La « crimorg » combattue à tous les échelons
- Par Antoine Faure
- Publié le 19 janvier 2026
Les affaires liées à la criminalité organisée commencent souvent localement, avant de prendre une dimension nationale, voire internationale. Elles embarquent toute la gendarmerie, à tous les échelons, et dans toutes les spécialités, dans un élan collectif remarquable. Exemple avec l’une des enquêtes les plus emblématiques de l’année 2025, survenue dans le Cher et menée par la Section de recherches (S.R.) de Bourges.
Au sein de la caserne gendarme Vitoux, avoisinant les locaux du Groupement de gendarmerie départementale (GGD) du Cher, la Section de recherches (S.R.) de Bourges est, avec ses dix-neuf militaires, la plus petite S.R. de métropole. « C’est une petite unité, mais qui rencontre les mêmes problématiques et le même type de dossier que les autres, avec une criminalité organisée devenue plus visible, plus violente, utilisant davantage les outils numériques, estime son commandant, le lieutenant-colonel (LCL) Marc Peter. Nous traitons de plus en plus de dossiers de haute intensité qui dépassent le cadre local, avec des ramifications en Europe, et même au-delà. Nous avons notamment sur notre territoire des délinquants qui viennent des grands centres urbains et qui s’installent dans la région pour conquérir de nouveaux marchés. »
Le bon réflexe des opérateurs du CORG
Illustration de cette violence désinhibée, le 21 janvier 2025. Il est un peu plus de midi, quand les opérateurs du Centre d’opérations et de renseignement de la gendarmerie (CORG) du GGD du Cher prennent l’appel d’un homme, signalant qu’il vient de recevoir une vidéo évoquant l’enlèvement avec demande de rançon de son associé, co-fondateur avec lui d’une start-up française spécialisée dans les crypto-monnaies, et de sa femme. « Les militaires sont deux opérateurs chevronnés, qui connaissent non seulement leur métier, mais s’intéressent au monde qui les entoure, souligne le major Cédric, qui commande le CORG. Ils ont tout de suite su saisir l’importance et la gravité des faits. »
Tout en prenant toutes les informations pour alimenter la fiche BDSP (Base de Données de Sécurité Publique) et en donnant l’alerte, les deux gendarmes font des recherches en sources ouvertes afin de s’assurer qu’il ne s’agit pas d’un swatting (anglicisme désignant un faux appel téléphonique anonyme ayant pour but de nuire à une personne physique ou morale, NDLR). Il faut ensuite qualifier et catégoriser les faits. « Ils ont opté pour la catégorie 5, la plus élevée, ce qui a eu pour conséquence de sonner tout de suite au Centre national des opérations (CNO) de la Direction générale de la gendarmerie nationale (DGGN) et d’entraîner l’engagement de moyens de tous les niveaux, explique le major Cédric. C’est l’une des choses que l’on apprend lors de la formation : catégoriser au plus juste, mais dans le doute catégoriser plus haut. C’est toujours plus facile de redescendre que de rattraper un retard pris au départ. Dès que j’arrive au CORG, je prends la main sur cette fiche et je rappelle un troisième opérateur pour monter en puissance. »
« Il y a eu dans ce dossier une succession de bons réflexes et cette décision du CORG a été le premier, analyse le LCL Peter. Cela a permis de mettre tout de suite dans la boucle non seulement le CNO, mais aussi le Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale (GIGN), l’officier de permanence de la Région de gendarmerie Centre-Val de Loire, les Groupements de gendarmerie départementale (GGD) limitrophes, sans oublier la Police nationale. Ce bouton rouge a parfaitement joué son rôle. » Pour le capitaine Thomas, commandant en second de la S.R., « ça a été un "game changer", car nous n’avons pas perdu de temps à solliciter des moyens, ils étaient déjà en route. »
Un P.C. dans les locaux de la compagnie de Vierzon
Il est 13 heures lorsque le chef d’escadron (CEN) Hugo Rucheton, commandant de la Compagnie de gendarmerie départementale (CGD) de Vierzon, reçoit l’appel du gradé de permanence de la Communauté de brigades d’Aubigny-sur-Nère exposant la situation. « J’envoie tout de suite une première patrouille au domicile de la personne ayant reçu la vidéo, et j’engage la Brigade de recherches (B.R.) pour commencer les premières investigations, afin de localiser le domicile de la victime. Dans un premier temps, on pense qu’il réside à Vierzon, en zone police donc, mais très vite il s’avère que cette habitation se trouve à Méreau, en zone gendarmerie. Je sollicite la brigade locale, la Communauté de brigades (CoB) de Mehun-sur-Yèvre, et le Peloton de surveillance et d’intervention de gendarmerie (PSIG), pour se placer aux abords, à distance, et bloquer les axes. » Le colonel Olivier Caussanel, commandant du GGD du Cher, après un échange avec le chef d’état-major opérationnel du GIGN, demande que le PSIG fasse la levée de doutes, avec pour mission, en cas d’intervention, de tenir dans le temps en attendant l’arrivée de l’Antenne GIGN et du GIGN central.
Sur ordre du commandant du GGD, les militaires du PSIG pénètrent dans la maison cossue, grâce à des moyens permettant de procéder sans effraction. Il n’y a personne à l’intérieur. « Ils figent le lieu pour que les Techniciens en identification criminelle (TIC) du GGD puissent procéder aux premières constatations en toute sécurité, poursuit le CEN Rucheton. Je confie une mission de surveillance du domicile au PSIG et une enquête de voisinage aux gendarmes de la CoB. »
Les locaux de la CGD sont sanctuarisés, transformés en Poste de commandement (P.C.) opérationnel : salles pour les réunions, la négociation, le stockage du matériel, le repos, « pour pouvoir accueillir les forces d’intervention, les autorités judiciaires et nos camarades de la P.J., décrit le chef d’escadron. La compagnie se situe en outre en face de la sous-préfecture qui met également à disposition ses propres locaux. » Les militaires de la compagnie prennent également en charge les aspects logistiques, essentiels dans la gestion de crise pour permettre aux enquêteurs de travailler dans les meilleures conditions et dans le calme.
Le commandant du GGD est également présent au sein de ce P.C., au plus proche des militaires, afin de prendre les nombreuses décisions engageant la sécurité des otages, de leurs familles, des militaires et potentiellement celle de la population, mais aussi pour gérer les médias, d’abord la presse quotidienne régionale, arrivée rapidement sur place, puis la presse nationale, en complémentarité avec le commandant de compagnie.
« Il fallait pouvoir aller vite, mais en respectant les règles de procédure et le secret de l’enquête, parce qu’on sait que, plus tard, il y aura un procès, vraisemblablement devant une cour d’assises, rappelle le LCL Peter. C’était mon rôle aussi, en tant que Directeur des opérations (D.O.), sous l’autorité de la procureure de Bourges, puis de la Juridiction nationale de lutte contre la criminalité organisée (JUNALCO), afin que cette phase de flagrance constitue les fondements solides de toute la procédure judiciaire à venir. Dans ce contexte, l’apport du GGD du Cher a été remarquable, avec l’appui de nombreux Officiers de police judiciaire (OPJ), des militaires des trois PSIG et de réservistes. » Les négociateurs du GGD ont aussi été pleinement mobilisés pour protéger, 24 heures sur 24, les familles des victimes.
L’importance de la téléphonie
Lorsque l’alerte tombe, le commandant de la S.R., son second, le capitaine Thomas, et l’officier de permanence, le lieutenant Guillaume, commandant de la Division atteintes aux personnes, sont dans l’Indre, département qui se trouve également dans la zone de compétence de la S.R., pour une réunion de travail. « Je me projette immédiatement à Vierzon avec le lieutenant Guillaume, témoigne le capitaine Thomas. Le lieutenant est désigné Directeur d’enquête (D.E.) et je prends les fonctions de D.O. adjoint. Le lieutenant-colonel nous rejoint et me demande de prendre en charge l’aspect criminalistique de l’enquête, à savoir le numérique et la police technique et scientifique. Dans ce domaine aussi, nous avons bénéficié de renforts. L’UNCyber notamment s’est très vite positionnée sur le traçage des crypto, pour lequel ils sont parfaitement rodés. Nous avons aussi été rapidement rejoints par des TIC du GGD, puis, dès le lendemain matin, de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN). » Les enquêteurs vont aussi bénéficier du concours de spécialistes du Pôle judiciaire de la gendarmerie nationale (PJGN) pour un appui technique en matière numérique et d’analyse de véhicules automobiles. Un disque dur contenant les images de vidéoprotection du domicile est envoyé pour exploitation à Pontoise par l’équipe rapide d’intervention de l’Escadron départemental de sécurité routière (EDSR). Les premières investigations commencent, avec l’appui de la B.R. de Vierzon qui va travailler sur certaines hypothèses, fermer des portes. « Les premières heures sont très compliquées, car nous disposons de très peu d’éléments, indique le lieutenant Guillaume. On va beaucoup travailler sur le volet téléphonie. »
Ce sera le rôle de l’adjudant Julien, analyste criminel (Anacrim) à la S.R. de Bourges. Il adresse des réquisitions afin d’obtenir le trafic des relais téléphoniques qui couvrent une zone donnée, autour du domicile de la victime, sur une période donnée. « J’ai ensuite comparé ces données avec celles recueillies par le GIGN dans une autre zone géographique, dans le secteur de Châteauroux, où on suspectait la présence des preneurs d’otages et des victimes, ce qui a permis d’isoler des numéros de téléphone présents à la fois sur le lieu de l’enlèvement et autour de ce lieu supposé de séquestration. » Un renseignement fourni par le commissariat de police de Bourges au GGD s’avérera également déterminant pour faire avancer l’enquête.
Déclenché dans l’après-midi du 22 janvier, un assaut du GIGN permet de libérer une des deux victimes et d’interpeller deux ravisseurs. L’enquête se poursuit pour retrouver la seconde victime. Des téléphones sont saisis pour être exploités par le major Alexandre, adjoint au commandant de la Section opérationnelle de lutte contre les cybermenaces (SOLC) de la Brigade départementale de renseignements et d’investigations judiciaires (BDRIJ). « La vidéo ayant été transmise via une messagerie, nous avons bien sûr été tout de suite mis dans la boucle, indique-t-il. Je me suis rendu au domicile de la victime, puis sur la scène de crime. J’ai rapidement été rejoint par deux TIC de l’IRCGN et un camarade N-tech du GGD du Cher, puis, dans un délai très court, par deux personnels de la Section nationale d’appui et d’intervention cyber (SNAIC) de l’UNCyber. Nous étions donc six. J’ai aussi été contacté par la cellule des moyens spéciaux du GIGN qui m’a demandé quels étaient mes besoins. »
L’exploitation des téléphones conduit à la localisation d’un autre lieu possible de séquestration, à Lamotte-Beuvron, dans le Loir-et-Cher. « Le croisement de données collectées dans cette zone et sur le lieu d’enlèvement va nous permettre d’isoler deux nouveaux numéros, dont l’un remonte vers la région parisienne », indique l’adjudant Julien. Le GIGN va immédiatement mettre en place une observation surveillance, notamment sur un véhicule suspect. L’assaut donné sur ce véhicule, le 23 janvier, près d’Étampes, conduit à la libération de la seconde victime et à six nouvelles interpellations.
Alors que l’enquête suit son cours, sous commission rogatoire, le lieutenant-colonel Marc Peter estime que la gestion de ce dossier, dans le temps de la flagrance, démontre la capacité de la gendarmerie « à travailler ensemble, avec de nombreuses technicités, mais une seule ligne de conduite ». Au total 230 gendarmes ont été mobilisés durant ces 72 heures éprouvantes, dont 70 du GGD du Cher.
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