La lutte contre la criminalité organisée est une affaire de spécialistes
- Par Hélène THIN
- Publié le 20 janvier 2026
Entretien avec Marie-Suzanne Le Quéau, procureure générale près la cour d’appel de Paris.
Quelles sont les grandes étapes de votre parcours et votre rôle au sein de l’institution judiciaire ?
J’ai, durant ma carrière, dirigé quatre parquets (Bernay, Auxerre, Évreux et Évry) et trois parquets généraux auprès de cours d’appel parmi les plus importantes en France (Douai, Aix-en-Provence et désormais Paris). Mon parcours a en outre été jalonné par diverses fonctions au ministère de la Justice, notamment comme directrice des affaires criminelles et des grâces. L’activité du parquet général s’articule autour de trois fonctions : l’activité juridictionnelle, la remontée auprès de la direction des affaires criminelles et des grâces d’informations relatives à des affaires spécifiques et, pour finir, la mise en œuvre des politiques pénales prioritaires énoncées par le ministre de la Justice, que le procureur général a pour mission de décliner, et les procureurs d’adapter aux réalités de leurs ressorts. En ma qualité de cheffe de cour, j’ai par ailleurs la responsabilité du bon fonctionnement des juridictions, une mission englobant la question des effectifs, du budget, de l’immobilier et du numérique. Doté de 77 magistrats, le parquet général de Paris est le premier parquet général de France, et le deuxième parquet après celui de Paris.
Existe-t-il une définition juridique de la criminalité organisée ? Et quels sont les défis que posent ces organisations criminelles ?
Le Code de procédure pénale ne comporte pas de définition de la criminalité organisée. Toutefois, l’association de malfaiteurs et les infractions commises avec la circonstance aggravante de bande organisée peuvent entrer dans ce champ. La loi du 13 juin 2025 a par ailleurs créé un délit d’appartenance à une organisation criminelle, inspiré du modèle italien anti-mafia. La lutte contre la criminalité organisée constitue un véritable défi. Le trafic de stupéfiants génère aujourd’hui plusieurs milliards de profits par an, dont une partie est réinjectée dans l’économie réelle à travers des opérations de blanchiment. Ces gains suscitent toutes sortes de convoitises, qui se traduisent par des guerres de territoires. Notre pays est un gros consommateur de produits stupéfiants, en particulier la cocaïne. D’autres défis se posent à nous, avec le développement des drogues de synthèse, telles que le Fentanyl. Désormais, le processus de revente s’effectue en grande partie grâce aux réseaux sociaux, le rendant d’autant plus difficile à contrôler et favorisant son extension sur l’ensemble du territoire national, notamment dans les campagnes.
Afin de lutter contre cette criminalité organisée, un Parquet national anti-criminalité organisée (PNACO) a été créé, le troisième après le PNAT et le PNF. En quoi ces parquets nationaux se distinguent des autres parquets ?
Un parquet national est le chef d’orchestre du contentieux dont il traite. En tant que fer de lance de la lutte contre la criminalité organisée, le PNACO aura une vision à 360 degrés sur l’ensemble des trafics relevant du haut du spectre. Doté d’une compétence nationale, il rassemblera des magistrats spécialisés possédant une connaissance approfondie des organisations criminelles et une parfaite maîtrise des stratégies d’enquête liées à ce type de contentieux. Il disposera de surcroît d’une forte visibilité à l’international.
Quel sera concrètement le champ d’action du PNACO à compter de janvier 2026 ?
Les 200 dossiers dont la JUNALCO a aujourd’hui la charge seront transférés au PNACO dès sa création, le 5 janvier 2026. Comme la JUNALCO, il traitera des dossiers de criminalité de très grande complexité, dans les domaines concernés : narcotrafic, cybercriminalité, traite d’êtres humains, proxénétisme, criminalité organisée financière ou encore blanchiment aggravé… Le PNACO pourra se saisir d’un dossier de sa propre initiative. Il pourra également travailler en cosaisine, notamment avec les huit Juridictions interrégionales spécialisées (JIRS).
Comment favoriser un meilleur partage de l’information entre tous les acteurs, véritable levier d’action contre la criminalité organisée ?
Si le PNACO est un élément central du dispositif de lutte contre la criminalité organisée, les services de police, de gendarmerie et des douanes tiennent eux aussi un rôle essentiel. Les résultats reposent sur l’existence d’une chaîne pénale spécialisée, dont les différents acteurs doivent être dotés d’un niveau de compétences analogue et parler le même langage. Magistrats et enquêteurs spécialisés doivent posséder la même maîtrise des techniques spéciales et des stratégies d’enquêtes judiciaires. C’est un point crucial afin de lutter efficacement contre cette délinquance de très haut niveau et être à la hauteur de l’enjeu.
En miroir du PNACO a été créé un État-major de lutte contre la criminalité organisée (EMCO). Quelle collaboration doit exister entre ces deux entités ?
L’EMCO sera un interlocuteur de tout premier plan du PNACO. Grâce au regroupement de toutes les forces de l’État au sein de ce nouvel État-major, notamment les services de renseignement et d’enquête, l’EMCO favorisera le décloisonnement indispensable aux échanges entre les différentes équipes d’enquêteurs. Le PNACO pourra également saisir l’EMCO par l’intermédiaire d’un service d’enquête afin d’obtenir un criblage des individus. Ces informations nous permettront de déterminer l’envergure d’une affaire, d’affiner les stratégies d’enquête, et de définir le bon niveau de saisine des services. Autre question fondamentale, le blanchiment des capitaux générés par le trafic constitue un axe prioritaire de notre action. Outre la saisie des produits stupéfiants, les enquêtes doivent permettre de déterminer les circuits et processus de réintégration dans l’économie légale des gains acquis illégalement par les trafiquants.
Quelles sont les attentes des magistrats envers la Gendarmerie nationale, notamment sa nouvelle Unité nationale de police judiciaire ?
Gendarmes et magistrats nourrissent des attentes communes les uns envers les autres. Tous travaillent dans un seul but, à savoir le démantèlement des réseaux criminels, le jugement de ceux qui en sont les membres et l’exécution des peines. Nous partageons l’idée d’une spécialisation nécessaire de l’ensemble des parties prenantes, et d’une mise en commun de nos stratégies d’enquête judiciaire. L’objectif est d’anticiper le passage à l’acte de ces organisations criminelles et de lutter contre leur implantation sur le territoire national.
La criminalité organisée ne connaît pas de frontières. Comment renforcer la coopération internationale en matière judiciaire ?
La cour d’appel de Paris concentre 20 % de l’activité nationale au plan pénal, ainsi que 60 % de l’entraide pénale internationale. Le PNACO, dès sa création, aura pour mission de définir une stratégie institutionnelle, en lien avec ses partenaires européens (Eurojust, Europol…). Face à la dimension internationale des trafics illicites, le partage de l’information est essentiel afin d’analyser l’état de la menace et assurer la bonne coordination de tous les acteurs. Le PNACO aura pour autre mission de renforcer la coopération avec nos magistrats de liaison, installés dans 20 pays à travers le monde. Nous nous appuyons sur un réseau très dense dans le cadre des enquêtes qui connaissent des développements à l’international, et nécessitent l’exécution de mandats d’arrêt. La question des saisies et confiscations des avoirs criminels à l’étranger constitue un autre enjeu majeur. Décidées par voie de condamnation, les confiscations à l’étranger sont parfois difficiles à mettre en œuvre, y compris en Europe. Or, l’exécution effective des peines dans toutes leurs composantes est fondamentale afin que les résultats s’ancrent dans la réalité. Au-delà de l’action de l’institution judiciaire, nous sommes confrontés à des législations disparates dont l’harmonisation appartient au pouvoir politique.
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