Regards croisés sur l’action des offices centraux contre la « crimorg »

  • Par la capitaine Pénélope Grondel
  • Publié le 19 janvier 2026
© GEND/SIRPA/ADJ C. HAUTIER

Ayant tous une compétence nationale et une ouverture sur l’international, les quatre offices centraux de la Gendarmerie nationale luttent, chacun dans leur domaine, contre la criminalité organisée. Rencontre avec les patrons de ces offices qui partagent les mêmes constats et les mêmes modes d’action, malgré des contentieux très différents.

Les offices centraux de la Gendarmerie nationale enquêtent sur le haut du spectre de la police judiciaire, notamment sur la criminalité organisée. Dotés de moyens importants et de compétences élargies par rapport aux autres unités de recherches de la gendarmerie, ils sont chefs de file dans leur contentieux respectif. Leur vision offre un regard croisé sur l’évolution de la menace en matière de criminalité organisée et les adaptations nécessaires pour y faire face.

Les offices, c’est quoi ?

Les quatre offices centraux de la Gendarmerie nationale sont des unités d’enquête judiciaire à compétence nationale qui traitent des contentieux complexes. Composés de gendarmes et de policiers, commandés par un officier général de gendarmerie, ils sont rattachés depuis le 1er septembre 2025 à l’Unité nationale de police judiciaire (UNPJ), placée sous le commandement du général de division Sylvain Noyau.

Face à l’OCLDI, trois structures criminelles différentes

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Les enquêteurs de l’Office central de lutte contre la délinquance itinérante (OCLDI) font face à des malfaiteurs souvent expérimentés, qui frappent à plusieurs endroits, « en se jouant des frontières et des difficultés à coopérer », explique le général de division Marc de Tarlé, qui commande l’office depuis 2020. Ces criminels agissent et se développent selon trois types de structures, en fonction des zones géographiques.

Structurés de façon pyramidale, les Groupes criminels organisés itinérants (GCOI) géorgiens, également appelés « Voleurs dans la loi », sont particulièrement actifs. Leurs activités reposent surtout sur des faits sériels de basse intensité commis à grande échelle, essentiellement dans le domaine des atteintes aux biens, comme les cambriolages, les vols à l’étalage et les vols par ruse.
La criminalité organisée serbo-croate, issue principalement des communautés roms de Serbie et de Croatie, fonctionne selon une structure clanique, fondée à la fois sur des liens criminels (intérêts communs) et familiaux (mariages de raison). Leur activité polycriminelle repose sur les atteintes aux biens (cambriolages, vols à la tire, à la roulotte et à l’étalage), puis le blanchiment de leur butin.
Enfin, les criminels roumains s’associent par intérêts communs. Polycriminels, ils sont notamment spécialisés dans le vol de fret, les attaques de distributeurs de billets à l’explosif ou encore les vols de coffres-forts et de téléphones portables. L’OCLDI priorise également le grand banditisme issu de la communauté des gens du voyage, spécialisé dans les attaques de fret à haute valeur ajoutée en « mode commando ». On parle alors de structures opportunistes. 

Face à l’OCLAESP, une délinquance qui exploite les failles réglementaires

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À sa création, l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique (OCLAESP) avait vocation à enquêter sur les grands scandales sanitaires ou environnementaux. Les infractions en lien avec la santé ou l’environnement peuvent initialement être des infractions individuelles. Avec l’accroissement de l’implantation de réseaux sur leur contentieux, l’office a connu, en 2017, « une seconde naissance », selon les termes du général Ludovic Ehrhart, qui commande l’office depuis 2023, qui s’est traduite par la prise en compte de la criminalité organisée dans le domaine de la santé, de la salubrité et de l’environnement. La particularité de cette criminalité tient au fait qu’elle n’est pas occulte. Elle opère au grand jour, au cœur de la vie économique légale, mais en ne respectant pas ses règles. Il peut s’agir de trafics de déchets, d’animaux, de bois ou encore de médicaments. L’objet du trafic lui-même n’est donc pas illégal, « mais les malfaiteurs prospèrent dans les failles du système », estime le général Ehrhart. Bien renseignés, des réseaux à l’échelle européenne, voire au-delà des frontières du continent, se sont ainsi développés et agissent sur le territoire national. 

Pour l’OCLTI, trois contentieux affectés différemment par la criminalité organisée

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L’Office central de lutte contre le travail illégal (OCLTI) traite trois contentieux affectés différemment par la criminalité organisée. Le travail illégal est ainsi lié à celle-ci de deux manières : il peut la financer, ou en permettre le blanchiment. Dans ce contentieux, l’activité n’est pas illégale en soi, mais sa non-déclaration, ou sa déclaration partielle, la rend illégale. Elle permet ainsi de blanchir de l’argent via un salaire non déclaré à l’URSSAF (avec des heures supplémentaires par exemple), ou, à l’inverse, le salaire non déclaré perçu par les travailleurs peut directement servir de financement à l’organisation criminelle. Très lucratives, ces activités criminelles prospèrent sur le territoire national. 

Concernant la fraude aux prestations sociales, il faut distinguer les fraudes de masse (commises par des réseaux organisés simples que l’office ne traite pas) et les fraudes imputables à des réseaux criminels structurés, avec des liens à l’international, qui relèvent de la criminalité organisée. 
Enfin, dans le domaine de l’exploitation par le travail, l’implication de la criminalité organisée est moins flagrante. L’office soupçonne toutefois l’existence de réseaux criminels asiatiques, libyens, voire algériens sur ce contentieux. « Ce n’est pas suffisamment documenté pour l’affirmer, mais cela ne veut pas dire que cela n’existe pas », précise le général José-Manuel Montull, commandant de l’OCLTI depuis 2023.

Pour l’OCLCH, la « crimorg » est aussi un adversaire

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L’Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité et les crimes de haine (OCLCH) traite deux contentieux : les génocides et crimes de guerre ainsi que les crimes de haine. Les conflits en cours imposent une vigilance particulière en matière de génocides, de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre. L’OCLCH est, sous l’autorité du Parquet national anti-terroriste (PNAT), le bras armé de la justice pénale  internationale française.

Si à première vue, les contentieux traités par l’office sont décorrélés de la criminalité organisée, il n’en est rien en réalité. La « crimorg » alimente en effet ces sujets. On peut par exemple supposer que les génocidaires s’adossent à des réseaux de « crimorg », comme les trafics illicites, pour trouver les financements nécessaires à la conduite de leur entreprise destructrice. « On peut se demander à qui profite le crime », note le général Jérôme Pichard, qui commande l’office depuis le 1er octobre 2025. Les crimes de haine peuvent, quant à eux, s’additionner et motiver parfois les réseaux de criminalité organisée, dont l’essence même repose sur la violence. Parvenir à les relier permet d’accroître les quantum des peines encourues. 

Une réponse adaptée face à l’évolution de la menace 

Les offices disposent chacun d’une histoire et d’une construction spécifiques en lien avec leur contentieux. Ils ne sont toujours pas structurellement identiques, bien qu’on observe des tendances communes dans le développement de nouvelles méthodes d’enquête et d’organisation pour faire face aux menaces actuelles.

À leur arrivée, dans les années 2010, les criminels venus de l’Europe de l’Est commettaient des erreurs, facilitant leur arrestation. Désormais, leur implantation accrue sur le territoire et leur professionnalisation compliquent le travail des enquêteurs. Pour faire face à cette évolution, les quatre commandants d’office s’accordent à souligner la nécessité de mettre l’accent sur le renseignement, notamment en s’appuyant sur le concours d’Europol et sur les homologues étrangers. L’objectif est de comprendre la structure des réseaux, de les prioriser et d’identifier des cibles stratégiques sur lesquelles travailler.

Du côté de l’OCLDI, cela fait plus de cinq ans que l’approche renseignement irrigue son mode d’action, tant sur la structuration des réseaux et leurs centres de gravité, que sur le suivi des High Value Targets (HVT), avant de judiciariser. Cette méthode, qui continue de porter ses fruits, implique un important travail de surveillance, dans toutes ses composantes, notamment grâce à l’engagement soutenu du Groupe d’observation et de surveillance (GOS) de l’office.

Avec la réorganisation de l’OCLAESP et l’adaptation de ses méthodes de travail, le général Ehrhart estime que « l’office est arrivé à maturité pour s’emparer des gros dossiers de "crimorg". Les résultats sont motivants ». L’OCLTI s’est également restructuré pour valoriser et développer le renseignement. Le général Montull est convaincu qu’« il est indispensable de connaître le crime organisé chinois, vietnamien ou même tchétchène, car si on ne les détecte pas, ils passent sous les radars, s’implantent sur le territoire national, et deviennent de plus en plus puissants ». L’OCLCH, quant à lui, adopte aussi cette approche du renseignement dans son contentieux, afin de détecter des éléments pouvant être raccrochés à la criminalité organisée.

Un recrutement adapté à la spécificité du contentieux et à l’évolution de la menace « crimorg »

La « crimorg » transcende donc tous les offices. On retrouve logiquement, dans les profils d’enquêteurs recherchés, certaines qualités communes, complétées par des appétences permettant de s’adapter au contentieux spécifique de chaque office.

La « crimorg » est une matière compliquée, avec des adversaires et des modes d’action complexes. Les commandants des offices s’accordent pour dire qu’un bon enquêteur « crimorg » en office doit être un enquêteur expérimenté, curieux, malin et proactif. Traitant des enquêtes au long cours, il est nécessaire de faire preuve d’humilité et d’un sens aigu du collectif, notion importante pour le général de Tarlé, car l’OCLDI ne personnifie pas ses dossiers. Un enquêteur doit avoir « la ténacité du rhinocéros, l’agilité du singe et l’impassibilité du crocodile », illustre quant à lui le général Montull. 

Les enquêteurs doivent également être dotés de qualités propres à leur contentieux. En effet, pour continuer à enquêter sur les gros scandales sanitaires, le général Ehrhart tient à ce que ses enquêteurs soient « capables de courir après les bandits la nuit, et de se mettre devant une masse de documentation et l’exploiter comme des moines le lendemain ». Traitant d’un contentieux assez différent des trois autres offices, l’OCLCH n’a pas d’enquêteurs, mais uniquement des directeurs d’enquête expérimentés. Le général Pichard insiste sur « la force mentale qu’il faut pour travailler dans cet office, afin d’être en mesure de supporter de se rendre sur des théâtres de guerre et d’y voir des cadavres, par exemple ». Avoir des connaissances en langues et en géopolitique est également un prérequis. 

À l’origine positionnés sur des contentieux très différents, les offices sont désormais rassemblés pour affronter ensemble cette criminalité organisée transversale, en s’appuyant sur de nouvelles méthodes de travail communes. Les solutions apportées face à l’évolution de la menace vont dans le même sens, démontrant une montée en puissance de la Gendarmerie nationale pour mettre à terre ces réseaux exogènes et endogènes de criminels.


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