Mémoire des gendarmes de Corse décédés en service
- Par le chef d'escadron Charlotte Desjardins
- Publié le 16 mars 2025
Il y a deux ans, en mars 2023, le commandant de la région de gendarmerie de Corse missionne son chargé d’escorte afin de recueillir l’histoire de 27 gendarmes décédés en service, dont les noms sont inscrits sur les murs de l’état-major régional. En un an et demi, l’adjudant Christian cherche et découvre de nombreux faits sur ces hommes qui ont été jusqu’au sacrifice de leur vie pour remplir leurs missions sur la terre de l’île.
En mars 2023, le général commandant la région de gendarmerie de Corse et son chargé d’escorte, l’adjudant Christian, rencontrent un historien, fondateur du Musée de la résistance Corse à Zonza.
Ce dernier leur relate l'histoire des soldats et des gendarmes en Corse au cours de la Seconde Guerre mondiale, et plus précisément lors de la Libération de l’île en 1943.
Après avoir quitté le musée, le commandant de région s’enquiert auprès de l’adjudant de ce sujet mémoriel : sur les murs de l’état-major de la Région de gendarmerie de Corse (RGCOR), on peut lire 27 noms, ceux des gendarmes de Corse décédés en service. Mais l’histoire de ces militaires et les circonstances de leur mort ne sont pas connues. Les découvrir, pour connaître ces hommes qui ont donné leur vie, c’est la mission confiée par l’officier général à son conducteur.
De fait, il n’adresse pas cette charge à n’importe qui. L’adjudant Christian est passionné d’Histoire depuis toujours. Il a notamment effectué des recherches généalogiques sur sa famille en autodidacte, parvenant à remonter jusqu’en 1580. Le sujet revient souvent dans les conversations entre les deux hommes tandis qu’ils sillonnent les routes de l’île de beauté.
C’est ainsi que débute une enquête mémorielle qui va durer un an et demi...
193 militaires décédés depuis 1816
« Je me suis penché sur les 27 noms avec tout ce que j’ai pu trouver, comme le grand livre d’or historique de la gendarmerie, toutes les archives de la région. J’ai tout épluché, et étudié les livres page par page », témoigne le sous-officier.
Son travail de recherches passe aussi par des sites Internet comme Mémoire des hommes, portail culturel du ministère des Armées regroupant une grande quantité d’informations, ou le Mémorial des gendarmes français victimes du devoir. Mais pour ce qui est de la Corse, il ne trouve pas un grand nombre d’éléments.
L’adjudant Christian travaille également en lien avec le Service historique de la Défense, qui lui transmet des dossiers, où il retrouve des noms, des lieux, des dates, qui concordent avec ce qu’il a déjà pu dénicher. Il passe par les unités territoriales, qu’il contacte afin de savoir si elles détiennent des procès-verbaux relatifs à certains décès ainsi que des traces écrites de ce qui s’est passé. Ce type de recherches requiert de nombreux échanges téléphoniques ou par mail pour parvenir à recueillir les informations.
Il est tellement investi que « ces recherches hantent mes nuits […] Au fil du temps, je suis remonté jusqu’à 193 militaires décédés depuis 1816. On n’arrive pas à aller plus loin faute d’écrits », ajoute l’adjudant.
« Des histoires d’hommes »
« Toutes ces histoires que j’ai pu lire et collecter, ce sont vraiment des histoires d’hommes. Il y a parmi ces noms des gendarmes qui se sont sacrifiés pour leur chef. Des gendarmes qui avaient été félicités ou décorés pour leur bravoure, deux ou trois fois pendant leur carrière, dans des époques particulièrement difficiles. »
Tous les éléments qu’il rassemble, il les organise à travers un recueil, où il rappelle l’histoire de l’institution (notamment au cours du XIXe siècle) avant de relater celle de la gendarmerie de Corse depuis 1553 jusqu’en 2004. Il y comprend combien l’histoire de l’île et celle de ses gendarmes sont liées, et ce dès le rattachement de la Corse à la France le 15 mai 1768.
Ce sont d’abord les 65 hommes d’une compagnie de maréchaussée, renforcés par le Régiment provincial corse, qui assurent les missions dévolues à la Maréchaussée, jusqu’à la naissance de la gendarmerie nationale en 1791.
À compter de cette date, les évolutions de l’organisation de la gendarmerie nationale sur l’île de beauté ont correspondu aux besoins de sécurité rencontrés. Dissensions politiques, lutte contre l’annexion anglaise, organisation en compagnies, lutte contre le banditisme et mise en place du bataillon de voltigeurs corses, remplacé par la gendarmerie mobile en 1850… L’action de la gendarmerie a massivement contribué à stabiliser les difficultés rencontrées par la Corse à la fin du XIXe siècle. Puis viennent les deux guerres mondiales, le Serment de Bastia en 1938, qui affirme la volonté de la Corse de rester française, la lutte contre l’occupation italienne… les gendarmes s’illustrent par leur engagement et leur efficacité, n’hésitant pas à faire le sacrifice de leur intégrité physique ou même de leur vie.
Après 1976, année de la création du Front de libération nationale corse, 239 attentats sont perpétrés à l’encontre des brigades mais aussi des gendarmes ou de leurs familles.
Depuis plus de deux siècles, la gendarmerie de Corse a perdu 193 hommes, ce qui en fait la région de gendarmerie qui a connu le plus de pertes.
Aussi, après avoir relaté les grandes lignes de l’histoire de l’institution sur cette « montagne dans la mer » ainsi qu’en parlait le général Lallement, l’adjudant Christian rapporte les noms des décédés, leur affectation, et les circonstances de ces drames, en quelques mots.
Deux kakémonos regroupant ces noms ont été réalisés à la RGCOR afin d’honorer leur souvenir.
In memoriam
- 30 voltigeurs corses tués entre les années 1822 et 1850 ;
- 116 gendarmes tués en service lors d’interpellations ou d’embuscades par des bandits ;
- 2 gendarmes tués par le FLNC ;
- 1 gendarme tué par l'explosion d'une charge explosive déposée par le FLNC ;
- 8 gendarmes décédés lors d’accidents de la route survenus en service ;
- 3 gendarmes décédés en ayant contracté une maladie lors d'une intervention ;
- 1 gendarme décédé en sauvant une famille lors d’un incendie ;
- 7 gendarmes décédés par noyade ;
- 7 gendarmes décédés par accident ;
- 9 gendarmes tués en service commandé ;
- 2 gendarmes tués par l'explosion d'une mine.
Sept gendarmes de Corse décédés en service lors de leur détachement :
- 1 gendarme disparu en mer lors de son déménagement sur le continent lors du torpillage du
bateau « Général Bonaparte » le 19 mai 1943 ;
- 2 gendarmes décédés lors de la guerre d’Indochine ;
- 1 gendarme décédé dans un accident de la circulation lors d’une liaison sur le continent ;
- 2 gendarmes tués sur le continent en intervention ;
- 1 gendarme tué en détachement au sein de la force de Salonique sur le front d’Orient lors de la Première Guerre mondiale.
« Ce recueil est réalisé afin d'honorer nos gendarmes de Corse et de ne jamais oublier leur sacrifice ultime pour la Gendarmerie et le respect des lois de notre pays », témoigne finalement l’adjudant Christian.
Ce travail de fond ne s’arrêtera peut-être pas là, et si de nouveaux éléments viennent nourrir ce qui est désormais connu, l’adjudant Christian complétera son recueil comptant aujourd’hui 193 noms.
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