Démanteler les réseaux criminels en ciblant leurs centres de gravité

  • Par le chef d'escadron Romain Bastet
  • Publié le 13 janvier 2026
© SIRPA-G / BRC MARCÉ

Les organisations criminelles disposent de moyens considérables, notamment financiers, qui fragilisent les institutions et alimentent tous types de trafics. Pour affaiblir ces réseaux, il est indispensable de cibler leurs centres de gravité : flux financiers, flux logistiques et vecteurs de communication. Cela exige une approche globale, mêlant investigations financières, formation et coopération étroite.

Les structures criminelles organisées raisonnent principalement selon un modèle entrepreneurial, cherchant à optimiser leur emprise dans une multitude de domaines, parfois jusqu’à la constitution de sociétés, voire en investissant dans l’économie locale. L’angle d’attaque choisi par la gendarmerie consiste à cibler les structures criminelles en s’attaquant à leurs centres de gravité.

La lutte contre le blanchiment

La lutte contre le blanchiment des capitaux issus d’activités illégales s’impose comme une priorité majeure. Un des objectifs est de tendre au décloisonnement des compétences et des contentieux entre les enquêteurs spécialisés dans la criminalité organisée et ceux de la délinquance économique et financière. Un vaste programme de formation a ainsi été initié pour acculturer un grand nombre d’enquêteurs à la Délinquance économique et financière (DEFI). La gendarmerie compte ainsi près de 1 800 enquêteurs DEFI 1, soit autant d’enquêteurs patrimoniaux capables de capter des avoirs criminels dès le niveau unité élémentaire, et plus de 550 enquêteurs DEFI 2 et 3. Le deuxième niveau correspond à celui d’enquêteurs financiers polyvalents affectés dans les unités de recherches, tandis que le troisième niveau correspond à celui des experts en enquêtes financières complexes (montages juridiques, international) affectés dans les Sections de recherches (S.R.) et les offices centraux. La lutte contre le blanchiment doit ainsi pouvoir être menée à tous les échelons puisque les filières criminelles recourent aux circuits de blanchiment du local (commerces de proximité par exemple) à l’international (structures et fonds offshores dans des pays peu coopératifs). Pour aller plus loin, l’objectif de la gendarmerie est de démocratiser le recours à la présomption de blanchiment, un outil juridique qui facilite l’ouverture de procédures indépendantes sans devoir prouver l’infraction initiale. Ce mécanisme qui renverse la charge de la preuve oblige le mis en cause à démontrer la licéité de ses fonds. Enfin, la lutte contre le blanchiment impose une approche partenariale et une synergie interservices au national (avec TRACFIN, les Groupes interministériels de recherches - GIR, etc.) et à l’international (Interpol, Europol, Groupe d’action financière – GAFI, via des réseaux de coopération spécifiques, etc.).

C’est dans ce cadre que la S.R. de Marseille, en collaboration avec la Guardia di Finanza de Milan, a démantelé, en septembre 2025, un réseau de blanchiment d’envergure, orchestré par des criminels kosovars et moyen-orientaux. Ce réseau centralisait en Italie d’importantes sommes en liquide, qu’il convertissait en or avant de l’exporter vers le Kosovo et la Turquie. Le transfert des fonds depuis la France vers l’Italie était assuré par des équipes syriennes et maghrébines, utilisant des véhicules équipés de caches sophistiquées. L’opération a permis l’interpellation de huit suspects en France et d’un autre en Italie, de saisir 55 kilos d’or pur sous forme de lingots et, au total, près de 30 millions d’euros entre la France et l’Italie.

© S.R. PACA

La logistique

S’attaquer à la logistique des filières criminelles vise à les priver de leurs moyens logistiques avant même qu’elles ne puissent agir ou pour les empêcher de continuer, en ciblant les flux physiques, les flux d’information et les flux financiers. Cette approche se traduit par des mesures concrètes et ciblées : la surveillance étroite des achats suspects de précurseurs chimiques utilisés dans la fabrication d’explosifs, ainsi que le développement de partenariats publics-privés avec des acteurs économiques clés tels que les constructeurs automobiles ou encore les plateformes de vente d’armes en ligne. Cet engagement se concrétise également, par exemple, par la création d’unités spécialisées, telles que le Plateau d’investigation sur les explosifs et armes à feu (PIXAF), point de contact national, ou encore le Plateau investigation véhicule (PIV), deux structures transversales de l’Unité nationale de police judiciaire (UNPJ) qui associent les compétences du Service central de renseignement criminel (SCRC) et celles de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN).

Les cryptoactifs

Les cryptoactifs jouent un double rôle dans le crime organisé. Ils servent d’abord d’instrument pour acheter discrètement des biens et des services, offrant une opacité que les systèmes financiers traditionnels n’ont pas. Ils représentent aussi le produit des infractions, étant utilisés pour blanchir les gains issus d’activités criminelles. Cette double fonction se retrouve dans de nombreux délits, comme les fraudes à l’investissement, le vol d’actifs numériques, les extorsions, la traite des êtres humains, ainsi que les enlèvements et les demandes de rançon. Les criminels emploient des techniques d’opacification de plus en plus sophistiquées, telles que les services de mixage et les cross-chain swaps, rendant le traçage des flux financiers compliqué. C’est dans ce contexte qu’agissent les gendarmes du groupe cryptoactifs de l’Unité nationale cyber (UNCyber), rassemblant plusieurs experts dans ce domaine. Leur mission : tracer les flux financiers sur les blockchains afin d’identifier les filières criminelles et les mettre hors d’état de nuire. Pour contrer la fulgurance de cette nouvelle menace, la gendarmerie dispose d’enquêteurs judiciaires expérimentés, dotés d’une forte appétence pour le numérique et la finance, ayant notamment suivi la formation FINTECH (Financier technologique) au Centre national de formation à la cybersécurité (CNFC). Les enquêtes sur les cryptoactifs sont, par définition, internationales. La coopération est donc un facteur de réussite. Les gendarmes du groupe cryptoactifs organisent, avec l’appui d’Europol, des workshops internationaux réunissant plusieurs dizaines de pays partenaires, permettant de faciliter le partage de bonnes pratiques et les retours d’expérience entre enquêteurs et analystes spécialisés. Enfin, une stratégie innovante a été développée par les gendarmes du groupe cryptoactifs, en collaboration avec le Centre national d’expertise numérique (CNENUM), pour intégrer systématiquement la manœuvre numérique et crypto à la manœuvre judiciaire traditionnelle. L’objectif est de maximiser, durant le temps court des perquisitions et des gardes à vue, les chances de découvrir des actifs numériques, de reconstruire les portefeuilles en vue de collecter des éléments matériels d’incrimination et de faciliter les saisies.

Les messageries cryptées

Les cybercriminels utilisent aussi des messageries chiffrées, qu’ils jugent plus discrètes, pour aborder des sujets sensibles (montants des transactions, recrutement, etc.). Ces services constituent donc un autre centre de gravité, permettant aux réseaux criminels de coordonner discrètement leurs trafics. Cependant, ces outils ne garantissent pas l’impunité, car la gendarmerie mène de vastes opérations judiciaires ciblant ces plateformes, à l’instar d’EncroChat ou de Ghost ECC. Le démantèlement de ces réseaux de communications cryptées démontre que le succès repose aussi sur une étroite collaboration internationale. Europol et ses Operational task forces (OTF) jouent un rôle clé pour cartographier les infrastructures, coordonner les actions et centraliser les renseignements. L’affaire Ghost ECC illustre parfaitement la compétence de la gendarmerie et cette nécessité d’une collaboration étroite. Cette plateforme permettait l’achat de téléphones anonymement, avec des capacités de triple chiffrement, d’effacement de messages à distance et de mesures anti-forensics, compliquant de facto les enquêtes. Pendant plus d’un an, l’UNCyber et le CNENUM, en partenariat avec neuf pays et le Federal bureau of investigation (FBI) américain, ont mené des investigations pointues. Les résultats sont probants : fermeture de la plateforme, arrestation de 51 suspects dans plusieurs pays (principalement pour narcotrafic), plusieurs assassinats ciblés déjoués et saisies importantes d’avoirs criminels et de stupéfiants.


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