Europol : dans la peau d’un expert national détaché

  • Par le capitaine Tristan Maysounave
  • Publié le 31 juillet 2025
Le capitaine Théo lors d'une réunion.
© GEND/ SIRPAG/ CNE MAYSOUNAVE

Le capitaine Théo a été affecté à Europol en tant qu’expert national détaché à l’automne 2024. Son champ de compétence : les atteintes aux biens commises par des réseaux criminels organisés. Une équipe de Gendinfo a pu le suivre dans son quotidien.

Siège d’Europol, La Haye, Pays-Bas. 24 mars 2025, 14 heures. Vêtu d’un costume bleu marine, le capitaine Théo descend les escaliers se trouvant dans l’atrium de l’agence et se dirige vers l’entrée. Au pied des tourniquets l’attendent plusieurs enquêteurs espagnols et italiens. Après une chaleureuse poignée de main et quelques mots échangés, le groupe se dirige vers l’une des salles de réunion d’Europol. Théo est affecté en tant qu’expert national détaché au sein de l’équipe Organised property crime (OPC), également désignée sous le terme « Analysis project (AP) Furtum », du nom de la base de données dont elle a la gestion. Étymologiquement, le mot Furtum est dérivé du latin « fur », qui signifie « voleur ». Cette équipe plurinationale est en charge des affaires d’atteintes aux biens commises par des réseaux criminels organisés itinérants. Outre cinq analystes, elle comprend également cinq spécialistes, dont Théo. Selon le mandat d’Europol, elle ne peut être saisie que si le dossier concerne au moins deux États membres. Ce 24 mars, le dossier porte sur un trafic de véhicules volés. Théo est chargé de coordonner la réunion et d’orienter les enquêteurs en leur apportant l’expertise et les moyens d’Europol. L’officier est rejoint par Symeon. De nationalité grecque, ce dernier est analyste au sein de l’AP Furtum. La réunion peut commencer.

Coordonner et prioriser les dossiers

Le quotidien de Théo est relativement variable mais il est marqué par quelques immuables. À son arrivée au bureau, il consulte la messagerie Siena. Cette messagerie sécurisée est utilisée par les pays membres et partenaires afin de solliciter Europol. Les demandes relatives aux atteintes aux biens entrant dans le mandat d’Europol sont redirigées vers l’AP furtum.

« À partir de là, mon rôle en tant que spécialiste consiste à détecter les dossiers qui peuvent justifier l’intervention de l’agence, explique l’officier. Je suis ensuite en charge de leur coordination, de leur suivi et de leur priorisation. J’apporte mon expertise et je présente aux enquêteurs les soutiens opérationnels et financiers qu’ils peuvent solliciter auprès de l’agence. » Lorsque les investigations menées par les différents pays impliqués dans un dossier le permettent, Théo évalue avec les services d’enquête et les magistrats mandants l’opportunité de mettre en œuvre une opération judiciaire coordonnée afin d’appréhender les mis en cause de manière simultanée. Il se rend alors sur les lieux des interpellations à l’étranger afin de faire le lien entre les différents services d’enquête et de mettre à leur disposition les outils opérationnels d’Europol sur le terrain.
Ce poste exige de l’entregent et des facilités relationnelles, car l’essentiel du travail consiste à faire avancer des enquêtes impliquant des pays ayant des cultures différentes.
« Finalement, mon rôle est de mettre en lien les enquêteurs et de les aider à définir une stratégie afin que le dossier prospère, parfois en débloquant des situations humaines. »

Un vrai challenge

« Ce que je constate depuis que je suis à Europol, c’est qu’il y a énormément d’organisations criminelles actives en Europe. Concernant les atteintes aux biens, nous nous focalisons essentiellement sur les groupes criminels itinérants. En comparaison avec les enquêtes portant sur des trafics de stupéfiants et le blanchiment d’argent sur lesquelles j’ai beaucoup travaillé dans ma précédente affectation, il est plus difficile de faire prospérer la coopération en matière d’atteintes aux biens, car les dossiers présentés sont souvent plus fragmentés. En France, nous disposons de l’Office central de lutte contre la délinquance itinérante (OCLDI), mais ce n’est pas le cas partout. Les phénomènes sériels portant sur les atteintes aux biens ne sont pas toujours bien compris dans les autres pays, situation qui favorise le sentiment d’impunité de certaines organisations criminelles. Mon poste constitue donc un vrai challenge. »

Des galons gagnés au sein de la Section de recherches de Marseille

Issu du recrutement universitaire, Théo intègre l'École des officiers de la gendarmerie nationale (EOGN, désormais Académie militaire de la gendarmerie nationale - AMGN) en 2018. À l’issue de sa scolarité, il est affecté à la Section de recherches (S.R.) de Marseille, d’abord en tant qu’adjoint au chef de la division criminalité organisée, avant de prendre la tête d’une équipe d’enquêteurs nouvellement créée, chargée de lutter contre des organisations criminelles d’origine étrangère, majoritairement impliquées dans du blanchiment d’argent et des trafics de stupéfiants.
« Au sein de la S.R. de Marseille, j’ai traité plusieurs affaires présentant des connexions internationales. Au cours de mes études, j’avais effectué une année Erasmus au Royaume-Uni. Le fait de maîtriser l’anglais a constitué un véritable atout et m’a aidé à faire le lien avec les partenaires étrangers. Ces dossiers m’ont permis de comprendre le fonctionnement d’Europol ainsi que les possibilités et les limites que présente la coopération internationale. En parallèle, j’ai eu l’opportunité d’effectuer plusieurs stages dans le domaine de la criminalité organisée, notamment au sein de l'agence de l'Union européenne pour la formation des services répressifs (CEPOL) et de la Commission européenne. Cette expérience m’a donné le goût de la coopération. J’ai également passé un Certificat militaire en langue anglaise de 3e niveau (CML3). Après avoir appris à maîtriser le fonctionnement des enquêtes judiciaires en France, je souhaitais élargir mon champ de connaissance et appréhender le traitement d’un dossier au niveau international. J’ai alors candidaté en ce sens. »

Un processus de sélection exigeant

Après avoir fait connaître à sa hiérarchie son souhait de poursuivre une carrière à l’international dans le domaine de la police judiciaire, la Sous-direction du personnel officier (SDPO) de la Direction générale de la Gendarmerie nationale (DGGN), en charge de la gestion des 6 500 officiers de l’Institution, l’informe que sa candidature sera présentée dans le cadre d’un poste se libérant à Europol, jusqu’alors occupé par un officier de gendarmerie français.
Le capitaine Théo bénéficie alors de l’accompagnement de la Sous-direction de la police judiciaire (SDPJ) de la DGGN. « Le poste étant ouvert à tous les pays de l’Union européenne, il m’a alors fallu fournir un dossier de candidature très étayé. J’ai été sélectionné pour des tests écrits et oraux à distance. J’ai dû réaliser un cas pratique évaluant mes connaissances en matière d’atteintes aux biens et de coopération internationale. J’ai ensuite été convoqué à un entretien en ligne où le jury a pu mesurer mes connaissances professionnelles et mon niveau d’anglais. J’ai également été confronté à des mises en situation visant à évaluer mon savoir-être. Le jury a également cherché à déterminer ma capacité à travailler dans un environnement international. En août 2024, j’ai su que j’avais obtenu le poste. Ma mutation est intervenue le 1er octobre. »

Oser candidater

« En gendarmerie, nous sommes souvent complexés par notre niveau de langue. Néanmoins, le fait que l’on réussisse le processus de sélection démontre que nous sommes légitimes sur ces postes. Il faut s’en emparer, car nous n’avons pas à rougir de nos compétences en police judiciaire et en coopération internationale. Au sein d’Europol, la gendarmerie est véritablement reconnue en matière de lutte contre la criminalité organisée de haut niveau. »

Une opportunité rare

« Le premier jour où tu franchis l’entrée d’Europol, tu te rends compte que tu es chanceux, surtout après un processus de sélection aussi long. L’environnement de travail est vraiment différent de ce qu’on peut connaître en France. C’est une opportunité assez rare de pouvoir travailler dans son domaine de compétence et de le faire dans un cadre international. À Europol, on peut quasiment s’adresser à n’importe quel pays du monde en un coup d’ascenseur. C’est une chance qu’on mesure au quotidien. »
Les premières semaines sont consacrées à de la formation. « Il faut plusieurs mois pour s’adapter au poste. Les choses se font assez progressivement et nous sommes accompagnés dans toutes les composantes de nos nouvelles fonctions, ce qui est très agréable. »

Vivre aux Pays-Bas

« Passer de Marseille à La Haye et arriver dans le quartier international constitue un changement très appréciable. Bien que tout ne soit pas évident en raison de différences culturelles et administratives, la plupart des habitants maîtrisent l’anglais, ce qui facilite l’intégration. Le quotidien ici est agréable. Malgré son statut de capitale politique et de station balnéaire, La Haye est une ville à taille humaine qui n’est pas touchée par le tourisme de masse. Sa dimension internationale permet de côtoyer de nombreuses cultures. La population est en effet composée d’un grand nombre d’expatriés. La présence de la mer et le recours au vélo par les habitants rendent également la ville paisible. Elle présente enfin de nombreuses facilités de déplacement, avec la proximité d’un aéroport international et des connexions ferroviaires rapides vers les pays frontaliers et les villes d’Amsterdam et de Rotterdam. 

Les gendarmes affectés ou détachés au sein d’Europol ne disposent plus d’une Concession de logement par nécessité absolue de service (CLNAS). L’une des choses les plus difficiles à l’arrivée est la recherche d’un logement, car les Pays-Bas sont confrontés à une crise immobilière importante. Très peu de logements sont disponibles à La Haye. Ils sont très rapidement loués et à des prix exorbitants. Il faut le plus souvent recourir à un intermédiaire sur place afin de parvenir à se loger. Heureusement, Europol verse des indemnités permettant de compenser le coût de la vie et du logement aux Pays-Bas »

 


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