État de la menace criminelle en France métropolitaine et en Outre-mer
- Par le commandant Céline Morin
- Publié le 16 janvier 2026
En 2025, la menace criminelle en zone gendarmerie se caractérise par une double dynamique : la persistance de filières structurées traditionnelles et l’émergence de petits groupes plus opportunistes et adaptatifs. Dans les faits, les actes de prédation, les trafics et la fraude demeurent les phénomènes dominants sur le territoire. Toutefois, la montée en puissance de la cybercriminalité et de la criminalité environnementale, ainsi que l’augmentation des homejackings et des séquestrations violentes illustrent le caractère protéiforme des groupes criminels et leur capacité à exploiter les mutations, les opportunités et les failles de la société.
Au sein du Service central de renseignement criminel de la gendarmerie nationale (SCRCGN), la Division du renseignement et du ciblage d’intérêt dispose de la transversalité et de la hauteur stratégique nécessaires pour dresser un état des lieux de la menace criminelle et identifier les tendances majeures. Ce constat n’est toutefois qu’une photographie à un instant donné et ne reflète qu’une partie visible d’un phénomène beaucoup plus vaste.
« Par définition, la menace criminelle est mouvante, soumise aux évolutions sociales, technologiques et économiques. L’analyse de son évolution repose sur la comparaison entre deux périodes et sur des données qui traduisent avant tout l’activité opérationnelle des forces de l’ordre, elle-même dépendante des priorités fixées, de l’implantation des unités ou encore de facteurs conjoncturels », souligne en préambule l’ADC Cyril, analyste au sein du Département de l’animation territoriale (DAT).
Les données émanant de l’activité des unités de gendarmerie montrent ainsi une progression de la criminalité organisée dans leur zone de compétence : +13 % entre 2023 et 2024, et + 2,8 % au cours du premier semestre 2025 par rapport à la même période en 2024. Sur les sept premiers mois de 2025, la tendance est marquée par une hausse de 18 % pour les trafics de stupéfiants et reventes sans usage, de 8 % pour les associations de malfaiteurs et de 45 % pour les meurtres en bande organisée, soit neuf homicides recensés. Si les actes de prédation, les trafics et la fraude demeurent les phénomènes dominants sur le territoire français, le paysage criminel est polymorphe, allant des stupéfiants aux cyberattaques, en passant par le trafic d’armes, la criminalité environnementale et les violences liées aux règlements de comptes.
Des structures criminelles souples et adaptatives
« Les organisations criminelles traditionnelles, telles que les mafias italiennes ou le grand banditisme, demeurent très présentes, mais la criminalité quotidienne s’organise davantage », expose l’ADC Cyril. On assiste ainsi à l’émergence de petites structures plus souples, opportunistes et territorialisées. Ces « TPE du crime », souvent liées par un ancrage familial ou territorial, se font et se défont au gré des opportunités. Elles ne se confrontent pas aux structures installées, au contraire, elles collaborent avec elles, offrant leurs services et leurs savoir-faire, notamment pour écouler des métaux volés ou des produits contrefaits
Ces organisations s’adaptent aux évolutions de la société dans laquelle elles évoluent, que ce soit pour élargir leur champ d’action, faire évoluer leurs modes opératoires ou contourner les enquêteurs. Les nouvelles technologies, notamment à travers les cryptomonnaies, l’intelligence artificielle et les réseaux sociaux ouvrent ainsi de nouveaux canaux pour le blanchiment, la fraude et le recrutement.
Guidée par la recherche d’une maximisation du profit, la criminalité organisée fonctionne aujourd’hui selon un modèle quasi entrepreneurial : structuration fonctionnelle, spécialisation des tâches, logistique structurée, politique de recrutement et de promotion interne, diversification d’activités, techniques de communication et de marketing.
Outre des moyens financiers colossaux, les Groupes criminels organisés (GCO) s’appuient sur plusieurs leviers. On peut citer l’audace, qui se manifeste par des modes d’action imprévisibles qui compliquent le travail d’enquête. L’ingéniosité également, qui se traduit notamment par la maîtrise d’infrastructures criminelles, telles que les messageries chiffrées, la fraude documentaire, les sociétés écrans ou le commerce d’armes. Le recrutement de mineurs et de jeunes majeurs, facilité par les réseaux sociaux et les messageries cryptées, en est une illustration. Ce phénomène émergent exploite la précarité et l’isolement de certains individus, attirés autant par les gains matériels que par le sentiment d’appartenance à un groupe. L’excuse de minorité en droit français accroît l’attractivité de ces jeunes pour les groupes criminels. Ils deviennent ainsi une main-d’œuvre facilement remplaçable et bon marché, employée pour commettre tout type d’infractions : trafic de stupéfiants, homicides, cambriolages ou encore escroqueries aux faux coursiers.
La mobilité constitue un autre pilier de la criminalité organisée. Une mobilité organisationnelle et fonctionnelle, qui se reflète dans l’évolution des structures et dans les alliances ponctuelles, ainsi qu’une mobilité géographique sur le territoire français, et au-delà. Les GCO implantés en France se jouent en effet des frontières, coopérant ou s’insérant dans des réseaux internationaux de stupéfiants, d’armes ou de blanchiment. Par ailleurs, « bien que leur part soit difficile à évaluer, des groupes criminels étrangers sont également présents sur le territoire, à l’instar des groupes albanais, notamment actifs en Auvergne-Rhône-Alpes, et plus largement la criminalité issue des Balkans, mais également de l’Afrique de l’Ouest, les organisations russophones, les groupes criminels chinois et ceux d’Amérique-du-Sud », précise l’ADC Cyril. Ce caractère transnational, qui vient complexifier le travail d’enquête, se traduit aussi par les voies d’importation des stupéfiants depuis l’étranger ou encore les filières de blanchiment via des montages internationaux.
Les organisations criminelles font preuve d’une très grande capacité d’adaptation et de réactivité pour rester en phase avec l’évolution de la demande. C’est notamment le cas en matière de trafic de médicaments. Les produits de médecine esthétique, ainsi que les traitements détournés de la chaîne légale pour leurs effets psychotropes, amaigrissants ou dopants, sont devenus la cible de trafiquants particulièrement agiles. À titre d’exemple, le trafic de prégabaline (médicament assimilé à un stupéfiant) et de kétamine a connu, en quelques années, une hausse exponentielle du nombre de faits : 1 331 faits recensés en 2024 concernant la prégabaline, contre seulement 6 en 2017, et une augmentation de 380 % de ceux liés à la kétamine entre 2019 et 2023. Ces trafics font l’objet d’un suivi par le bureau analyse et renseignement du Commandement pour l’environnement et la santé (CESAN), qui documente les atteintes graves à la sécurité sanitaire commises par ces GCO.
Enfin, ces GCO exploitent toutes les opportunités ou failles qui se font jour, comme en témoignent les vols de câbles liés au décommissionnement du réseau Orange, les escroqueries aux diverses aides publiques et primes ou encore le trafic de faux passes sanitaires et la revente de matériel médical lors de la crise de la Covid. Certains groupes vont jusqu’à se substituer à la sphère familiale ou institutionnelle afin de renforcer leur emprise locale.
Les trafics au cœur de l’économie criminelle
Les trafics demeurent au centre de cette criminalité organisée. Concernant les stupéfiants, la hausse est de 18 % en zone gendarmerie au cours des sept premiers mois de 2025, avec une augmentation de 26,5 % en métropole et une baisse de 12 % outre-mer. Les usages restent stables en métropole (+0,8 %) mais progressent fortement outre-mer (+46,5 %). Les détections de trafic de tabac reculent en revanche, avec une baisse de 21,8 % du nombre de procédures. À l’inverse, le trafic d’armes à feu continue de croître entre 2024 et 2025, en métropole comme en outre-mer, notamment alimenté par les vols commis au préjudice de particuliers et d’armuriers, en hausse de 6,25 %, tandis que les saisies chutent de 13,1 %. 9 300 armes à feu seraient ainsi dérobées chaque année en France. L’approvisionnement de ce trafic repose également sur des filières internationales, notamment celle des Balkans et du Moyen-Orient pour l’Europe, et d’Amérique pour les Antilles, particulièrement en matière d’armes de guerre. Les zones de conflit étant considérées comme des ressources d’alimentation considérables pour ces trafics, l’Ukraine pourrait à terme devenir une nouvelle filière d’approvisionnement du trafic en Europe. Enfin, la conversion d’armes à blanc, l’impression 3D et le marché gris viennent compléter l’offre. On estime ainsi à 13 millions le nombre d’armes en circulation en France, dont seulement 5,4 millions licites, constituant un important réservoir pour le marché noir.
Atteintes aux personnes et aux biens
En partie lié aux trafics de stupéfiants, le trafic d’armes alimente directement les règlements de comptes, en hausse de 11,5 % au 31 juillet 2025 par rapport à fin juillet 2024, avec 29 faits recensés. Plus de la moitié concerne désormais la métropole, alors qu’ils touchaient auparavant surtout l’outre-mer. Dans le même temps, les meurtres en bande organisée progressent fortement, avec une hausse de 45 %. En revanche, les vols à main armée avec arme à feu diminuent de 9,38 % au cours des sept premiers mois de l’année 2025 par rapport à la même période en 2024. L’outre-mer, bien qu’en baisse de 13 %, reste proportionnellement plus touché, avec 492 faits contre 242 en métropole. Après une hausse en 2023 et 2024, les cambriolages reculent également de 6,7 % au cours des sept premiers mois de 2025, soit 5 858 procédures en moins. Sur la même période, les vols de véhicules chutent de 8,7 %, après plusieurs années de croissance. Enfin, le proxénétisme enregistre une baisse globale de 4,5 %, mais la tendance est contrastée entre la métropole, en hausse de 6,3 %, et l’outre-mer, en baisse de 73,3 %.
Enlèvements, séquestrations, extorsions
La fin de l’année 2024 a été marquée par une augmentation des homejackings et des séquestrations violentes visant des personnalités publiques, des chefs d’entreprise ou des particuliers fortunés. Les cambrioleurs, généralement armés, répondent aux ordres d’un commanditaire absent lors de l’infraction. Les réseaux sociaux sont désormais utilisés pour recruter des mineurs cambrioleurs, mais également pour repérer et s’informer sur les victimes. Les jeunes auteurs compensent leur manque d’expérience par le recours systématique à la violence.
Un phénomène émergent concerne plus spécifiquement les séquestrations liées aux cryptomonnaies, dont certaines affaires ont largement été médiatisées. Les victimes, détentrices d’actifs numériques, travaillant dans le secteur des cryptomonnaies, ou dont l’un des proches appartient à l’une de ces deux catégories, sont ciblées par des modes opératoires combinant violence physique et technologies modernes. La gendarmerie a dénombré 1 432 comptes rendus de police judiciaire pour des faits de séquestration en 2024 et 620 pour le premier semestre 2025, dont une douzaine au total directement liée aux cryptomonnaies sur l’ensemble de la période.
Criminalité économique et fraudes
Les escroqueries et abus de confiance impliquant des GCO représentent près de 80 % du contentieux en matière de criminalité financière. Après une hausse de 5,6 % entre 2023 et 2024, les infractions enregistrées progressent encore de 7,7 % au 31 juillet 2025. Les fraudes aux aides publiques et aux dispositifs de rénovation ou de formation témoignent de la capacité d’adaptation des groupes criminels.
L’outre-mer, une vulnérabilité persistante
Dans les outre-mer, la criminalité organisée est particulièrement présente en Guyane et dans l’arc caribéen. Située sur la route du narcotrafic et voisine d’États touchés par un fort taux de délinquance (Brésil, Suriname, La Dominique, Haïti), cette région en subit directement les effets, notamment en matière de trafic d’armes. Mayotte est quant à elle fragilisée par une immigration clandestine massive qui génère une économie informelle et alimente des conflits communautaires. Ces réseaux étendent leurs ramifications en métropole, utilisée comme base arrière et zone de revente.
Une cybercriminalité toujours plus sophistiquée
En cinq ans, les atteintes numériques ont augmenté de 74 % en France, atteignant 348 000 faits en 2024. Le cyberespace reproduit les trafics traditionnels et génère de nouvelles menaces, toujours plus sophistiquées, comme les fraudes à l’identité numérique, les cyberextorsions ou les rançongiciels. Le spectre des délits numériques s’élargit ainsi constamment et rapidement. La menace des rançongiciels demeure prédominante, évoluant vers le vol et la diffusion de données sensibles. L’hacktivisme (cyberattaques idéologiques) s’intensifie, avec 707 attaques revendiquées en 2024 contre la France, ciblant désormais des systèmes industriels. L’intelligence artificielle générative et l’Internet des objets constituent à la fois une opportunité pour les forces de l’ordre et un risque, puisqu’ils élargissent encore les vecteurs et la surface d’attaque. Enfin, le modèle du « cybercrime-as-a-service » illustre une véritable industrialisation de cette criminalité numérique organisée, polymorphe et hybride, avec des acteurs spécialisés tels que les développeurs d’outils malveillants, les vendeurs de données ou les courtiers d’accès.
Criminalité environnementale : 4e source mondiale de revenus criminels
Devenue la quatrième source mondiale de revenus criminels, estimée entre 80 et 230 milliards d’euros par an, la criminalité environnementale progresse de 5 à 7 % par an. En France, plus de 50 000 infractions sont recensées chaque année, dont près de 10 000 crimes et délits. Une part de la délinquance liée aux filières de déchets, de pesticides ou d’espèces protégées relève désormais de réseaux structurés, utilisant des méthodes similaires à celles des trafics de stupéfiants. Le trafic transnational de déchets figure ainsi parmi les dix menaces prioritaires de l’ONU et de l’Union européenne.
La création récente du CESAN, aux côtés de l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique (OCLAESP), permet de doter la gendarmerie d’une approche globale de la lutte contre ces trafics. Le CESAN apporte son soutien aux unités de terrain confrontées à cette délinquance peu connue et complexe, et forme des enquêteurs spécialisés pour l’ensemble des départements. Par la collecte et le traitement du renseignement, cette formation administrative, directement rattachée au DGGN, réalise l’état de la menace en matière d’atteintes à l’environnement et à la santé, et participe à l’anticipation des nouvelles formes d’organisation criminelle.
Cet état des lieux, s’il ne reflète pas l’ampleur de la menace, permet d’identifier des tendances majeures. « L’analyse de la menace doit toutefois dépasser cette vision statistique », insiste l’ADC Cyril. C’est le travail des analystes du SCRCGN, qui collectent les données, contextualisent les faits, établissent des liens, détectent des signaux faibles, en mesure de confirmer ou d’infirmer l’émergence d’un phénomène et de révéler une certaine sérialité. En offrant une cartographie vivante et fouillée de la menace, l’analyse du renseignement criminel constitue un outil essentiel pour anticiper l’évolution de la criminalité organisée et ainsi orienter les priorités opérationnelles.
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