Regards croisés sur le maintien de l’ordre français depuis le XIXème siècle

  • Par la capitaine Pénélope Grondel
  • Publié le 21 décembre 2025
© D.R.

Régulièrement commenté et interrogé au gré de l’actualité, le maintien de l’ordre demeure un sujet sensible et souvent mal compris. L’ouvrage collaboratif Gendarmerie mobile et maintien de l’ordre – du XIXe au XXIe siècle propose un éclairage à la fois historique, politique, juridique et sociologique qui permet de prendre de la hauteur sur une thématique encore méconnue.

Chercheur, enseignant et historien au Service historique de la Défense (SHD), le commandant Laurent Lopez est passionné par l’histoire de la gendarmerie mobile et plus largement par celle des forces de l’ordre. Il nous présente son ouvrage collaboratif « Gendarmerie mobile et maintien de l’ordre – du XIXe au XXIe siècle », sorti en mars 2025. Entretien.

De quoi parle cet ouvrage et quel est l’objectif poursuivi ?

L’objectif de cet ouvrage est d’apporter un regard historique, mais aussi juridique et sociologique sur le maintien de l’ordre pour le replacer dans son rôle central dans la lente construction de la démocratie. Réfléchir aux questions de maintien de l’ordre revient, en fait, à se pencher sur des questions qui sont au cœur de la réflexion sur l’État. Si l’on ne traite les questions de police ou de maintien de l’ordre que lors des incidents, on en a toujours seulement une vision sensationnelle, dominée par l’émotion. L’étude du sujet apporte de la réflexion et du recul pour tenter de réduire une vision médiatique souvent dominée par le sensationnalisme et le manichéisme.
À travers l’aspect historique, ce qui est intéressant, à mon sens, c’est de voir comment la gendarmerie mobile et, avant elle, la gendarmerie départementale ont servi de courroie de transmission, de protagoniste majeur participant à la démocratisation de la République. Pour commencer, dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, le seul pouvoir évoqué est la nécessité de se doter d’une force publique. Ensuite, au même titre que l’école avec les lois Jules Ferry de 1881, la gendarmerie s’est imposée comme une actrice permettant l’expression des libertés publiques. L’objectif, à partir de 1884, à l’initiative du ministre de l’Intérieur Pierre Waldeck-Rousseau, était de faire de la gendarmerie la pièce maîtresse du maintien de l’ordre, car elle est moins brutale que les troupes, plus apte à avoir un bon contact avec la population. Le but était de recentrer l’armée sur son rôle principal qui est de faire la guerre contre un ennemi étranger, pas de lutter contre ses compatriotes. Même si la gendarmerie est présentée par Waldeck-Rousseau aux préfets comme préférable à l’emploi des troupes de lignes, s’il faut réprimer les excès, elle ne doit pas hésiter. C’est indispensable pour assurer l’expression des libertés publiques tout en préservant la tranquillité des citoyens. Pour Waldeck-Rousseau, la condition de la liberté, c’est d’abord d’assurer le maintien de l’ordre, la tranquillité publique. C’est pour ça que la gendarmerie, au même titre que l’école et que l’essor de la démocratie parlementaire, est un des piliers de la démocratisation de la République, un aspect jamais mis en valeur par les historiens.
Il faut insister sur une réalité. Dans les faits, très peu de manifestations se passent mal. Les évènements isolés de violence médiatisés viennent mettre le voile sur le rôle républicain que joue la gendarmerie mobile. La guerre des représentations débute avec le développement de la presse à grand tirage. À partir de la fin du 19ème siècle, les questions policières deviennent des questions politiques, parce que les questions politiques sont aussi des questions médiatiques. On assiste alors à la naissance du triptyque entre médias, force publique et politique, que l’on connaît encore aujourd’hui et dont l’équilibre est particulièrement compliqué à maintenir si on rajoute la notion d’immédiateté de l’information.

Comment est né ce projet d’ouvrage collaboratif ?

Ce projet est né à l’approche du centenaire de la gendarmerie mobile. Nous avons pris l’initiative, avec mon camarade Édouard Ebel, de proposer un colloque sur le maintien de l’ordre et la gendarmerie mobile au sein du SHD, avec la Sorbonne, en la personne du professeur Jean-Noël Luc, et la Société nationale d’histoire et de patrimoine de la gendarmerie, présidée par le général d’armée (2e section) Véchambre. Ce fut un beau succès, en novembre 2021, avec des intervenants de qualité, tels que le général Casaubieilh, actuellement commandant de la région Ile-de-France.
Le livre fait suite à ce colloque. Il est nourri avec la matière qu’ont apportée les contributeurs à cette occasion. L’addition des connaissances de chacun, historiens, sociologues, juristes, politistes et spécialistes de terrain, a permis un ouvrage assez complet sur le maintien de l’ordre et son histoire. « Assez complet » car il y a des sujets en matière de gendarmerie mobile qui ne sont pas explorés dans l’ouvrage, tout simplement car personne n’a encore travaillé dessus, ou alors les archives sur ces sujets restent introuvables ou incommunicables pour l’heure.
Toute la difficulté d’un ouvrage collaboratif comme celui-ci réside dans le fait de trouver un équilibre éditorial pour avoir des contenus cohérents et une lecture fluide. Ce travail éditorial et de relecture des apports bruts des contributeurs a été réalisé par Edouard Ebel, Jean-Noël Luc et moi-même. C’est un travail colossal dont le résultat est à la hauteur de nos attentes et exigences. Cet ouvrage contribue à mieux comprendre des épisodes déjà connus, comme celui du 6 février 1934 ou de la « journée des barricades » à Alger, ainsi que de faire découvrir des événements plus confidentiels, comme l’intervention de la Mobile dans les Antilles en 1967 ou son rôle dans les opérations extérieures.
 


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