La gendarmerie en ordre de bataille contre la criminalité organisée

  • Par le commandant Céline Morin
  • Publié le 16 janvier 2026

Le général d'armée Hubert Bonneau, Directeur général de la Gendarmerie nationale.

© Sirpa-G - ADC C. Hautier

Face à des organisations criminelles toujours plus agiles, violentes et internationalisées, la Gendarmerie nationale repense ses modes d’action et adapte son organisation. Le général d’armée Hubert Bonneau, Directeur général de la Gendarmerie nationale (DGGN), revient sur l’évolution de cette menace, qu’il qualifie de « stratégique pour nos concitoyens, notre économie, nos institutions et la cohésion nationale », ainsi que sur les transformations engagées au sein de l’institution et les leviers sur lesquels elle s’appuie, tels que le renseignement et la coopération internationale, pour y faire face efficacement.

Mon général, comment définiriez-vous la criminalité organisée aujourd’hui, et comment cette menace a-t-elle évolué ces dernières années ?

La criminalité organisée est une réalité sur laquelle plus personne aujourd’hui ne peut fermer les yeux. Il est nécessaire d’intensifier le combat contre ce fléau mortifère qui gangrène nos sociétés et fragilise notre cohésion nationale sans aucune frontière géographique, depuis les métropoles jusque dans la profondeur des territoires et de nos communes les plus rurales. Dans ce contexte, la commission sénatoriale sur le narcotrafic a bien mis en lumière, pour les décideurs et le grand public, une situation à laquelle nous sommes confrontés depuis longtemps : des organisations criminelles qui offrent des profils et des niveaux de dangerosité très variés, mais dont le point commun est la recherche effrénée de profits toujours plus élevés, une désinhibition croissante vis-à-vis de la violence et une agilité « entrepreneuriale » qui leur permet de s’adapter rapidement aux nouvelles opportunités et à nos propres modes d’action.

C’est un phénomène dont nous n’avons pas une connaissance livresque : nous y sommes confrontés chaque jour. Des dossiers d’envergure traités par la gendarmerie, comme la captation et la neutralisation de la messagerie cryptée Encrochat, ont significativement contribué à mieux faire comprendre ce qu’est aujourd’hui la criminalité organisée. Et cela dépasse largement le seul narcotrafic !

Nous savons aujourd’hui que le poids de ces organisations criminelles peut déstabiliser un État. Sans parler de ce qui peut se passer en Amérique du Sud ou en Afrique, nos proches voisins sont tous confrontés à cette réalité, parfois durement, comme nous le rappellent, par exemple, nos homologues belges et néerlandais. C’est une menace à laquelle nous devons rester attentifs et qui requiert une réponse forte.

L’autre point qui me paraît essentiel, c’est l’ancrage de la criminalité organisée au cœur de nos territoires, à travers la connexion permanente avec la délinquance locale. Il existe une verticalité très claire entre les infractions du quotidien et les réseaux criminels : pas de point de deal sans importation massive de stupéfiants ; de simples vols à l’étalage en série peuvent être le signal de la présence de groupes criminels organisés itinérants originaires de l’Europe de l’Est. Et on voit de plus en plus de petits délinquants recrutés comme « petites mains » sur les réseaux sociaux par des organisations criminelles pour commettre des actes d’une grande violence : enlèvements-séquestrations, violences graves, voire homicides. En somme, pas d’économie criminelle sans délinquance locale pour en assurer la base opérationnelle. C’est pourquoi la gendarmerie, force de couverture des territoires, a un rôle déterminant. Et cela commence avec les brigades territoriales qui sont nos yeux sur le territoire : un comportement suspect, un chantier douteux, des allées et venues irrégulières peuvent déclencher des enquêtes majeures.

Enfin, je dirais qu’il nous faut changer de paradigme dans notre manière d’appréhender la criminalité organisée et dépasser le cadre des contentieux. Les organisations criminelles sont aujourd’hui multiservices : stupéfiants, extorsion, blanchiment, fraudes, vols de véhicules, exploitation d’« exécutants » très jeunes… Ce sont de véritables lobbys criminels, capables de se diversifier en fonction des opportunités, pour aller chercher l’argent là où il se trouve. L’exemple de la Guyane est éclairant : des factions brésiliennes connues pour les stups se tournent vers l’orpaillage illégal, investissant les structures logistiques.

C’est pourquoi je souhaite que toute la gendarmerie se mobilise sur ce sujet, qui n’est pas une simple question de sécurité publique mais bien une menace stratégique, pour nos concitoyens, notre économie, nos institutions et la cohésion nationale.

La criminalité organisée est souvent, à tort, associée au milieu urbain. Qu’en est-il réellement dans les zones périurbaines et rurales de la zone gendarmerie ?

La gendarmerie est elle aussi depuis longtemps en première ligne sur le front de la criminalité organisée. La Zone gendarmerie nationale (ZGN) n’est plus seulement une zone refuge, peu à peu gagnée par les répliques des secousses qui agitent le cœur des métropoles et gagnent les périphéries. Elle devient une zone de chalandise pour des trafiquants en recherche de nouveaux marchés, elle abrite des hubs logistiques et même des zones de production de stupéfiants. Nous avons ainsi découvert ces derniers mois des laboratoires de production ou de transformation de drogue dans de paisibles villages de l’arrière-pays. Il est donc essentiel de travailler dans la profondeur des territoires, sur les flux.

Je le redis, la gendarmerie est la force de couverture du territoire, sur 95 % du sol national. Or, la criminalité organisée, c’est d’abord des flux de personnes, d’argent, de produits prohibés. Pour moi, c’est un axe d’effort majeur pour l’ensemble de la gendarmerie, et c’est pour cela que nous avons transformé les Escadrons départementaux de sécurité routière (EDSR) en Escadrons départementaux de contrôle des flux (EDCF) : passer de la « sécurité routière » au « contrôle des flux » est un changement significatif. Il est essentiel de travailler dans la profondeur des territoires et, pour cela, nous devons être capables de mieux contrôler les mouvements sur les grands axes routiers et fluviaux, de contrôler le trait de côte, tout en ayant un œil sur les aérodromes secondaires. C’est par la surveillance des territoires qu’on augmente les capacités à lutter contre la criminalité organisée.

Sous votre impulsion, la gendarmerie a donc engagé une transformation profonde pour faire face à cette menace. L’Unité nationale de police judiciaire (UNPJ), mise en place le 1er septembre 2025, en est un marqueur fort. Quelles sont les ambitions de cette réforme ?

J’ai souhaité créer l’UNPJ pour améliorer la cohérence de notre dispositif central de lutte contre la criminalité organisée, mais aussi pour nous permettre d’avoir une vision nationale de la police judiciaire en gendarmerie. Notre système est vertueux, la subsidiarité est efficace, de l’unité territoriale à la brigade de recherches puis à la section de recherches. Mais à mon sens il manquait ce niveau national d’analyse, de synthèse, de ciblage, fondé sur le renseignement criminel. J’ai donc voulu que ce soit une unité nationale, et pas la direction générale elle-même, qui soit ancrée sur le terrain, dans le judiciaire au quotidien, tout en ayant une vision nationale, par le biais du Centre national des opérations (CNO), de tous les événements judiciaires, et qu’elle contribue à l’animation du renseignement criminel. Aujourd’hui, il me paraît essentiel de travailler davantage sur les criminels que sur les contentieux eux-mêmes, c’est-à-dire cibler la criminalité à travers les délinquants.

Mais attention, j’insiste, l’UNPJ n’est pas une machine à dessaisir les unités de recherches : c’est une force d’appui, d’analyse, de connaissance criminelle. Je nourris une vision encore plus ambitieuse pour toute la gendarmerie : nous devons repenser nos modes d’action, développer des stratégies innovantes, et optimiser notre organisation, en sachant que les moyens de l’État restent comptés. Il nous faut donc nous aussi être agiles et inventifs. J’ai lancé une dynamique de fond pour que chaque gendarme se sente impliqué dans ce défi commun. Nous devons nous mettre en ordre de bataille.

Vous évoquiez aussi précédemment le rôle incontournable des brigades territoriales dans cette approche globale...

Il est absolument essentiel. Et je veux insister là-dessus. Tout commence dans les brigades.

La connaissance du territoire, les signaux faibles, les habitudes locales : ce sont les brigades qui les détectent. De par la maîtrise de leur territoire, elles sont à la racine du renseignement. Elles peuvent repérer des véhicules ou des comportements suspects, identifier des liens, observer des comportements émergents. Une simple prise de plaque peut permettre de retrouver un fugitif ou de débloquer une enquête complexe. Elles sont au cœur de notre dispositif. Ce rôle fondamental ne signifie pas qu’il faille leur ajouter des missions supplémentaires, mais plutôt de travailler différemment, avec une orientation beaucoup plus fine de l’action en fonction des territoires. Il s’agit de développer une véritable culture du renseignement criminel, afin d’optimiser ce que l’on fait déjà sur le terrain à travers la présence et l’observation de voie publique, les patrouilles... Concrètement, cela veut dire orienter les patrouilles là où elles seront le plus productives : sur le littoral, dans les ports de plaisance ou de pêche, autour des aérodromes secondaires, ou dans toute zone identifiée comme sensible. L’idée n’est pas de multiplier les sorties, mais de les diriger de manière plus intelligente, en fonction de l’analyse des phénomènes observés.

Quels sont pour vous les principaux défis que la gendarmerie doit relever pour lutter contre la criminalité organisée ?

La première clef du succès, comme je viens de le souligner, c’est le renseignement. Nous devons développer la compréhension des phénomènes criminels et mettre le renseignement au cœur de la définition des stratégies, pour ne pas subir l’événement mais concentrer nos efforts sur les priorités que nous choisissons, en lien avec l’autorité judiciaire. Je veux qu’à tous les niveaux on identifie des cibles prioritaires, individus ou réseaux, que nous devons entraver en conjuguant le travail de renseignement et d’investigation. Nous devons aussi cibler les « centres de gravité » de l’adversaire, sur lesquels il assoit sa puissance : les réseaux de blanchiment, depuis la collecte du profit direct de l’infraction (regardez le dossier récent de la section de recherches de Marseille, qui a conduit à saisir près de 30 M€ en France et en Italie) jusqu’au recyclage de l’argent sale dans l’économie légale ; le « crime as a service », ces prestataires qui offrent des « services criminels » à qui veut les acheter, pour sécuriser les communications, les transferts d’argent ou de biens, fournir de la logistique.

C’est l’idée de ne plus attendre la commission d’une infraction pour agir, mais de cibler les individus, environner les phénomènes, suivre les parcours criminels, repérer les déplacements, les investissements et comprendre les « écosystèmes » criminels. Et pour une plus grande efficacité dans cette démarche, il faut travailler sur une logique de rapprochement entre le renseignement administratif et le renseignement criminel. Nos enquêteurs doivent pouvoir extraire du dossier judiciaire les actions connexes pour reconstituer l’économie générale d’un quartier, d’un réseau, d’un individu.

Et bien sûr nous devons prendre en compte la capacité corruptrice exponentielle des organisations criminelles, qui doit être un sujet de vigilance permanente. Elles disposent aujourd’hui d’une puissance financière et d’une capacité d’intimidation qui leur permettent d’exploiter des points de vulnérabilité chez certains acteurs étatiques, politiques ou économiques, mais aussi d’exercer des menaces directes à l’encontre des institutions, comme on l’a vu récemment en Belgique et aux Pays-Bas. La sécurité de nos personnels et de notre dispositif est pour moi un sujet prioritaire.

La formation des gendarmes et les expertises que recèle la gendarmerie constituent-elles également un levier essentiel de cette ambition ? 

Absolument. Nous avons une chance extraordinaire : des gendarmes qui « crochent » dans la P.J., qui deviennent des experts par passion. Les Anacrim, les fiNtech, les cyber, les DEFI… Tous font un travail remarquable. Nos écoles de formation dans le domaine judiciaire sont d’un niveau exceptionnel. Nous avons des enquêteurs capables de décrypter une blockchain, de conduire une enquête sous pseudonyme, de modéliser un réseau criminel complexe. Et tout cela repose sur une dynamique propre à notre modèle gendarmerie : des gens de terrain, qui apprennent, qui transmettent, qui progressent par l’expérience et l’engagement.

C’est d’ailleurs dans cet esprit de transmission que j’estime qu’il est essentiel de pouvoir associer des gendarmes de brigade par exemple aux cellules nationales d’enquête. J’ai en tête un dossier majeur sur un groupe criminel d’envergure nationale, avec près de trente enquêteurs venus de tous horizons : la complémentarité est une force.Il faut aussi que les jeunes OPJ (Officiers de Police Judiciaire) soient embarqués dans les enquêtes pour apprendre sur le terrain. Il faut que l’on réapprenne enfin à s’appuyer sur les APJ (Agents de Police Judiciaire). Parce qu’un APJ expérimenté connaît parfois mieux son territoire que quiconque. Il faut se nourrir d’une culture de collaboration, d’apprentissage mutuel et de transmission.

Quelles synergies sont mises en œuvre avec les autres services de l’État et de la Justice, et quelle place occupe aujourd’hui la Gendarmerie nationale dans le paysage de la police judiciaire en France, et plus particulièrement dans la lutte contre la criminalité organisée ?

C’est évidemment une œuvre collective, et la gendarmerie s’inscrit pleinement dans le dispositif global de mobilisation contre la criminalité organisée, jusqu’au plus haut niveau de l’État. La récente loi de juin 2025 « Pour sortir du piège du narcotrafic » prévoit plusieurs dispositifs destinés à améliorer la coordination des différents acteurs. C’est d’abord la désignation d’un service chef de file, qui est la Direction nationale de la police judiciaire (DNPJ) de la Direction générale de la police nationale, qui devra être le chef d’orchestre et fédérer l’action de tous les services de l’État dans une logique partenariale. C’est aussi la création future d’un Parquet national de lutte contre la criminalité organisée, le 1er janvier prochain, le PNACO, qui concrétisera le renforcement de la coordination judiciaire sur les dossiers du haut du spectre, puisqu’il ne faut pas oublier que ce sont les magistrats qui dirigent la police judiciaire. Nous jouons pleinement notre rôle auprès des instances de coordination. J’en veux pour preuve notre implication forte au sein de l’État-major de lutte contre la criminalité organisée, l’EMCO. Cette structure, créée au printemps dernier, rassemble des représentants des services de police judiciaire et de renseignement impliqués dans la lutte contre la criminalité organisée, et constitue une plateforme d’échange de renseignements qui permet de partager des informations sur la base de la transparence et de la confiance, dans une démarche véritablement paritaire tournée vers l’efficacité collective. Nous y avons positionné un officier de gendarmerie en qualité d’adjoint, et plusieurs sous-officiers qui contribuent à ce flux informationnel. C’est un outil très intéressant, qui doit constituer un modèle pour les dispositifs à venir.

La lutte contre la criminalité organisée figure-t-elle systématiquement parmi les thématiques abordées lors de vos déplacements et échanges internationaux ? Quels enseignements ou coopérations concrètes en tirez‑vous ?

J’échange beaucoup à ce sujet avec nos partenaires étrangers, qui sont tous confrontés aux mêmes réalités. Le constat est partagé : l’heure est grave et nous devons faire front commun contre des organisations criminelles qui se jouent des frontières et utilisent les outils de la mondialisation, à commencer par le cyber. L’approche purement nationale est dorénavant totalement dépassée, et nous devons en permanence avoir une vision « grand angle » qui inclut la dimension transnationale du crime organisé.

Je me suis rendu à plusieurs reprises à Europol, l’agence européenne de lutte contre la criminalité, au sein de laquelle la gendarmerie est fortement impliquée. Nous avons des défis communs à relever : une meilleure compréhension des phénomènes criminels et des organisations dans leur dimension internationale, une coordination opérationnelle accrue pour donner toute leur profondeur stratégique aux dossiers, un travail d’innovation technologique pour développer le traitement de la donnée de masse et le recours à l’I.A., et une politique volontariste de soutien budgétaire et tactique aux opérations les plus significatives. Je me suis aussi rendu à Eurojust, dont le rôle de coordination est précieux dans les enquêtes d’envergure internationale.

Nous nous appuyons aussi sur Interpol, et sur tous les forums d’échanges, à commencer par la FIEP, au sein de laquelle des échanges réguliers ont lieu sur des thématiques liées à la criminalité organisée.

Nous allons continuer à développer notre engagement à l’international, à travers ces instances ou dans les relations bilatérales, pour donner toute l’envergure nécessaire à nos enquêtes. Ce sera aussi l’une des missions de l’UNPJ que de s’assurer que le caractère international d’un dossier est bien pris en compte et d’appuyer les unités pour que tous les leviers pertinents de coopération soient utilisés, qu’ils soient opérationnels ou financiers.

Malgré le constat sombre que vous brossez, êtes-vous optimiste sur notre capacité à lutter efficacement contre la criminalité organisée ?

Je me veux résolument volontariste ! Il faut d’abord poser un constat lucide sur la situation, évaluer la menace et déterminer quels sont les leviers de performance à notre portée. Nous sommes au cœur de cette démarche. Il faut aussi que chaque gendarme, à commencer par les chefs et tous ceux qui sont en situation de responsabilité, s’approprie cette priorité et prenne sa part de la mission. C’est le travail de fond que j’ai lancé. L’important, c’est d’être efficace. Notre point de mire doit rester le territoire qui nous est confié et ce qui s’y passe, en assurant la continuité de notre action de la délinquance du quotidien jusqu’à la criminalité organisée transnationale, pour protéger et rassurer nos concitoyens et garantir le bon fonctionnement de nos institutions. Nous avons tous les atouts pour réussir : la connaissance du terrain, les talents, les expertises, l’engagement.

Ce qui me rend optimiste, c’est la richesse de la gendarmerie dans la diversité de ses métiers et de ses talents, ainsi que sa capacité d’adaptation au service de ses missions. Et surtout, cette énergie collective qui se déploie aujourd’hui dans ce combat essentiel.

Nous n’avons pas à questionner notre place dans la police judiciaire : nous avons les femmes, les hommes, les compétences et la détermination pour être au rendez-vous.


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