GIR : une force de frappe interministérielle contre l’économie criminelle

  • Par le commandant Céline Morin
  • Publié le 16 janvier 2026
© Sirpa-G - BRI G. Pigot

Depuis l’été 2025, le colonel Philippe Crolle assure la coordination nationale des Groupes interministériels de recherches (GIR), fonction rattachée à la Direction nationale de la police judiciaire (DNPJ). Ces unités interministérielles, à la croisée de l’action judiciaire et administrative, constituent un outil majeur pour s’attaquer aux réseaux criminels en ciblant leurs ressources financières. L’officier revient sur leur organisation et leurs missions.

Mon colonel, pouvez-vous rappeler ce que sont les Groupes interministériels de recherches et ce qui fait leur spécificité dans le paysage judiciaire français ?

À leur création en 2002 sous le nom de Groupes d’intervention régionaux, les GIR, alors au nombre de 28, avaient vocation à agir vite et fort dans des quartiers gangrenés par l’économie souterraine, afin de la déstabiliser, au moins temporairement. En 2019, ils perdent leur dimension « intervention » et deviennent les Groupes interministériels de recherches, une appellation qui reflète mieux leur mission actuelle. Aujourd’hui, le réseau compte 41 GIR en métropole et en Outre-mer, le dernier en date ayant été inauguré à Nîmes le 1er janvier 2024. Rattachés pour vingt-deux d’entre eux à la Police nationale, quinze à la Gendarmerie nationale et quatre à la Préfecture de police de Paris, ils se distinguent par leur dimension interministérielle. Environ 440 personnels issus de la Police et de la Gendarmerie nationales, de la Direction générale des finances publiques (DGFIP), de la Direction générale des douanes et droits indirects (DGDDI), de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF), de l’URSSAF et de l’inspection du travail composent ces unités, dont la compétence couvre un ou plusieurs départements. Au niveau central, le dispositif est coordonné par la Coordination nationale des groupes interministériels de recherches (CNGIR), créée en 2009, dont la gouvernance alterne entre la gendarmerie et la police. Localement, un comité de pilotage régional, co-présidé par le préfet de région et les procureurs généraux, oriente et évalue leur action. Leur objectif est clair : s’attaquer à la criminalité organisée et à l’économie souterraine, en ciblant les revenus illicites et les patrimoines criminels. « Pour que le crime ne paie pas et que la sanction soit juste », telle est notre devise.

En quoi cette organisation partenariale est-elle un atout ?

Cette pluridisciplinarité est au cœur de leur efficacité. Elle permet de lutter simultanément sur les plans judiciaire, fiscal, administratif et douanier. Le dispositif repose aussi sur la qualité de ses personnels, tous hautement qualifiés. Le rôle des agents de la DGFIP, indispensables au fonctionnement des GIR, et celui des douaniers est déterminant, tout comme celui des autres partenaires. Ces agents assurent la circulation des informations entre les GIR et leurs administrations d’origine et permettent d’identifier d’éventuelles infractions fiscales ou douanières. Ils contribuent ainsi à orienter le traitement des dossiers, que ce soit par l’action fiscale, la transaction douanière ou la procédure judiciaire. Le croisement immédiat des données constitue un autre atout majeur : chaque agent accède directement aux fichiers de son administration, sans délai lié aux réquisitions. Cette interactivité quotidienne permet de conduire une analyse criminelle complète. Là où un service isolé ne verrait qu’un trafic de stupéfiants, la mise en commun des informations peut révéler un schéma de blanchiment. Cette organisation offre ainsi une large palette de leviers d’action et d’entrave complémentaires.

Les GIR peuvent combiner action judiciaire et action administrative. Comment cela se traduit-il sur le terrain ?

Cette coopération prend tout son sens dans l’articulation quotidienne de ces deux volets, notamment à travers leur participation aux Comités départementaux antifraudes (CODAF), aux Comités opérationnels de lutte contre la délinquance environnementale (COLDEN), aux Cellules de lutte contre l’islam radical et le repli communautaire (CLIR), aux Cellules de lutte contre les trafics (CLCT), aux États-majors de sécurité (EMS) et aux Cellules de renseignement opérationnel sur les stupéfiants (CROSS). Ces instances décloisonnent les échanges, facilitent l’identification des objectifs et permettent d’agir rapidement. Juridiquement, un GIR ne peut jamais conduire seul une enquête : ce n’est pas une unité de police judiciaire au sens de l’article 15 du CPP. Chaque dossier implique donc une cosaisine avec un service enquêteur ou une administration disposant de prérogatives judiciaires. Ce modèle, loin d’être une contrainte, est vertueux : il encourage la synergie et permet au GIR d’être un véritable service d’appui, accélérant les procédures grâce à ses accès multiples. L’objectif reste constant : frapper les réseaux criminels en les fragilisant économiquement. Chaque année, les GIR traitent entre 2 400 et 2 500 dossiers, dont 75 % relèvent du pénal, 20 % du douanier et 5 % de l’administratif. Les infractions sont ciblées au regard des profits illicites qu’elles génèrent et correspondent aux principales menaces constatées sur notre territoire : narcotrafic, traite d’êtres humains, fraudes douanières (tabac, contrefaçon), fraudes fiscales et sociales, escroqueries et leur blanchiment. En 2025, les GIR ont participé à 204 opérations CODAF (ayant abouti à 184 infractions pénales, 140 administratives, 193 douanières), 125 opérations administratives (soit 21 infractions pénales, 204 douanières et 9 administratives) et 344 interventions douanières, représentant 510 infractions. Ces actions permettent notamment de cibler le blanchiment de proximité via de petits commerces (barber shops, restauration rapide, bars à chicha, ongleries) et de déstabiliser les réseaux locaux. Selon les dossiers, l’action peut être judiciaire, administrative ou fiscale. Il est courant qu’une procédure judiciaire soit suivie d’une « deuxième lame » à travers une action fiscale déclenchée par un agent des impôts du GIR. Sur certains commerces, l’intervention peut être intégralement administrative.

Votre parcours vous prédestinait-il à prendre la tête de la CNGIR ?

J’ai très tôt dans ma carrière été immergé dans le judiciaire. Mon premier poste, à Bastia, était celui d’Officier adjoint police judiciaire (OAPJ), donc déjà en lien avec le GIR local. J’ai ensuite été adjoint au chef du GIR de Lyon pendant quatre ans, au sein d’un GIR police, où j’ai pleinement découvert la dimension interadministrations. Puis j’ai rejoint la Martinique, de nouveau comme OAPJ, avec un GIR ultramarin et ses spécificités. J’ai toujours veillé à ce que les GIR soient bien positionnés dans les dossiers. Cela s’est renforcé lorsque j’ai pris le commandement de la Section de recherches de Poitiers, adossée à un GIR gendarmerie. Un GIR peut vite être isolé s’il n’est pas soutenu. Il est donc important de renforcer le lien entre les GIR et leur chef fonctionnel, à savoir les S.R. pour les GIR gendarmerie. Enfin, à l’été 2025, j’ai été nommé à la tête de la CNGIR, dans le cadre d’une alternance tournante.

Quelles sont les grandes lignes de votre mission ?

La CNGIR est un organe d’animation et de coordination. Elle assure un rôle de conseil et d’harmonisation, mais jamais de commandement. Le pilotage revient aux préfets de région, préfets de département et procureurs généraux. Nous veillons à l’application de la doctrine, à la cohérence des actions, au suivi des moyens humains et matériels et à la mise en œuvre d’une comitologie indispensable à la fixation des priorités. Mes missions consistent notamment à centraliser et analyser les informations relatives au fonctionnement et à l’activité des GIR, à les accompagner (formation, appui juridique, R.H., matériel, audits), à animer le partenariat interministériel, à contribuer aux évolutions organisationnelles et normatives, et à valoriser l’action des GIR.

Quelles priorités avez-vous identifiées depuis votre prise de fonction ?

Mon premier constat est qu’il me paraît nécessaire d’harmoniser le fonctionnement des GIR et de redynamiser le dispositif, notamment en leur redonnant de la visibilité et en élargissant leur champ d’action. L’action patrimoniale doit rester un outil, non une finalité en soi. Le repositionnement sur le « bas du spectre », même s’il génère moins de saisies, est essentiel : il déstabilise les réseaux locaux, nourrit le renseignement préjudiciaire et permet de cartographier les acteurs. Ces « petits dossiers » ouvrent souvent la voie vers des structures plus lourdes.Le suivi des moyens humains et matériels constitue un autre axe majeur, tout comme l’animation du partenariat. Enfin, je porte une attention particulière à l’empreinte territoriale des GIR. Aucun département n’est à l’abri de la criminalité organisée, chaque GIR doit donc pouvoir couvrir l’intégralité de sa zone de compétence.

Une nouvelle doctrine du ministère de l’Intérieur devrait prochainement être publiée. Quelles en sont les principales évolutions ?

Elle réaffirme l’action des GIR contre les ressources des organisations criminelles, notamment celles liées au narcotrafic, ainsi que les obligations de partage de renseignement et de mobilisation des effectifs des différentes administrations. Elle insiste sur le renforcement de l’action administrative, en particulier via les CODAF, et sur une plus grande proactivité dans les contrôles ciblés. Le ciblage accru des objectifs locaux, élaboré avec les autorités judiciaires et administratives, doit orienter l’action vers les réseaux de petite et moyenne délinquance, qu’il s’agisse de trafics ou de fraudes aux finances publiques. Les GIR devront également soutenir davantage les services territoriaux dans la lutte contre le blanchiment. Toutes les formes d’entrave devront être mobilisées : judiciaire, administrative, fiscale, douanière et sociale. Enfin, la doctrine prévoit la création de nouvelles instances de coordination au niveau central et précise les contours du pilotage local, essentiel pour orienter efficacement l’action des GIR dans les années à venir.


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