Entretien avec le colonel Cyril Piat, commandant du Centre national de formation cyber (CNFCyber)
- Par Antoine Faure
- Publié le 06 novembre 2024
Depuis l’été 2022, le ministère de l’Intérieur dispose, avec le Centre national de formation cyber (CNFCyber), d’un plateau de 600 m² dédié à la formation à la cybersécurité des gendarmes, policiers, douaniers, mais aussi d'agents de l'inspection du travail, de l'URSSAF, des caisses nationales d’assurance vieillesse, d’assurance maladie et d’allocations familiales, de cadres du corps préfectoral, de magistrats, de membres de forces de l’ordre étrangères… Présentation par son commandant, le colonel Cyril Piat.
Colonel, pouvez-vous nous présenter les grandes lignes de votre parcours en gendarmerie ?
Après une formation scientifique, je suis entré à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr et, à ma sortie, j’ai opté pour la gendarmerie comme premier corps d’affectation. J’ai ensuite suivi un parcours classique, en escadron de gendarmerie mobile, puis en compagnie de gendarmerie départementale. J’ai rejoint en 2009 la Direction générale de la gendarmerie nationale (DGGN), affecté à la Sous-direction de la police judiciaire (SDPJ), au sein de laquelle on m’avait confié le commandement de la section criminalistique, renseignement criminel et cybercriminalité, qui était le pendant juridique et doctrinal du Service central de renseignement criminel (SCRC) et de l’Institut de recherches criminelles de la gendarmerie nationale (IRCGN) situés à Pontoise. Ces cinq années ont constitué le premier temps où j’ai été confronté aux enjeux de cybercriminalité, et où j’ai été en contact avec tous les officiers qui sont aujourd’hui les patrons de la lutte contre cette cybercriminalité en gendarmerie.
Après l’école de guerre, j’ai été nommé, en 2015, commandant en second du Centre de lutte contre les criminalités numériques (C3N). Il était déjà question de formation puisque le C3N portait cette nécessité d’accompagner le développement des compétences cyber dans les unités territoriales.
Après avoir commandé le Groupement de gendarmerie départementale (GGD) de la Manche, j’ai décidé de faire acte de candidature pour prendre le commandement du Centre national de formation cyber (CNFCyber) à l’été 2022. C’est une mission passionnante et un plaisir au quotidien, grâce à la qualité de l’équipe en place.
Je pensais que je serais parisien en prenant ce poste, mais finalement je me retrouve à Lille, là où je suis né, dans un endroit reconnu dans le domaine de la cybersécurité, avec notamment la tenue annuelle du Forum international de la cybersécurité (FIC) et la présence d’acteurs économiques majeurs, comme OVHcloud (anciennement OVH, entreprise spécialisée à l’origine dans l’hébergement de serveur, NDLR) ou Stormshield (éditeur français de logiciels spécialisé en sécurité informatique, NDLR).
Comment est organisé le centre et quelles sont ses missions ?
Le CNFCyber, c’est un plateau de 600 m² dédié à la formation, au cœur du site d’EuraTechnologies, premier incubateur numérique européen avec ses 150 000 m² de locaux. C’est une équipe de quinze personnes très impliquées, avec des profils de SIC, de NTECH, possédant pour certains une expérience de plusieurs années en Section de recherches (S.R.) ou au sein du Centre national d'expertise numérique (CNENUM), et d’officiers commissionnés spécialistes en ingénierie pédagogie, puisque nous faisons beaucoup de conception d’exercices en ligne sur des plateformes de simulation, qui permettent de passer rapidement à la pratique en cours de formation. Nous travaillons aussi à fixer des retours d’expérience en conduisant des interviews de gendarmes qui ont plusieurs années de pratique sur le terrain, et que l’on monte dans notre propre studio vidéo, avec l’aide de réservistes opérationnels et du Centre de production multimédia de la gendarmerie nationale (CPMGN).
Car le premier métier du centre, c’est de concevoir des formations avec des intervenants de qualité et des supports pédagogiques performants. Nous avons ainsi bénéficié de l’apport d’un officier commissionné, docteur en informatique, pour nous aider à concevoir un outil de formation permettant de travailler dans une blockchain virtualisée, afin de pouvoir manipuler des crypto-actifs sans interférer avec le monde réel.
Ce qui est intéressant, c’est cette capacité à monter des projets de cours en ligne interactifs de très bonne facture, à relativement court terme. Il existait un cours historique très dense sur la crypto. L’idée était donc de basculer sur un cours de bonne compréhension des concepts, avec une finalité métier : je suis en perquisition ; je sais que, potentiellement, il y a un sujet crypto parce que je sais reconnaître des indices qui vont en ce sens ; et je sais prendre la main sur la machine à la place du possesseur pour transférer l’argent vers la justice.
Le deuxième métier du centre, c’est bien entendu d’accueillir des publics extérieurs variés, au premier rang desquels on retrouve des policiers et des gendarmes, puisque ce que nous enseignons, c’est en fait l’application du Code de procédure pénale aux enjeux du numérique : l’état du droit, la manière dont on l’applique et les limites techniques à ce que le droit permet de faire.
Mais nous accueillons aussi d’autres publics. Sur la formation aux crypto-actifs, par exemple, nous avons dans le public, outre les policiers et les gendarmes, des magistrats et des assistants spécialisés, dont le rôle est d’accompagner les magistrats sur les matières techniquement sophistiquées. Et dans la même logique, parce que l’efficacité du dispositif est reconnue, nous avons aussi des magistrats spécialisés en crypto qui viennent au centre pour distribuer des compétences complémentaires et apporter un meilleur éclairage.
Nous avons une forte demande pour ce stage. Il y en a eu quatre en 2023 et six en 2024, avec 20 participants à chaque fois. L’objectif est désormais de former, à compter de mars 2025, des formateurs relais, en s’appuyant sur des outils pédagogiques désormais très matures, pour que les Régions de gendarmerie puissent massivement redistribuer ces compétences. L’objectif de la gendarmerie est d’avoir un FINTECH dans chaque Brigade de recherches (B.R.). En 2025, nous formerons donc 36 formateurs relais, en trois sessions, qui seront nos référents dans la durée et qui suivront les évolutions de la formation.
L’autre programme phare du centre, c’est la formation Enquêteurs sous pseudonyme (ESP), pour laquelle nous avons développé des modules d'enseignement à distance, des classes virtuelles avec plusieurs outre-mer, et monté sept entretiens avec des ESP praticiens éprouvés et une psychologue clinicienne. Nous avons repris ce programme très vite, dès l’ouverture du centre, en nous appuyant sur des formateurs relais, c’est-à-dire des ESP déjà formés qui viennent à Lille apprendre à former eux-mêmes, notamment au profit des militaires de B.R. Il y a désormais quatre formations par an, deux pour les ESP et deux pour les formateurs relais ESP.
Cybercriminalité : en formation ESP (Enquêteurs Sous Pseudonyme) au CNFCyber
Créé en 2022, le Centre national de formation cyber (CNFCyber) du ministère de l’Intérieur est dédié à la formation à la cybersécurité...
Article
Le volet international est également très important pour le CNFCyber. Quels sont les enjeux internationaux dans le domaine de la formation ?
Aujourd’hui, l’Union européenne (U.E.) identifie que beaucoup de pays n’ont pas de compétences cyber suffisamment étoffées pour en consacrer à la formation. L’association de droit privé European Cybercrime Training and Education Group (ECTEG) rassemble une quarantaine de forces de l’ordre de l’U.E. et une vingtaine d’universités d’États membres, qui portent des projets de formation ayant pour public exclusif des forces de l’ordre. Tout ce qui est conçu au sein de l’ECTEG est financé par l’Union européenne et piloté par un board, composé de patrons ou anciens patrons d’unités de lutte contre la cybercriminalité de forces de l’ordre européennes ainsi que d’universitaires. Ensemble, ils déterminent l’octroi de fonds, valident les objectifs de formation, et pilotent chaque année le développement de mallettes pédagogiques nouvelles, fournies nativement en anglais, qui seront jouées à deux reprises afin de les qualifier, c’est-à-dire de vérifier qu’elles répondent bien aux objectifs. Les États membres ont ensuite la possibilité de récupérer la mallette pour effectuer un déploiement national, non seulement avec la traduction dans la langue du pays concerné, mais aussi avec l’adjonction de tous les enjeux procéduraux spécifiques à chaque État.
Avec la force de frappe du CNFCyber, nous avons déjà accompagné plusieurs projets. Nous allons même apporter la consistance la plus importante d’un nouveau cours, celui sur les crypto-actifs, puisque la gendarmerie a une longueur d’avance sur ce sujet. Le CNFCyber va donc co-construire, avec des universités italiennes et les forces de l’ordre belges, allemandes et françaises, la mallette anglophone native de l’Union européenne.
Les implications dans la formation cyber de la gendarmerie et des ministères de l’Intérieur et des Affaires étrangères ne font que croître. Ainsi, au sein de l’École nationale à vocation régionale (ENVR) des Balkans (Albanie, Serbie, Bosnie-Herzégovine, Monténégro, Kosovo et Macédoine), située au Monténégro, le directeur des études est un officier de gendarmerie, tandis qu’un gendarme NTECH et un policier ICC (Investigateur en cybercriminalité, NDLR) forment les stagiaires. La gendarmerie occupe donc une place importante dans ce dispositif nouveau, et plusieurs des mallettes pédagogiques du CNFCyber ont été traduites spécialement pour un appui bilatéral à cette ENVR.
Les Balkans occidentaux, une priorité pour la France
La France développe de nombreux projets avec les pays des Balkans, notamment par l’entremise de la Direction de la coopération de sécurité et de défense. La création...
Article
Mais la dimension internationale ne s’arrête pas aux frontières de l’Europe. Nous dispensons aussi la formation aux crypto-actifs en Colombie, étant donné que la crypto sert à blanchir l’argent de tout type de trafic, y compris bien sûr du narcotrafic. Notre officier y a fait jouer récemment, à une vingtaine de policiers colombiens, un exercice hébergé sur notre serveur, en leur faisant manipuler des crypto-actifs. Cette ressource pédagogique n’existait pas il y a deux ans.
Contacter la gendarmerie
Numéros d'urgence
Ces contenus peuvent vous intéresser
Val d’Isère : un exercice de type tuerie de masse en montagne dans la perspective des Jeux d’hiver de 2030 (partie 2/2)
La préfecture de la Savoie a organisé, mercredi 6 mai 2026, un exercice...
Article
Val d’Isère : un exercice de type tuerie de masse en montagne dans la perspective des Jeux d’hiver de 2030 (partie 1/2)
La préfecture de la Savoie a organisé, mercredi 6 mai 2026, un exercice...
Article
48 heures de sélection pour intégrer la Section de protection et d’appui drones (SPAD)
Seule unité des forces de sécurité intérieure entièrement...
Article
La GARM se transforme pour mieux protéger les intérêts stratégiques de la Nation
Aussi discrète qu’indispensable depuis 53 ans, la Gendarmerie de l’armement...
Article




