Face aux menaces criminelles, la gendarmerie met la police judiciaire au cœur de son action

  • Par le commandant Céline Morin
  • Publié le 16 janvier 2026

Le général de division Dominique Lambert, sous-directeur de la police judiciaire.

© SIRPA-G - MAJ F. Bourdeau

Dans la lutte contre la criminalité organisée, la Gendarmerie nationale fourbit ses armes et modernise son dispositif. Sous l’impulsion de la Sous‑direction de la police judiciaire (SDPJ), qui pilote et anime la stratégie définie par le Directeur général de la Gendarmerie nationale en matière de police judiciaire, et en lien étroit avec la nouvelle Unité nationale de police judiciaire (UNPJ), de nombreux chantiers sont lancés pour réorganiser et adapter durablement l’action de la gendarmerie. Le général de division Dominique Lambert, sous-directeur de la police judiciaire, explique l’ambition portée par la gendarmerie, son approche du défi et les évolutions déjà engagées ou à venir en matière de police judiciaire.

Mon général, quel est aujourd’hui le rôle de la Sous-direction de la police judiciaire (SDPJ) au regard de l’action de la gendarmerie en matière de police judiciaire ?

La mission de la SDPJ est de donner corps à la stratégie définie par le directeur général et d’en animer la déclinaison sur le plan de la doctrine, de l’organisation, de la formation, de l’évaluation, de l’équipement, etc., ainsi que de préparer l’avenir en suscitant et en orientant les évolutions en matière de pratiques et d’outils. Nous devons aussi contribuer au rayonnement de l’action de la gendarmerie aux côtés de nos partenaires français et étrangers, mais aussi auprès du public, dans le respect du principe de redevabilité : nous sommes d’abord au service de nos concitoyens, qui doivent connaître et sentir concrètement les effets de notre action.Nous travaillons pour cela étroitement aux côtés de l’Unité nationale de police judiciaire (UNPJ), qui est plus spécifiquement tournée vers l’opérationnel, là où nous traitons plutôt de sujets structurels, mais bien entendu nos activités mutuelles se nourrissent constamment l’une de l’autre. Au-delà de ce binôme évident, nous travaillons avec de nombreuses autres composantes de la gendarmerie, car la police judiciaire représente 40 % de l’activité de notre institution. Elle constitue l’une des missions essentielles, et c’est un levier indispensable de l’action de sécurité publique générale de la gendarmerie sur le territoire. Elle doit d’ailleurs de plus en plus être intégrée à chacune des opérations de la gendarmerie. Ainsi, chaque gendarme doit se sentir impliqué dans l’action de police judiciaire, qu’elle constitue son cœur de métier ou qu’il y concoure de quelque manière que ce soit.

En matière de lutte contre la criminalité organisée, comment décririez-vous la place de la gendarmerie ?

La gendarmerie doit être en mesure de traiter la criminalité organisée dans sa zone de compétence, qu’elle y trouve son origine ou y fasse sentir ses effets, et dans les espaces qu’elle surveille, y compris dans le cyberespace. L’ampleur de la menace impose la mobilisation de tous les acteurs. La gendarmerie s’engage aux côtés des autres contributeurs, avec son savoir-faire et ses moyens propres. D’après les études du Service statistique du ministère de l’Intérieur (SSMSI), la gendarmerie traite entre 25 et 30 % de la criminalité organisée, selon le périmètre des indicateurs retenus. Enfin, la capacité de la gendarmerie à traiter la criminalité organisée du haut du spectre contribue à la liberté de saisine des magistrats, qui tiennent légitimement à leurs prérogatives de direction de la police judiciaire. Le défi pour la gendarmerie, dans sa mission de couverture du territoire, est de traiter chaque événement au bon niveau, mais aussi de s’attaquer aux racines du mal, en détectant les signaux faibles pour remonter jusqu’à la source, ce qui peut nous emmener très loin dans l’espace (en France, à l’international et y compris dans le cyberespace) et jusqu’à de hauts niveaux de complexité. La gendarmerie part du territoire, mais elle est capable de donner toute l’allonge nécessaire à ses enquêtes. C’est aujourd’hui encore plus vrai avec l’UNPJ. La gendarmerie n’échappe pas aux fortes contraintes actuelles que sont la complexification de la procédure pénale, la multiplication des verrous réglementaires, les difficultés budgétaires et les évolutions sociétales, qui diminuent parfois l’attractivité d’un métier exigeant. Dans ce cadre contraignant, face à un adversaire qui dispose, lui, de marges de manœuvre toujours plus grandes et d’une puissance financière sans guère de limites, nous devons nous réinventer en permanence pour être plus efficaces.

Justement, quels sont les leviers dont vous disposez pour piloter cette transformation ?

Nous devons d’abord réorganiser et adapter durablement notre dispositif, au niveau central comme local, pour offrir davantage de lisibilité, simplifier le fonctionnement et concentrer intelligemment les ressources. La réalisation la plus spectaculaire est bien entendu la création de l’UNPJ, un chantier mené tambour battant en moins de dix mois. Mais il ne s’agit que de la partie la plus visible du vaste travail de fond qui est mené. À partir d’expérimentations réussies dans les outre-mer, nous développons la synergie entre le renseignement et la police judiciaire en rapprochant les chaînes territoriales dédiées, pour développer une culture commune et une approche complémentaire : avec les moyens techniques, juridiques et méthodologiques propres à la P.J. et au renseignement, réaliser une analyse globale de la menace et définir les leviers d’entrave les plus pertinents, qui ne sont pas nécessairement uniquement judiciaires. Nous disposons déjà au Service central de renseignement criminel de la gendarmerie nationale (SCRCGN) de bases de données consacrées à la criminalité organisée, juridiquement solides et techniquement performantes. Pour autant, il va falloir continuer à travailler sur le sujet de la « mémoire criminelle », afin de cartographier les groupes criminels au rythme de leur évolution et multiplier les échanges avec tous les partenaires, en France, en Europe et au-delà. Nous allons développer le contrôle des flux terrestres, maritimes, fluviaux et aériens sur le territoire, par la transformation des Escadrons départementaux de sécurité routière (EDSR) en Escadrons départementaux de contrôle des flux (EDCF) souhaitée par le DGGN. Cette évolution s’accompagnera d’une approche davantage centrée sur la détection des flux criminels et des stratégies d’expansion territoriales des organisations criminelles, qu’elles se manifestent de manière spectaculaire, par des démonstrations de force par exemple, ou, au contraire, de façon beaucoup plus discrète, à travers l’économie souterraine ou des alliances « commerciales ».

La lutte contre le blanchiment, la saisie des avoirs criminels et le cyber sont aussi dans vos priorités ?

Bien entendu. Ces sujets sont même des lignes d’opération majeures dans cette nouvelle vision. L’argent, c’est à la fois le but du crime organisé et son carburant, c’est donc là qu’il faut faire effort. Nous allons réformer la formation DEFI (Délinquance Financière) pour l’orienter davantage vers la lutte contre le blanchiment, et encourager à tous les niveaux l’utilisation de l’infraction de blanchiment présumé, qui permet de se concentrer sur l’ingénierie du blanchiment sans s’épuiser sur les infractions-sources. Nous allons aussi continuer à développer notre expertise en matière de cryptomonnaies et à démocratiser encore la formation FINTECH (formation aux techniques d’enquête financière, incluant notamment l’analyse et le traçage des cryptomonnaies, NDLR). La gendarmerie a saisi l’an dernier 564 millions d’euros d’avoirs criminels, un résultat en hausse. Et les chiffres continuent à progresser, en volume comme en nombre de saisies. Le dispositif des cellules régionales « avoirs criminels » constitue un formidable levier de performance au service des unités ! S’agissant du cyber, le dernier rapport d’Europol sur les menaces criminelles majeures en Europe souligne que la criminalité organisée est « biberonnée au cyber et dopée à l’I.A. », si je peux le résumer ainsi. Il faut donc irriguer toutes nos enquêtes avec une approche cyber. C’est le sens du plan « ambition cyber », qui permettra de former plus de 1 000 cyber-enquêteurs supplémentaires. Nous travaillons également sur le traitement des données de masse, dont le recueil et l’exploitation sont toujours plus complexes. Plus généralement, nous orientons nos efforts vers la modernisation de l’environnement de travail et des outils, avec l’impératif de poursuivre l’engagement dans la révolution numérique et technologique au service de l’enquête.

Et l’humain dans tout cela ?

C’est évidemment le facteur de réussite numéro un. La force de la gendarmerie repose sur les principes de subsidiarité des unités et de complémentarité des moyens, ce qui suppose la capacité de chacun à inscrire son action dans une vision plus large de l’efficacité collective. La police judiciaire elle-même s’inscrit dans l’action de sécurité publique générale, et le premier message est que chaque gendarme est un acteur de cette dynamique. Nous voulons redonner du sens à la mission de police judiciaire, et mobiliser les énergies sur la bonne prise en compte des problématiques de criminalité organisée, car nous sommes tous concernés. La manœuvre de police judiciaire se commande et se contrôle, comme toutes les autres, et c’est le rôle des échelons territoriaux de commandement, sur lequel le Directeur général insiste particulièrement. Il faut aussi des enquêteurs mieux formés et mieux outillés, ce qui constitue un levier tant pour l’efficacité que pour l’attractivité de la mission de police judiciaire. Nous travaillons donc avec le Commandement des écoles de la gendarmerie nationale (CEGN) et la Direction des ressources humaines (DRHGN) à l’élaboration d’un schéma directeur de formation au métier d’enquêteur, ainsi qu’à une gestion valorisante des parcours pour les officiers et les sous-officiers. L’objectif est de consolider la maîtrise professionnelle en matière de police judiciaire et de contribuer au décloisonnement entre police judiciaire, renseignement et sécurité publique.

Beaucoup de chantiers, donc, sur le front de la police judiciaire et de la lutte contre la criminalité organisée ?

En effet ! Nous lançons des réformes ambitieuses, mais l’urgence est manifeste, comme le montrent le rapport de la commission « narcotrafic » du Sénat, le dernier « Serious and organized crime threat assessment » (SOCTA) d’Europol, qui dresse l’état des lieux de la criminalité grave en Europe, ainsi que nos échanges réguliers avec nos partenaires étrangers, dont certains sont à un véritable point de bascule. Nous suivons d’ailleurs de près les travaux européens visant à mieux prendre en compte la menace stratégique que représente la criminalité organisée pour l’Union européenne. Il ne faut donc pas faiblir et suivre de près les évolutions des phénomènes et des organisations criminels, chercher en permanence des voies d’amélioration pour changer d’échelle et consolider notre engagement. À la place qui est la mienne, et après un parcours professionnel essentiellement orienté vers la police judiciaire, je continue à m’émerveiller du chemin parcouru par la gendarmerie sur ces sujets, de la variété des modalités d’action qu’elle déploie et des profils que ce numéro de GEND’Info met en lumière. Je vois aussi avec enthousiasme les perspectives qui s’ouvrent encore à nous !


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