RUBIS : quand la gendarmerie change de fréquence
- Par Damien Grenèche, Service des archives et de la Mémoire, Département de la valorisation
- Publié le 16 janvier 2026
Lancé en 1986, le « programme RUBIS » marque une rupture technologique et organisationnelle décisive. Ce réseau numérique sécurisé, déployé sur tout le territoire, a transformé en profondeur la façon dont circule l’information opérationnelle sur le territoire français et inaugure l’ère moderne pour les transmissions de la sécurité intérieure.
À la fin des années 1980, la Gendarmerie nationale fait face à un défi majeur. Imaginez un véhicule d’intervention qui, à cette époque, embarquait plusieurs postes radio distincts selon qu’il devait joindre la brigade locale, le commandement départemental ou assurer une mission sur l’autoroute. Imaginez que ces communications, non sécurisées, puissent être interceptées par un simple scanner grand public. C’est dans ce contexte de vulnérabilité que l’institution doit impérativement moderniser ses réseaux radio analogiques dispersés et obsolètes. Un chantier sans précédent s’engage. Le « programme RUBIS » est lancé en 1986.
De SAPHIR à RUBIS : la fin des réseaux éclatés
Le projet RUBIS trouve sa source dans des besoins concrets et pressants. À partir de 1978, la Gendarmerie nationale s’appuyait sur des réseaux analogiques hérités, dont « DIAMANT » (gendarmerie départementale), « CORAIL » (unités de recherches), « CRISTAL » (gendarmerie mobile) et « SAPHIR » constituaient la colonne vertébrale pour la transmission de voix et de données à bas débit. Ces réseaux se révélaient fragmentés et de plus en plus difficiles à maintenir. Face à ces limites, la Direction générale de l’armement (DGA) a lancé, dès 1986, un programme de modernisation confié en particulier à Matra Communication, afin de concevoir un réseau national numérique capable d’unifier et d’uniformiser toutes les communications, d’améliorer la confidentialité et d’apporter de nombreux nouveaux services aux unités dispersées. Bien que les armées utilisent le Réseau intégré des transmissions automatiques (RITA) pour leurs échanges de données et de communications sécurisées, la gendarmerie a développé son propre système.
Ce que l’on entend par « réseau » dans ce contexte, c’est un ensemble composé d’infrastructures matérielles et logicielles comprenant des relais radio, des commutateurs, des liaisons terrestres et hertziennes, ainsi que les terminaux portables et embarqués utilisés au quotidien par les gendarmes. Concrètement, le projet RUBIS sécurise les échanges en empêchant les écoutes faciles qui étaient possibles, par n’importe quel scanner, avec les anciens réseaux analogiques. On parle ici de 16 500 stations mobiles (véhicules), 4 400 stations fixes (brigades et compagnies), 1 500 stations filaires, 400 stations relais et 600 liaisons hertziennes.
Une colonne vertébrale à trois niveaux
En rassemblant toutes les fonctions sur un seul terminal, RUBIS simplifie considérablement le travail du gendarme en patrouille qui n’a plus à gérer plusieurs radios. Pour le commandement, ce système constitue un atout de gestion. Il facilite considérablement la circulation rapide d’informations opérationnelles, la diffusion des ordres et la coordination entre les unités. Les premières expérimentations ont eu lieu en Haute-Normandie, au sein de la compagnie de Rouen, entre l’été 1992 et l’automne 1993. Ces essais ont permis de valider la pertinence technique et opérationnelle du concept entre postes de commandement et unités opérationnelles. Les retours terrain ont montré une nette amélioration de la qualité audio, l’apparition de nouvelles fonctions, comme l’envoi de messages courts ou de statuts numériques, et une réelle avancée en matière de sécurité grâce au chiffrement des échanges et à la possibilité de verrouiller à distance un poste perdu ou volé. Sur la base de cette approbation, le déploiement national a été programmé à partir de 1994 et s’est organisé de façon progressive jusqu’à la fin de la décennie. Néanmoins, cette opération devait se faire sans interrompre les communications radio déjà utilisées par les unités locales. Autrement dit, les brigades et les escadrons devaient continuer à fonctionner normalement pendant que les équipes techniques installaient le nouveau système, dont l’architecture reposait sur trois niveaux complémentaires. Au niveau départemental, chaque groupement de gendarmerie dispose d’une cellule d’exploitation locale qui supervise le fonctionnement quotidien du réseau dans son département. Cette dernière permet de conserver une autonomie opérationnelle essentielle. Au niveau national, le Centre national de supervision (CNS), installé à Rosny-sous-Bois, assure l’hébergement des serveurs et des applications informatiques nécessaires au réseau, la cohérence et l’interopérabilité entre les cellules locales (départements), la surveillance globale du réseau et la maintenance. Enfin, le Centre de diffusion des éléments secrets (CDES) agit comme le « gardien des clés » du réseau RUBIS, tout en garantissant que chaque échange reste secret et authentifié. Comme chaque poste radio possède une clé de chiffrement unique, ce centre protège les communications en créant, distribuant et contrôlant ces clés. De même, il cloisonne en déterminant quels terminaux (postes radio) peuvent communiquer entre eux et dans quel cadre. Cette architecture offrait à la gendarmerie un réseau à la fois souple, cohérent et résilient.
Une histoire d’ondes et de fréquences
Bien qu’il puisse interagir avec les lignes téléphoniques, RUBIS constitue une rupture technologique par rapport aux réseaux analogiques antérieurs. Avec SAPHIR, les transmissions passaient sous forme d’ondes continues, comme la radio FM. Toutefois, ce réseau avait plusieurs défauts : mauvaise qualité sonore (grésillements), vulnérabilité aux écoutes et absence de données (pas de messages textes, ni de signalement). RUBIS transforme cela en offrant un réseau entièrement numérique, en s’appuyant, d’une part, sur des technologies issues du monde des télécommunications mobiles de l’époque (fin des années 1980–1990). On parle de techniques de modulation et de multiplexage. Grâce à celles-ci, le nouveau réseau offre plus de débit et des nouveaux services comme la messagerie texte courte entre gendarmes, les appels de groupe (conférence) pour parler à plusieurs unités en même temps et la transmission de statuts (par exemple « en patrouille ») sans avoir besoin de parler à la radio. D’autre part, RUBIS a été conçu pour s’adapter à la géographie française et aux spécificités territoriales de la gendarmerie, notamment aux zones rurales. En privilégiant la bande de fréquences 70-87 MHz (les ondes basses vont plus loin) et un maillage de relais puissants implantés en rase campagne, les gendarmes sont capables de couvrir de grandes distances avec peu d’infrastructures. Par ailleurs, via des valises spéciales, RUBIS peut interagir avec les réseaux police (ACROPOL) et pompier (VHF ou UHF) utilisant des fréquences plus hautes (400 MHz).
Le numérique entre en scène
Sur le terrain, que ce soit depuis un poste fixe à bord des véhicules ou en mobile portatif, disposer d’un terminal unique utilisable partout simplifie considérablement le travail des brigades et l’organisation des patrouilles. Comme la possibilité d’appuyer sur le fameux « bouton rouge » pour émettre un appel de détresse, permettant ainsi la convergence des véhicules bleus, tandis que la fonction « conférence » offre la possibilité de communiquer simultanément avec plusieurs utilisateurs. L’ensemble reste supervisé par le CORG (Centre d’Opérations et de Renseignement de la Gendarmerie). RUBIS optimise ainsi la gestion du temps, de l’espace et de la mobilité des gendarmes.
La pratique de la radio-téléphonie en gendarmerie obéit à une discipline stricte qui conditionne l’efficacité des transmissions. Chaque message doit être complet afin d’éviter toute demande de précision, clair afin d’écarter toute ambiguïté dans les ordres, et concis pour ne pas saturer inutilement la fréquence. L’usage de la télécommande RUBIS s’apparente, à bien des égards, à celui d’un téléphone. Les gendarmes emploient des expressions normalisées : « reçu » pour signifier qu’un ordre est compris, « parlez » pour inviter l’interlocuteur à répondre, ou « terminé » pour indiquer la fin d’un message. Cette rigueur dans le phrasé garantit la fluidité des échanges et la précision de la manœuvre. Il faut rappeler que dans les années 1990-2000, la plupart des gendarmes avaient accompli leur service national dans l’armée et maîtrisaient donc les principes de la transmission militaire.
Trente ans après sa conception, RUBIS demeure un jalon essentiel de l’histoire des transmissions de la sécurité intérieure. Il a démontré qu’un réseau conçu pour la gendarmerie pouvait être à la fois robuste, sécurisé et évolutif. La migration progressive vers des protocoles IP et les adaptations successives ont prolongé la vie de cette infrastructure et préparé les évolutions technologiques qui ont suivi. RUBIS représente ainsi une réussite technique et doctrinale, car il n’a pas seulement modernisé des équipements, il a transformé la manière dont l’institution conçoit la circulation de l’information et la conduite des opérations. Son déploiement progressif, achevé à l’aube des années 2000, s’est accompagné de la mise en place du Terminal de données gendarmerie (TDG), un micro-ordinateur fixe ou embarqué dans les véhicules, offrant une double fonctionnalité : messagerie et bureautique.
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