Le renseignement criminel : une approche globale au coeur de la stratégie de la gendarmerie

  • Par le chef d'escadron Romain Bastet
  • Publié le 13 janvier 2026
© CEN R. BASTET / SIRPA-G

Le renseignement criminel vise à anticiper, comprendre et déstabiliser les réseaux criminels. Centré 
sur les acteurs plutôt que sur les faits, il repose sur une approche globale, fondée sur la synergie des capacités au sein de la gendarmerie et la coordination inter‑services en externe.

La menace criminelle évolue, devenant plus diversifiée et plus violente. « Implantée en profondeur dans les territoires, la criminalité organisée est aujourd’hui étroitement liée à la délinquance du quotidien, traduisant une porosité et une interdépendance entre toutes les typologies de délinquance », précise le colonel François Goetz, chef du Service central de renseignement criminel (SCRC) de la Gendarmerie nationale. Dans ce cadre, le renseignement criminel apparaît comme un outil clé pour améliorer l’efficacité des enquêtes judiciaires et des mesures de lutte contre cette criminalité. « Le renseignement criminel peut être défini comme le traitement et l’exploitation d’informations de sources diverses, permettant de mieux lutter contre la délinquance et la criminalité. » Loin de se contenter de réagir à un phénomène criminel, les services en charge du renseignement criminel, sous l’impulsion du SCRC comme tête de chaîne, transforment en profondeur leur manière de penser et d’agir pour déstabiliser les réseaux criminels à la racine. L’approche multi-capteurs, combinant recueil d’informations d’origine technique avec les informations d’origine humaine, est un facteur clé de réussite. La méthode s’inscrit dans le cycle du renseignement, qui débute par l’orientation (priorités de recherche et expression des besoins en renseignement) et se poursuit par la collecte d’informations, l’analyse puis la diffusion de notes opérationnelles. Une attention particulière est portée à l’analyse a posteriori des affaires judiciaires en retour d’expérience. « Cette démarche est essentielle pour enrichir la connaissance et assurer une mémoire criminelle sur le long terme », poursuit le commandant du SCRC.

Moins s’intéresser au « quoi » pour se concentrer sur le « qui »

Le changement de paradigme consiste à dépasser la simple analyse des phénomènes criminels, comme les tendances des cambriolages ou les modes opératoires des trafics. La nouvelle stratégie inverse cette logique en se concentrant sur les acteurs de la délinquance au travers de plusieurs angles d’attaque. Tout d’abord, en identifiant les individus les plus actifs, à prioriser, afin de concentrer l’action judiciaire. Ensuite, en cherchant à neutraliser les « infrastructures de la délinquance », c’est-à-dire les vecteurs utilisés pour commettre les délits, qu’il s’agisse des véhicules, des achats de précurseurs d’explosifs, des faux documents ou fraudes. Enfin, le travail sur les organisations et les structures permet de cartographier leur fonctionnement interne ainsi que l’écosystème dans lequel elles évoluent. Une analyse générique des phénomènes se révèle insuffisante face à des réseaux qui s’ancrent localement et qui agissent selon un modèle de type entrepreneuriale. En se focalisant sur les acteurs, la gendarmerie adopte une posture proactive, cherchant ainsi à déstabiliser activement les réseaux en s’attaquant à leurs composants essentiels : leurs membres clés, leur logistique et leur structure.

« Du renseignement criminel à vocation opérationnelle »

« L’objectif aujourd’hui est de produire du renseignement criminel à vocation directement opérationnelle, conçu comme du prêt à enquêter voire du prêt à interpeller », explique le chef du SCRC. L’objectif n’est plus seulement de produire des analyses dites stratégiques, mais de fournir des informations concrètes et directement exploitables pour orienter les enquêteurs sur le terrain. Le traitement d’un achat de précurseur d’explosif permet par exemple d’initier une enquête immédiate. Les analyses stratégiques perdurent mais sont élaborées pour leur utilité opérationnelle finale. Elles apportent un cadre de compréhension utile à l’autorité judiciaire, pour mieux appréhender la sensibilité et la gravité des phénomènes. Ainsi, un enquêteur ou un magistrat peut mieux contextualiser un acte délictueux comme la manifestation d’une entreprise criminelle plus vaste, mieux orienter la stratégie ou les actes d’enquête et in fine les poursuites judiciaires.

La synergie des capacités de renseignement

« Le renseignement criminel doit être considéré comme une fonction qui s’inscrit dans une 
approche globale, combinant et coordonnant l’ensemble des capacités d’analyse et d’enquête, selon un principe de subsidiarité, ajoute le colonel François Goetz. Le SCRC est au sommet de la chaîne fonctionnelle intégrée de renseignement criminel de la gendarmerie et en assure l’animation d’ensemble. Les quatre offices centraux de la gendarmerie sont chefs de file de leur domaine de compétence. Le niveau régional s’appuie sur des Sections d’appui judiciaire (SAJ) qui opèrent avec les Sections de recherches (S.R.). Au niveau départemental, chaque groupement dispose d’une Brigade départementale de renseignements et d’investigations judiciaires (BDRIJ) qui contrôle, analyse et exploite la donnée judiciaire pour opérer des primo-rapprochements au profit des brigades de recherches (B.R.) et des unités de terrain. Un autre axe fort de la stratégie est la mise en synergie de toutes les capacités de renseignement. » L’objectif est de favoriser le partage d’informations entre le renseignement criminel et le renseignement d’ordre public ou d’anticipation opérationnelle. La méthode consiste à « créer des points d’intégration et d’échange d’informations en rapprochant les deux chaînes », qui conservent leurs cadres légaux et finalités propres. Concrètement, un point de deal (relevant du renseignement criminel) génère aussi des atteintes à la tranquillité d’un secteur (relevant du renseignement d’ordre public). La synergie permet de traiter ces deux facettes de manière coordonnée, offrant une vision à 360 degrés de la menace et permettant une réponse complète. S’appuyant sur des bonnes pratiques locales, cette synergie du renseignement a été généralisée au premier semestre 2025. Elle s’est notamment matérialisée par une action de formation commune pour des analystes du niveau départemental au niveau national. Cette formation a eu lieu à Pontoise et a été organisée conjointement par le SCRC et la Sous-direction de l’anticipation opérationnelle (SDAO).

Parce que les réseaux criminels ignorent les frontières administratives et nationales, la gendarmerie s’inscrit dans une approche résolument globale. Le SCRC participe activement à l’État-major de lutte contre la criminalité organisée (EMCO) et entretient des échanges réguliers avec les autres services de la Police nationale, en particulier le Service d’information, de renseignement et d’analyse stratégique sur la criminalité organisée (SIRASCO). Par ailleurs, la gendarmerie renforce sa coopération internationale à travers des partenariats institutionnels bilatéraux avec ses homologues étrangers — en particulier dans les pays frontaliers — et par l’intermédiaire des points de contact nationaux ainsi que d’Europol.

Innovation et renseignement criminel

La démarche de recherche et développement constitue un levier majeur pour le renseignement criminel, dans un contexte où la criminalité ne cesse d’évoluer. Le SCRC s’attache ainsi à faire progresser les outils existants en y intégrant de nouvelles fonctionnalités, tout en concevant des dispositifs innovants. Parmi les pistes explorées figure notamment l’intégration de l’intelligence artificielle dans le traitement des données, une innovation conduite dans le strict respect de la législation et de la protection des données personnelles.


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