le 21 juillet 2025, où les échanges ont été nombreux sur le sujet de la coopération migratoire bilatérale, j’étais par exemple présent au sein de la délégation française aux côtés du ministre de l’Intérieur, Monsieur Bruno Retailleau, et de la directrice de la DCIS, Madame Sophie Hatt. Cela témoigne de l’importance accordée à l’ASI en tant qu’interlocuteur identifié et reconnu du fait de sa maîtrise des sujets dans ce domaine.
Enfin, l’ASI se coordonne et coopère avec les SSI voisins, plus particulièrement les SSI libyen, italien et algérien, dont la coopération est régulière, tant les flux migratoires sont liés.
Aux côtés du référent migration de l’ambassade de France à Tunis, l’ASI participe à l’action globale de gestion des migrations entre la France et la Tunisie, prioritairement dans son secteur de compétence que sont la LIIR et l’éloignement forcé des Tunisiens. Ceci étant dit, il contribue et agit aussi dans d’autres domaines liés à la question migratoire tels que la prévention, la protection, l’intégration et l’insertion. Dans ce cadre, il entretient des relations privilégiées en interne avec l’OFII et le Consulat général, l’Agence française de développement (AFD) et Expertise France, puis en externe avec l’OIM, le HCR, l’International centre for migration policy development (ICMPD) et le Centre de Genève pour la gouvernance du secteur de la sécurité, aussi appelé Democratic control for armed forces (DCAF). Le SSI à Tunis est composé de cinq personnes : une adjointe qui est commandante de police, trois coopérants et moi-même comme ASI.
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