Affaire Wallabies : la Gendarmerie maritime sur les nouvelles voies du narcotrafic
- Par Hélène THIN
- Publié le 20 janvier 2026
Alors que le trafic de stupéfiants connaît un développement sans précédent à travers un phénomène de mondialisation, la mer par laquelle transitent les produits revêt un intérêt stratégique pour les narcotrafiquants. Retour sur l’affaire Wallabies, un dossier hors normes qui illustre l’action menée par la Gendarmerie maritime (GMAR) face à ces organisations criminelles.
Le 19 janvier 2017, un catamaran battant pavillon français est intercepté en haute mer par la Marine nationale, au large des îles Marquises (Polynésie française). 629 kg de cocaïne sont alors saisis à bord du « Kalenda », dont les deux membres d’équipage, de nationalité espagnole, sont interpellés. Quatre jours plus tard, un second navire battant pavillon français, baptisé « Le Mojito », est repéré et contrôlé au mouillage au port de Arue, à Tahiti. Les fonctionnaires des Douanes y découvrent 809 kg de cocaïne. L’équipage, composé d’un Français et d’un Panaméen, est également appréhendé. Les deux catamarans appartiennent au Français Pascal Coulombel. Ancien professeur de sport, l’homme est établi au Panama, où il dirige une société de tourisme en mer. Âgé d’une soixantaine d’années, il est marié à une femme de nationalité dominicaine, Yahaira Martinez Valerio. Le couple est interpellé à Creil (Oise), le 27 janvier 2017, par l’Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants (OCRTIS). La Section de recherches de la gendarmerie maritime (SRGMAR) est alors saisie de l’enquête par le vice-président chargé de l’instruction à la Juridiction inter-régionale spécialisée (JIRS) de Paris, le 28 janvier.
1 898 kg de cocaïne d’une valeur marchande estimée à 2 millions d’euros
Le 30 mars 2017, le « Cayenne III », navire de type monocoque battant pavillon américain, est découvert échoué et calciné aux abords de l’atoll Faaite (Polynésie française). Dans les décombres de l’embarcation sont découverts 236 kg de cocaïne. Constitué de deux ressortissants espagnols, l’équipage est à son tour interpellé alors qu’il tente de quitter l’île. Le propriétaire du « Cayenne III » n’est autre que Luis Rafael Sesma Aramburu, membre d’équipage du « Kalenda ».
Les opérations conduites sur ces trois bateaux ont permis de saisir 1 898 kg de cocaïne, ainsi soustraits au marché de la drogue, pour une valeur marchande estimée à plus de 2 millions d’euros.
Le 6 avril 2017, la Gendarmerie maritime (GMAR) est saisie par le Tribunal de grande instance (TGI) de Papeete afin de poursuivre les investigations. Les membres d’équipage sont placés en garde à vue par la S.R. de Papeete, avant d’être transférés à Paris, puis incarcérés. Les premières investigations conduites par les gendarmes permettent d’établir que les trois navires sont affiliés à la même structure criminelle.
Le 10 août de la même année, après que les trois procédures distinctes ont été clôturées à la demande des magistrats, le premier vice-président près la JIRS de Paris délivre aux militaires de la Gendarmerie maritime une nouvelle commission rogatoire, afin de poursuivre les actes d’enquête. Ces derniers ont alors pour mission d’identifier le ou les auteurs de ces importations massives de cocaïne par voie maritime et de matérialiser toute organisation criminelle éventuelle.
Une vaste structure criminelle déployée sur la scène internationale
Débute alors une vaste enquête d’envergure internationale, mettant en évidence l’existence d’une route maritime dédiée au narcotrafic depuis 2012. « Partis du Panama à vide, les navires étaient chargés au large de la Colombie, avant de prendre la direction de Tahiti, où les bateaux étaient ravitaillés. Cap ensuite sur l’Australie, destination finale, où le prix de vente du kilo de cocaïne est quatre fois plus élevé qu’en Europe. Le déchargement de la marchandise s’effectuait sur le ponton d’une villa, au cœur d’un estuaire, explique l’adjudant Damien, enquêteur au sein de la SRGMAR, alors en charge de l’enquête. L’affaire Wallabies doit ainsi son nom au pays des marsupiaux, auquel la drogue était destinée. »
Le trafic s’appuie sur une organisation à grande échelle, représentée par des hauts membres implantés en Amérique du Sud (Colombie et Panama), en Asie (Vietnam), en Europe, en Océanie (Nouvelle-Calédonie et Australie), et possédant des intérêts majeurs en Asie (Chine et Vietnam).
Doté d’une grande agilité opérationnelle, le réseau de production de drogue et d’approvisionnement colombien bénéficie à la fois du soutien financier d’un groupe asiatique et de l’appui de sociétés et de personnes établies aux quatre coins de la planète. L’organisation criminelle se compose de deux groupes : l’un dédié au fonctionnement du trafic et l’autre au financement de la drogue et au blanchiment des profits générés par ce trafic. Le travail des gendarmes maritimes permet d’établir les différentes parties prenantes de ce vaste trafic ainsi que les liens existant entre chacune.
L’enquête met en exergue le rôle central d’un dénommé « Flaco » dans ces importations massives de cocaïne. Étroitement lié à l’un des cartels colombiens, l’individu a en effet accès à d’importantes quantités de drogue. Il est interpellé en Colombie en mars 2024 par la police locale, en présence d’enquêteurs de la SRGMAR.
17 années de réclusion criminelle à l’encontre du Français
L’enquête des gendarmes permet en outre d’identifier un primo-trafic impliquant Pascal Coulombel et son épouse, entre octobre 2015 et février 2016. « Les expertises réalisées sur les téléphones des mis en cause ont eu un rôle déterminant, observe l’adjudant. Ont ainsi été récupérées les conversations WhatsApp entre les époux et le narcotrafiquant colombien, qui nous ont permis de progresser à grands pas dans l’enquête. »
Pascal Coulombel et neuf autres accusés ont été jugés en novembre 2022 par la cour d’assises spéciale de Paris. Le Français, en tant que propriétaire des bateaux de plaisance ayant servi à transporter la marchandise, a été condamné à 17 années de réclusion criminelle, écopant ainsi de la peine la plus lourde.
« La résolution de cette affaire est une immense satisfaction pour la Gendarmerie maritime, souligne l’enquêteur. Ce dénouement résulte d’une excellente coopération avec nos différents interlocuteurs impliqués dans l’enquête, notamment avec le magistrat Jean-Michel Gentil (JIRS de Paris), lequel s’est montré extrêmement réactif et nous a accordé toute sa confiance dans ce dossier. Nous nous sommes aussi appuyés sur le large spectre d’ingénierie des compétences de la gendarmerie, que ce soit dans le domaine cyber, financier ou de l’analyse criminelle. J’insisterais enfin sur la motivation et l’acharnement des enquêteurs, qui ont fait preuve d’un investissement sans faille tout au long de l’enquête. »
L’action multidimensionnelle de la gendarmerie maritime
L’affaire Wallabies illustre l’action de la GMAR, aujourd’hui confrontée au phénomène de mondialisation du trafic de stupéfiants. Unité spécialisée placée pour emploi auprès de la Marine nationale, la GMAR dispose d’une section de recherches dotée d’une vingtaine d’enquêteurs, répartis au sein de trois détachements basés à Brest, Cherbourg-en-Cotentin et Toulon.
« Si notre action se concentre majoritairement sur la lutte contre le trafic de drogue par voie maritime, aussi bien par containers que par navires de plaisance, nous traitons aussi de toute la délinquance impactant les ports, à l’instar des vols de fret, explique le chef d’escadron (CEN) Frédéric Verdet, commandant en second de la SRGMAR. Notre action couvre également la lutte contre les atteintes à l’environnement (pillage de fonds archéologiques sous-marins, destruction de zones préservées…), ainsi que le traitement de dossiers afférents à la Marine nationale (compromission, violences…). »
Au regard de la diversité de ses missions et du degré de spécialisation propre à certaines affaires, la GMAR intervient le plus souvent en coopération avec d’autres acteurs (douanes, unités de police…) dans le cadre de cosaisines. « Nos dossiers sont généralement complexes, et revêtent une forte dimension internationale. Nous travaillons étroitement avec nos correspondants basés dans les différents pays, notamment pour la délivrance de commissions rogatoires internationales, ajoute le CEN Verdet. L’une des principales contraintes réside dans l’absence d’harmonisation législative entre les pays, constituant un obstacle dans la mise en œuvre de certaines procédures. »
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