Les ANACRIM démêlent l’enquête

  • Par le commandant Céline Morin
  • Publié le 16 janvier 2026
© SIRPA-G - MAJ F. Bourdeau

Dans l’ombre des enquêtes les plus complexes, des enquêteurs spécialisés saisissent, croisent, analysent et mettent en forme des milliers de données afin de fournir aux directeurs d’enquête une vision globale et claire de leurs dossiers, ainsi que des orientations d’investigation ou des hypothèses. Ces analystes criminels, ou ANACRIM, transforment ainsi de volumineuses procédures en schémas limpides même pour des yeux non-avertis. Rencontre avec les adjudantes-cheffes Céline et Émilie, enquêtrices et ANACRIM au sein de la Section de recherches de Versailles.

Derrière la plupart des affaires criminelles, il y a des montagnes de données contenues dans les procès-verbaux : noms, listings téléphoniques, images de vidéosurveillance, écoutes, géolocalisations, antennes relais, relevés bancaires, plaques d’immatriculation… Une masse, parfois tentaculaire, que personne ne peut humainement retenir en mémoire. Pour en tirer du sens, ouvrir des portes, en fermer d’autres et, au final, faire avancer l’enquête, il faut démêler cet écheveau. C’est là qu’interviennent les analystes criminels de la gendarmerie, ou ANACRIM.

À la Section de recherches (S.R.) de Versailles, six militaires possèdent cette technicité, dont trois au sein de la division atteintes aux personnes. Parmi elles, l’adjudante-cheffe Céline, formée à l’ANACRIM en 2008, un an après son arrivée à la S.R. D’emblée, elle pose le cadre : « L’ANACRIM est trop souvent réduit au travail sur la téléphonie, alors que c’est beaucoup plus vaste. Tout enquêteur de S.R. est en capacité de faire de la téléphonie. »

Une vision globale du dossier

L’objectif de l’ANACRIM est d’abord d’apporter une vision globale du dossier. « L’ANACRIM, s’il est bien employé, en sait autant sur l’affaire que le Directeur d’enquête (D.E.). Il fait les liens dans la procédure, voit s’il manque des éléments, et propose au D.E. des pistes non explorées. Idéalement, il doit être impliqué dès la saisine et travailler aux côtés du D.E., estime la militaire. Quand un ANACRIM est aussi enquêteur, c’est une vraie plus-value : il comprend les besoins de l’enquête et sait se mettre à la place du D.E. Un enquêteur perçoit des éléments logiques ou prometteurs qu’un non-enquêteur pourrait ne pas remarquer. Car il ne s’agit pas seulement de réaliser un schéma, mais aussi de formuler des hypothèses et de rédiger un rapport qui sera intégré à la procédure. »

Concrètement, la technicité se concentre sur la donnée brute. Tout commence par une saisie manuelle dans une base Excel de toutes les entités contenues dans les pièces de procédure, sans tri préalable : plaques, numéros, antennes relais, noms, filiations… « On prend tout, sinon notre travail est biaisé d’avance. Ce qui ne nous paraît pas utile sur l’instant le sera peut-être dans six mois. Et on sait tous que la résolution d’une enquête tient parfois à très peu de chose, à un détail. Il faut donc être très rigoureux : si un élément est oublié, on ne le retrouvera jamais, souligne l’ADC Émilie. En outre, le logiciel ne tolère aucune erreur de saisie. Nous avons donc pris le parti de tout intégrer en majuscules, sans accent. C’est un travail fastidieux. Et plus la procédure est longue ou complexe, plus le nombre de pièces - donc de données - est important. »

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Une « pelote » à démêler

Une fois la base alimentée manuellement, elle est injectée dans le logiciel ANB (Analysis Notebook). Ce dernier crée alors un nuage de connexions qui, à l’écran, ressemble à des gerbes de feu d’artifice interconnectées. « Contrairement à ce que laissent croire les œuvres de fiction, le logiciel ne fait pas tout. Il nous livre un produit brut quasiment illisible, une véritable pelote que nous devons démêler », décrit l’enquêtrice. L’analyste choisit alors les éléments sur lesquels s’appuyer pour construire un schéma lisible, en tirant les fils les uns après les autres. « Je vais par exemple commencer à travailler à partir de l’individu qui concentre le plus de liens », précise-t-elle.

Dans sa démarche, l’ANACRIM peut adopter une approche relationnelle (liens entre individus, véhicules, lignes téléphoniques) ou événementielle (chronologie des faits, période donnée, thématique). Le choix dépend des besoins exprimés par le magistrat ou le directeur d’enquête, mais aussi du prisme de l’analyste. « En tant qu’enquêteur, on sent le dossier. On en discute également avec le D.E. Parfois, on change d’approche en cours de route. D’un ANACRIM à l’autre, sur un même dossier et avec la même procédure, on n’obtiendra pas le même schéma à la fin. Les liens seront identiques, mais la présentation est propre à chacun », explique l’ADC Émilie.

La finalité ? Fournir un outil visuel compréhensible par tous : magistrat, parquetier, enquêteur. « S’il faut relire toute la procédure pour comprendre le schéma, c’est raté », résume l’ADC Céline.

Souvent, les magistrats demandent des schémas qui ne portent pas sur l’ensemble du dossier mais sur une partie précise : une filière de stupéfiants, un individu, une période… « Un schéma vaut mieux qu’une synthèse de vingt pages », note sa camarade, qui se souvient d’un trafic de stupéfiants où elle avait réalisé un schéma pour chaque voyage d’un go fast.

Un outil qui peut relancer une enquête

L’ANACRIM peut apporter une plus-value décisive à l’enquête. « En faisant un événementiel à partir de toutes les auditions, c’est-à-dire une ligne de temps par témoin, on peut mettre en évidence des discordances dans les discours ou dans les emplois du temps. C’est visuel : on voit tout de suite qu’une personne ne peut pas être à deux endroits en même temps, explique l’ADC Céline. Certes, l’enquêteur peut le remarquer en relisant le dossier, mais quand il y a une centaine d’auditions, difficile pour lui de se rappeler qui était où, quand et avec qui. »

« Le but, c’est d’orienter l’enquête, de donner des pistes que le D.E. n’a peut-être pas explorées ou vues, ou bien de faire une synthèse des éléments d’implication sur telle ou telle personne, utile au moment des gardes à vue », insiste l’ADC Émilie.

Détachée en Martinique au printemps 2025, l’enquêtrice a par exemple repris à zéro une enquête pour association de malfaiteurs débutée à l’automne 2024. Il lui a fallu trois mois à temps complet pour intégrer des milliers de données, produire des schémas clairs, mettre en lumière des éléments du dossier et proposer de nouvelles hypothèses au D.E. « L’ANACRIM s’adapte à toutes les thématiques : stupéfiants, grand banditisme, atteintes aux personnes, délinquance économique… Dans chaque dossier, on peut en avoir besoin », estime-t-elle.

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Une formation exigeante

La technicité d’analyse criminelle est apparue au Canada en 1994, avant d’être importée en France, plus particulièrement en gendarmerie, à la fin des années 1990. La formation dure un an et débouche sur un diplôme universitaire. Les deux militaires ont suivi leur cursus à l’IUT de Troyes. « On a d’abord suivi un mois de cours à Rosny-sous-Bois. C’est une formation très prenante. On a eu des devoirs à rendre toute l’année et un examen final avec mémoire et soutenance », détaille l’ADC Céline.

La sélection pour intégrer la formation comprend un entretien oral et des tests, incluant la maîtrise d’Excel. Rigueur et goût pour l’analyse sont indispensables. « C’est une formation qu’il faut faire par choix, car si tu n’aimes pas la matière, ça va être compliqué. Il faut aimer creuser, croiser les données, insiste l’ADC Céline. Quand un enquêteur classique fait parler les hommes, nous, on fait parler les fichiers. C’est passionnant ! »

Une passion dans la passion

Pour ces deux enquêtrices, l’ANACRIM est indissociable de leur métier. « Ce qui passionne tous les enquêteurs, c’est de creuser. L’ANACRIM, c’est la traque dans la traque. On tire un fil, il y en a un autre qui vient. C’est ce qui me passionne. Je fonctionnais déjà comme ça avant de suivre la formation : tout vérifier, tout croiser, chercher les liens…, sourit l’ADC Émilie. Au final, cette technicité permet d’éviter de perdre des informations ou de passer à côté de quelque chose. »

Mais c’est aussi un travail invisible : « On a l’impression que la procédure entre dans une machine et que le schéma sort tout seul. En réalité, c’est titanesque, rappelle-t-elle. Il faut donc pouvoir y consacrer beaucoup de temps, ce qui n’est pas toujours possible quand on est en même temps D.E. ou enquêteur sur plusieurs dossiers. »

Sous l’action experte des ANACRIM de la gendarmerie des masses de données inextricables se transforment ainsi en schémas clairs et ordonnés, apportant souvent une avancée décisive dans l’enquête.


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