Lutte contre les phénomènes mafieux
- Par Hélène THIN
- Publié le 20 janvier 2026
Alors que les groupes criminels organisés ne cessent de s’étendre à travers le monde, menaçant sérieusement la sécurité de nos concitoyens, la Gendarmerie nationale organise et déploie son action, en coopération étroite avec ses partenaires, pour mieux lutter contre ces réseaux.
Organisation criminelle parmi les plus puissantes au monde, la ‘Ndrangheta calabraise est aujourd’hui, selon Interpol, présente dans 84 pays. Mêlée à de nombreuses activités criminelles (trafic de stupéfiants, blanchiment d’argent, extorsions et atteintes à la probité), générant des profits colossaux, elle s’étend à un rythme soutenu sur les cinq continents. Fortement liée à l’Amérique du Sud, elle agit en toute discrétion, infiltrant l’économie légale et la sphère politique. À l’instar de la ‘Ndrangheta, d’autres organisations de type mafieux sont également présentes sur la Côte d’Azur, point d’ancrage privilégié de ces groupes criminels. « On retrouve aussi dans la région, plus spécifiquement dans les Alpes-Maritimes, la Camorra napolitaine, la Cosa nostra sicilienne, ainsi que les mafias russe, ukrainienne, albanaise et corse. À la fois territoire de repli et de préparation logistique, où ces criminels trouvent refuge, la France est également une terre d’investissements, où sont aussi réalisées des opérations de blanchiment, précise le colonel Olivier Leblanc, commandant de la Section de recherches (S.R.) de Marseille / Provence-Alpes-Côte d’Azur. Souvent fondées sur une structure pyramidale, ces organisations criminelles prennent le pouvoir par la violence et pratiquent la corruption à grande échelle. Elles se caractérisent par leur pérennité, des liens parfois étroits avec les milieux politiques, ainsi que l’accumulation de capitaux illicites, ensuite réintégrés dans l’économie légale. » Première section de recherches de France, la S.R. de Marseille mène une action globale et coordonnée afin d’affaiblir ces réseaux criminels, dont l’essor constitue une menace croissante pour la sécurité mondiale.
« Ponente-Forever » : une opération précurseur
« Cette affaire fut déterminante ! Elle a ouvert la voie, en mettant en œuvre les modes d’action que nous continuons à utiliser aujourd’hui pour combattre efficacement ces mafias », estime le colonel Leblanc. Le 15 septembre 2020, une quarantaine de personnes, dont plusieurs membres de la mafia calabraise, sont interpellées dans le cadre d’un trafic de drogue international. Ce résultat est le fruit d’une vaste enquête initiée en juin 2018 par les militaires de la Brigade de recherches (B.R.) de Draguignan, après l’arrestation d’un ressortissant français, originaire du Var, en possession de 20 kilos de cannabis.
L’enquête qui débute se révèle plus complexe qu’il n’y paraît. L’homme mis en cause s’approvisionne en cannabis et en cocaïne en Espagne ainsi qu’en Île-de-France, avant de revendre la marchandise sur la Côte d’Azur. Il compte parmi ses clients des ressortissants italiens, dont certains appartiennent à la ‘Ndrangheta. Ces derniers font déjà l’objet d’une enquête dénommée « Ponente », ouverte par les carabiniers, ainsi que le découvrent les gendarmes. L’enquête prend alors une toute autre tournure. Au printemps 2019, une cellule d’enquête baptisée « Forever » est créée. Placée sous la direction de la S.R. de Marseille, cette cellule s’associe bientôt aux carabiniers génois. C’est ainsi que voit le jour l’Équipe commune d’enquête (ECE) franco-italienne « Ponente-Forever ». Une première en matière de lutte contre les mafias.
L’émergence d’un modèle transposable et pérenne
Enquêteurs français et italiens, mais aussi magistrats du parquet anti-mafia de Gênes et de la Juridiction interrégionale spécialisée (JIRS) de Marseille, tissent des relations bilatérales en tous points remarquables, permettant l’avancée notoire des investigations.
En mars 2020, c’est au tour de la S.R. de Paris d’apporter son appui, en lien avec le Groupe interministériel de recherches (GIR) de Créteil. Est alors exploré le volet francilien de l’affaire. Les profits financiers découlant du trafic sont passés au crible par les enquêteurs. Ce dispositif est complété par des appuis des militaires du GIGN, ainsi que des Groupes d’observation et de surveillance (GOS) de Marseille et de Paris.
En septembre 2020, une opération judiciaire associant 450 gendarmes et 120 carabiniers de part et d’autre de la frontière, appuyés par le GIGN et plusieurs unités d’intervention, aboutit à l’interpellation simultanée de 34 personnes en différents points du territoire français, ainsi que de onze membres de la ‘Ndrangheta en Italie. De nombreuses saisies patrimoniales sont également réalisées. « Les synergies alors créées avec nos homologues italiens ont été décisives. Les initiatives et les schémas mis en œuvre pour la première fois dans le cadre de ce dossier ont été pérennisés, grâce à la transmission des connaissances et des pratiques qui s’est opérée tant au niveau des chefs que des enquêteurs, souligne le colonel Leblanc. Les constats qui ont été dressés, notamment quant à la perméabilité des territoires et aux modes d’action de ces groupes criminels, ont fait émerger la nécessité de créer une unité novatrice, destinée à mieux combattre les phénomènes mafieux. »
Une division dédiée à la lutte contre les mafias
En 2022, une division dédiée à la lutte contre les mafias est ainsi créée au sein de la S.R. de Marseille, avec pour double objectif de mieux comprendre et détecter les phénomènes mafieux, ainsi que de démanteler ces structures criminelles. « Notre but est d’entraver l’adversaire de manière significative, ostensible et pérenne », souligne le colonel Leblanc.
Le recrutement des enquêteurs de cette division a fait l’objet d’une sélection extrêmement rigoureuse. « Recrutés pour leur faculté à travailler en équipe et leur forte adaptabilité, tous sont en capacité de basculer instantanément sur n’importe quel dossier, suivant une logique de réversibilité. Leur mission exige un engagement plein et entier, induisant une très grande disponibilité. La lutte contre cette criminalité du haut du spectre implique une extrême réactivité », explique le commandant de la S.R.
Au sein de cette entité travaillent des enquêteurs spécialement formés, dotés de compétences plurielles et complémentaires, notamment dans le domaine de l’analyse criminelle et financière.
« Fondée sur une approche holistique, cette division est une task force institutionnelle rassemblant des profils expérimentés, atypiques et à fort potentiel », précise le colonel Leblanc. Les enquêteurs travaillent en coordination avec la Section d’appui judiciaire (SAJ) régionale, ainsi que divers partenaires (service central du renseignement criminel, service de renseignement financier TRACFIN, Douane…)
Cette division bénéficie en outre de l’appui de plusieurs unités de gendarmerie (GIGN, GOS, groupements de gendarmerie départementale, unités de recherches), venant renforcer son action dans le cadre de dispositifs ciblés. « Ces partenariats internes et externes sont fondamentaux. À ce titre, le travail d’investigations que nous menons en coordination avec les commandants de groupement, leurs Officiers adjoints chargés de la police judiciaire (OAPJ) et les brigades de recherches revêt un intérêt majeur. Ancrées dans le territoire, ces unités disposent d’une parfaite connaissance de la criminalité sur leur zone de compétence, et nous fournissent des informations cruciales. »
L’absolue nécessité d’une coopération internationale efficiente
« Outre ces partenariats internes et nationaux, nous coopérons avec de multiples acteurs internationaux, tels que les services américains (United States Department of Homeland Security, Federal Bureau of Investigation, Drug Enforcement Administration…), les Regroupements opérationnels spéciaux (ROS) italiens, la Guardia di Finanza, les polices judiciaires fédérales belge et suisse, ou encore la police nationale ukrainienne », explique le colonel Leblanc.
Véritables vecteurs et accélérateurs, Eurojust et Europol facilitent les enquêtes transnationales, notamment par la constitution d’équipes communes d’enquête ou la mise à disposition d’outils de coopération judiciaire au sein de l’Union européenne. « Nous avons totalement investi les canaux de coopération existants, qu’il s’agisse d’Europol ou d’Interpol, notamment via le projet I-CAN. »
« Ce projet a pour objectif de renforcer la coopération internationale et de mieux lutter contre les réseaux mondiaux de la ‘Ndrangheta », explique le chef d’escadron (CEN) Cédric, officier de renseignement criminel, et unique gendarme détaché au sein d’Interpol. Lancé en 2020, I-CAN réunit à ce jour 24 pays. Il coordonne l’action des différents États membres, encourage les échanges, fournit des outils d’analyse et favorise le partage de données de police. Un modèle qui porte ses fruits : « I-CAN a permis l’arrestation de 185 fugitifs à travers le monde depuis sa mise en place, indique le CEN Cédric. Plus les échanges d’informations sont efficients, meilleurs sont les résultats, dans le but ultime de saisir des avoirs criminels. »
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