Au cœur de la lutte contre les factions armées brésiliennes

  • Par le commandant Céline Morin
  • Publié le 16 janvier 2026
© SIRPA-G - MAJ F. Bourdeau

L’implantation des factions armées brésiliennes en Guyane, à l’origine d’une recrudescence des homicides, des trafics de stupéfiants et des vols à main armée, constitue une menace majeure pour la sécurité publique. Pour y faire face, la gendarmerie a adapté son dispositif, notamment à travers le renforcement et la réorganisation de la Section de recherches de Cayenne, la mobilisation de l’antenne GIGN et l’intensification de la coopération internationale avec le Brésil et le Suriname.

L’origine des factions armées brésiliennes remonte aux années soixante-dix. Nées dans les prisons de ce pays d’Amérique du Sud, limitrophe de la Guyane, elles sont aujourd’hui plusieurs dizaines à travers le pays. Ces organisations criminelles très hiérarchisées adoptent un fonctionnement comparable à celui des mafias ou autres syndicats du crime. Caractérisées par un usage décomplexé de la violence et des armes à feu, leurs membres n’hésitent pas à recourir aux assassinats pour éliminer des membres de factions rivales, dans une logique de contrôle de territoire, mais aussi en interne. Les menaces contre les autorités, la corruption de fonctionnaires et de politiciens, les tirs contre les forces de l’ordre ou contre les victimes qui leur résisteraient font pleinement partie de leurs modes opératoires.

Ces factions se sont développées autour d’activités criminelles lucratives, comme les vols à main armée et les trafics de stupéfiants, particulièrement la cocaïne. Cherchant sans cesse à maximiser leurs profits, elles étendent désormais leur champ d’action à d’autres territoires, voire à d’autres filières, comme l’orpaillage illégal et son écosystème (prostitution, drogue, meurtres, braquages de garimpeiros).

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Conquête de territoires et profits

C’est dans cette logique expansionniste qu’elles se sont progressivement implantées en Guyane. « Elles étaient présentes depuis plusieurs années, mais on ne les a réellement détectées qu’en 2022, à travers la recrudescence de la criminalité, notamment des homicides, impliquant des ressortissants brésiliens ou d’origine brésilienne. Nos échanges avec les forces brésiliennes nous ont alors permis de mettre en lumière la présence sur notre territoire d’individus appartenant aux factions, déjà connus de la justice au Brésil, relate le général de division (GDI) Loïc Baras, Commandant la gendarmerie (COMGEND) de la Guyane française depuis l’été 2025. La prise de conscience du phénomène s’est donc faite assez récemment. Les Brésiliens nous ont expliqué ce qu’étaient les factions, comment elles fonctionnaient, et nous ont aidés à identifier les membres présents sur notre territoire. »

Quatre factions armées principales ont depuis été répertoriées en Guyane, regroupant environ 400 membres, souvent très jeunes et très majoritairement originaires du Brésil, même si « certaines factions commencent à recruter des Franco-Brésiliens. » Elles sont présentes tant dans les communes du littoral qu’en forêt équatoriale. Leurs nombreux crimes et leurs pratiques violentes génèrent bien plus qu’un sentiment d’insécurité : une véritable menace pour la population et une déstabilisation du territoire.

« Leur but est avant tout de faire du profit. Ils sont impliqués dans le trafic de cocaïne depuis très longtemps au Brésil, avec tout ce que cela implique derrière, comme les règlements de comptes et les assassinats. Et nous observons désormais que les factions utilisent la Guyane comme un territoire de transit pour les stupéfiants, avec une prépondérance croissante du trafic maritime, certainement liée à la mise en place du contrôle 100 % à l’aéroport Félix Éboué par la Police nationale et du contrôle des flux mené dans la profondeur par la gendarmerie. La saisie de dix tonnes de cocaïne effectuée au large de la Martinique par la Marine nationale en 2024 en est la parfaite illustration. Les deux pêcheurs brésiliens à bord du bateau avaient été recrutés par une faction pour transporter la drogue, dont on sait maintenant qu’elle avait transité par le Suriname et les côtes guyanaises, explique le général de division Baras. Aujourd’hui, les factions s’intéressent aussi à l’or, dont le cours est très élevé. En Guyane, il y a un risque qu’elles cherchent à contrôler l’orpaillage illégal, dans une logique de prédation et d’exploitation des garimpeiros, par exemple en proposant une “protection” des sites contre redevance, comme c’est déjà le cas dans divers États du nord du Brésil. Nous n’avons pas encore constaté ce phénomène dans des proportions similaires. Toutefois, lors du démantèlement d’un important réseau logistique, nous avons objectivé l’implication d’une des factions dans cet écosystème de l’orpaillage illégal. »

L’aire d’influence des factions brésiliennes s’étend aussi au Suriname, qui constitue pour leurs membres une zone de refuge, notamment quand ils sont recherchés par les forces de sécurité intérieure françaises. « Pas plus tard que la semaine dernière (début octobre 2025, NDLR), la police du Suriname a interpellé deux factionnés que nous recherchions pour meurtre et vol à main armée », note le COMGEND.

Des ramifications ont également été observées en métropole et dans plusieurs pays européens, avec une présence essentiellement autour des grands ports et aéroports, qui servent de points d’entrée et de sortie pour la cocaïne.

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Une coopération internationale essentielle

Pour lutter contre ce fléau, la coopération internationale est donc essentielle. « Elle s’est beaucoup renforcée. Nous avons des échanges de renseignements judiciaires et administratifs importants avec le Brésil et le Suriname. D’un point de vue opérationnel, nous menons des opérations communes avec le Suriname, notamment des patrouilles mixtes de part et d’autre du Maroni. En revanche, avec le Brésil, le cadre juridique n’étant pas le même, ce sont des opérations dites “miroir”, en attendant la signature d’un traité bilatéral, explique le GDI Baras. Les autorités du Guyana, présentes à la dernière conférence du Plateau des Guyanes, et dont le pays se trouve sur la route des stupéfiants, se sont montrées très intéressées par l’approfondissement d’une telle coopération avec nous. C’est un axe en plein développement. »

Le Centre de coopération policière (CCP) de Saint-Georges joue un rôle clé dans la fluidité des échanges avec le Brésil. « Nous espérons d’ailleurs créer un dispositif similaire à Saint-Laurent du Maroni avec le Suriname », annonce le COMGEND.

Cette coopération transfrontalière se traduit également par des actions de formation, à l’instar de celles conduites par l’Antenne du Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale (AGIGN) de Guyane au profit de l’« arrest team » du Korps Politie Suriname (KPS). Après une première formation en 2024, ses membres ont ainsi bénéficié, en 2025, d’un stage de perfectionnement en intervention spécialisée encadré par les militaires de l’AGIGN. Cette nouvelle session visait à consolider les acquis de l’unité d’intervention spécialisée surinamaise après une année de progression et à maîtriser leurs nouveaux matériels en dotation.

La section de recherches en première ligne

Face à l’ampleur du phénomène, la gendarmerie a également renforcé son propre dispositif. Pour faire face à la complexité et au volume de dossiers traités, une task force judiciaire, composée de renforts en mission de courte durée venus de métropole, a été mise en place dès la fin 2022. Aujourd’hui encore, des officiers de police judiciaire métropolitains appuient la Section de recherches (S.R.) de Cayenne dans ses enquêtes liées aux factions.

Parallèlement, la S.R., en première ligne dans ce combat, a bénéficié d’une augmentation conséquente de ses effectifs, lui permettant de se structurer, à compter du 1er septembre 2024, en quatre divisions : criminalité organisée (spécifiquement dédiée à la lutte contre ces factions armées), criminalité sérielle et complexe, lutte contre l’orpaillage illégal et enfin délinquance économique et financière. Un Groupe appui renseignement (GAR), dont une part très importante de l’activité concerne la recherche du renseignement portant sur les factions brésiliennes, complète cette nouvelle organisation.

© SIRPA-G - MAJ F. Bourdeau

« L’enjeu est d’identifier les membres des factions afin de pouvoir entraver leur activité et leur expansion. L’imposant travail d’analyse criminelle réalisé par la S.R., en lien avec leurs homologues du Brésil et du Suriname, a permis de reconstituer ces réseaux de factionnés et d’en avoir aujourd’hui une connaissance très fine, indique le GDI Baras. Parallèlement, la montée en puissance des moyens a permis à la gendarmerie de procéder à de nombreuses interpellations au cours des deux dernières années, contribuant à neutraliser ces malfaiteurs et à affaiblir leurs capacités d’action. »

Aux moyens de la S.R. et de la task force PJ viennent s’ajouter ceux de l’AGIGN, qu’il s’agisse de ses capacités d’observation (les groupes d’observation et de surveillance étant rattachés aux AGIGN en outre-mer) ou d’intervention sur le haut du spectre de la criminalité. Dans le cadre de la lutte contre les bandes armées sévissant en forêt, les gendarmes de la S.R. mènent des missions d’infiltration avec les militaires de l’AGIGN de Cayenne. La présence combinée des deux unités permet ainsi d’interpeller les auteurs tout en judiciarisant les infractions liées à la bande organisée.

© SR Cayenne

Des résultats probants

Le travail de coopération, de renseignement et d’investigation mené par la S.R., saisie chaque année d’une quarantaine d’homicides, porte d’ores et déjà ses fruits, avec notamment un taux de résolution de ces crimes de près de 75 %. Les interpellations au Brésil et au Suriname de malfaiteurs ayant commis des crimes en Guyane sont fréquentes, et les gendarmes français procèdent également à des interpellations en Guyane de criminels recherchés par les autorités des pays frontaliers.

Concrètement, depuis le 1er janvier 2023, 62 enquêtes portant sur des faits clairement matérialisés (homicides, vols à main armée, etc.) ou sur des associations de malfaiteurs ont été ouvertes. Depuis un an, vingt opérations ont permis l’interpellation et l’incarcération de quarante factionnés. Actuellement, vingt-deux enquêtes sont ouvertes, dont six pour homicides et quatre pour trafic de stupéfiants. Une stratégie efficace puisque le nombre de morts liés aux factions a drastiquement diminué ces derniers mois, avec deux homicides depuis mars 2024, contre une dizaine les années précédentes.

Pourtant, sur le terrain, les difficultés sont nombreuses. Outre la multiplicité des faits et la violence des auteurs, la géographie guyanaise complique les opérations : la densité de la forêt, les élongations et les communications téléphoniques limitées font de chaque déplacement une expédition. En milieu urbain, les investigations sont rendues plus difficiles par la présence de nombreux squats, de type favelas sud-américaines, qui complexifient l’identification du domicile des auteurs, comme des victimes, et augmentent le risque de fuite. Les enquêteurs se heurtent également à la barrière de la langue. Les factionnés parlant souvent uniquement portugais, des interprètes ou des gendarmes bilingues sont nécessaires. En outre, ces adversaires sont très mobiles et se jouent des frontières, passant ainsi facilement au Suriname ou au Brésil pour tenter d’échapper aux forces de l’ordre.

« La lutte contre les factions est devenue un combat quotidien pour la gendarmerie. C’est une menace majeure, au même titre, voire au-dessus de la lutte contre l’orpaillage illégal, conclut le commandant de la gendarmerie de Guyane. La situation de la Guyane aujourd’hui est comparable à celle du Brésil il y a vingt ans. Rien n’est irréversible et il est encore possible d’empêcher cette expansion en continuant de lutter contre les vols à main armée, les homicides et les réseaux de trafics de stupéfiants qui transitent depuis la Guyane. Globalement, on estime aujourd’hui contenir le phénomène, mais la vigilance reste maximale. »


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