La section de recherches de Cayenne intensifie sa lutte contre les factions armées originaires du Brésil
- Par le capitaine Tristan Maysounave
- Publié le 29 novembre 2024

Depuis plusieurs années, la Guyane est confrontée à l’implantation de factions armées originaires du Brésil. La Section de recherches (S.R.) de Cayenne s’est organisée afin de lutter contre ce phénomène.
La radio crache et au bout de quelques secondes, l’opérateur du Centre d'opérations et de renseignement de la gendarmerie (CORG) annonce qu’une personne vient d’être abattue dans Balata, l’un des quartiers de Matoury. Les enquêteurs de la Section de recherches (S.R.) de Cayenne sont dépêchés sur place afin de procéder aux constatations d’usage. Les premiers éléments permettent rapidement de déterminer qu’il s’agit d’un règlement de comptes entre deux factions armées, comme il en survient fréquemment. Originaires du Brésil, elles se sont constituées dans les prisons de ce pays à partir des années 90, avant d’essaimer. Ces organisations sont particulièrement structurées et hiérarchisées et disposent de règles internes bien établies. Elles édictent leurs propres codes, qui régissent la vie de leurs membres. Ces factions, à la violence désinhibée, se sont progressivement implantées en Guyane en se spécialisant dans le trafic d’armes, le trafic de drogue, les vols à main armée, les séquestrations, et s’intéressent de plus en plus à l’orpaillage illégal. Favorisant un sentiment d’insécurité au sein de la population, elles sont à l’origine de nombreux crimes et délits, dans un contexte de forte immigration illégale et du développement de quartiers informels difficilement contrôlables. Si certaines factions contrôlent des mines illégales au Brésil, ce phénomène n’est pas constaté en Guyane, même si plusieurs signaux suggèrent un attrait croissant pour la manne financière de l’extraction illégale de l’or et une implication croissante dans son écosystème (logistique, prostitution, drogue, écoulement de l’or, vols à main armée lors des sorties d’or, etc.). Le Commandement de la gendarmerie de la Guyane Française (COMGEND-GF) a fait de la lutte contre ces organisations criminelles armées particulièrement dangereuses, l’une de ses priorités. Au 1er septembre 2024, la section de recherches de Cayenne a même été réorganisée en ce sens.
« La gendarmerie a pris en compte le phénomène des factions, explique le général Jean-Christophe Sintive, commandant la gendarmerie de la Guyane Française. En raison de la difficulté à conduire les investigations les concernant, la S.R. de Cayenne a été réorganisée. Ses effectifs ont également été augmentés. Alors qu’elle ne comptait que deux divisions en début d’année (une division consacrée aux crimes commis en forêt équatoriale et une division dédiée à ceux commis sur le littoral, c’est-à-dire dans les zones habitées), elle est désormais structurée en quatre divisions (criminalité organisée, criminalité sérielle et complexe, délinquance économique et financière et lutte contre l’orpaillage illégal / LCOI). À celles-ci s’ajoute un Groupe appui renseignement (GAR). La division criminalité organisée est spécifiquement chargée de la lutte contre les factions. De nombreuses opérations judiciaires visant ces bandes armées ont d’ores et déjà été réalisées afin d’entraver leur développement. Ce travail commence à porter ses fruits. »
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Les enquêteurs confrontés à un environnement difficile
Les factions armées sont présentes tant dans les communes du littoral qu’en forêt équatoriale.
« Nos investigations sont rendues plus difficiles par la présence de nombreux squats, explique le capitaine Laurent. Une partie de la population présente en Guyane est en situation irrégulière. Beaucoup d’habitants vivent dans des squats qui ne sont ni plus ni moins des favelas, comme on peut en connaître dans le reste de l’Amérique du Sud. Cette situation complexifie l’identification du domicile des auteurs comme des victimes. Le risque de fuite est également plus important. L’île de Cayenne (son nom est dû au fait que cette zone, qui regroupe les communes de Cayenne, Matoury et Remire-Montjoly, est délimitée par l'océan Atlantique au nord, les estuaires du Mahury à l'est, de la rivière de Cayenne à l'ouest et la rivière du Tour de l'île au sud, NDLR) est un microcosme. »
Les enquêteurs sont également confrontés à la barrière de la langue. La Guyane compte plus de vingt-cinq groupes ethniques différents. Les communautés les plus importantes sont les Européens, les populations d’origine africaine et asiatique ainsi que les Amérindiens. À celles-ci, s’ajoute une immigration plus récente en provenance des pays frontaliers ou proches (Brésil, Suriname et Guyana notamment). Les factions étant originaires du Brésil dans leur grande majorité, les enquêteurs de la S.R. s’appuient sur des interprètes lusophones. La maîtrise du portugais fait d’ailleurs partie des compétences valorisées dans le cadre de la sélection des candidats souhaitant intégrer l’unité.
Cette situation conduit également les enquêteurs à être accompagnés par un interprète lusophone en forêt équatoriale. « En forêt, la langue parlée est essentiellement le portugais, explique le major Vincent, ancien chef du GAR. Les garimpeiros (chercheurs d’or clandestins, NDLR) sont dans l’immense majorité des Brésiliens. Nous comptons également de nombreux Surinamais, mais qui maîtrisent des rudiments de portugais le plus souvent. »
La forêt équatoriale constitue un milieu particulièrement hostile au sein duquel les enquêteurs conduisent de nombreuses investigations. « En forêt, nous traitons des vols à main armée commis dans des mines légales, des homicides, ainsi que de l’activité logistique liée à l’orpaillage illégal, explique le capitaine Frédéric. La S.R. a pour mission de neutraliser, par une action judiciaire, les « acteurs clés » de l’orpaillage illégal (logisticiens, acheteurs d’or, etc.), en étroite coordination avec le dispositif de contrôle de zone déployé. Nos projections dans ce milieu nécessitent de coordonner les moyens de transport (acheminement par hélicoptère et/ou pirogue), de requérir un interprète et de mettre en place une bulle de sécurité autour de l’endroit où nous allons travailler. Le Centre de conduite des opérations (CCO) nous apporte son concours. Les piroguiers sont des locaux, à l’image de ceux dont dispose la brigade de Maripasoula. »
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Les enquêteurs de la division Lutte contre l’orpaillage illégal (LCOI) ont tous suivi le stage forêt. Cette formation est nécessaire au regard de leur engagement. Ils sont en effet confrontés aux dangers de la forêt équatoriale. « Les garimpeiros contactent la gendarmerie lorsqu’un corps est découvert en forêt ou lorsqu’ils ont l’information qu’un cadavre se trouve à un endroit, poursuit l’officier. Nous nous transportons afin de vérifier les informations. Il nous faut parfois attendre la saison sèche. Nous passons plusieurs jours en forêt afin de réaliser un ratissage permettant de découvrir le corps le cas échéant. Lors d’un second transport, nous procédons aux constatations médico-légales. Nous arrivons avant le légiste afin de préparer le terrain. Nous exhumons le corps avec le médecin. Un prélèvement du fémur est effectué afin de réaliser une comparaison ADN avec la famille de la victime lorsque celle-ci s’est manifestée. »
Dans le cadre de la lutte contre les bandes armées sévissant en forêt, les gendarmes de la S.R. mènent des missions d’infiltration avec ceux de l’Antenne du Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale (AGIGN) de Cayenne. La présence d’enquêteurs chevronnés permet de judiciariser les infractions liées à la bande organisée constatées sur les sites d’orpaillage illégal.
La S.R. est également saisie lorsqu’un militaire est blessé ou tué en forêt. « Nous avons immédiatement été projetés à Dorlin lorsqu’Arnaud a été mortellement blessé en forêt. Nous sommes saisis du dossier, une information judiciaire est en cours. »
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Lutter par la recherche du renseignement
La recherche du renseignement est essentielle à l’identification des bandes armées. Elle participe également à leur imputer des infractions et à déterminer les liens qui peuvent exister entre elles.
« Créé depuis le 1er janvier 2023, le GAR est chargé du recueil du renseignement et de la gestion des sources humaines, explique le chef d’escadron Francis, commandant en second de la S.R. Composé de personnels expérimentés, dont certains sont lusophones, il travaille dans un cadre administratif, pré-judiciaire et judiciaire. Le GAR s’insère dans un environnement international. Nous avons en effet développé des canaux de coopération robustes avec les polices du Brésil, par le biais du Centre de coopération policière (CCP). Des échanges ont également lieu avec les partenaires surinamais, en particulier avec la Korps Politie Suriname (KPS) et le Justitieel Interventieteam (JIT). »
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« Le volet administratif nous permet de mettre en œuvre les techniques de recueil de renseignement prévues par la loi. La recherche du renseignement portant sur les factions brésiliennes constitue une part très importante du contentieux que nous traitons. L’enjeu est d’identifier les membres des factions et de mettre en place les mesures d’entrave à notre disposition. Outre ces moyens, nous recevons régulièrement des informations de la part de personnes qui cherchent, comme nous, à mettre un terme à ces agissements criminels. Ces individus se tournent vers nous car ils ont confiance en l’action de la S.R. et de l’ensemble de la gendarmerie de Guyane en général. »
Outre le GAR, la S.R. s’appuie également sur des enquêteurs sous pseudonyme. Formés au Centre national de formation cyber (CNFCyber) du ministère de l’Intérieur, ces gendarmes sont habilités à procéder à des enquêtes numériques sous une autre identité que la leur. Se créant une vie parallèle sur les réseaux sociaux, ils parviennent à gagner la confiance des délinquants et à permettre leur interpellation en flagrance. Afin de préserver l’efficacité de ces techniques, il convient de conserver une nécessaire discrétion sur leur mise en œuvre dans ce territoire hors du commun. Le volet numérique des investigations est de plus en plus important, ce qui nécessite du matériel informatique de pointe et l’achat de logiciels dispendieux, pour permettre aux enquêteurs d’accomplir au mieux leurs missions. Le cyberespace est en effet un enjeu sécuritaire majeur pour faire face à des groupes criminels de plus en plus organisés.
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La Guyane étant implantée en plein cœur du continent sud-américain, le volet international est particulièrement important. L’étroite coopération internationale entre la gendarmerie et les forces de sécurité des États limitrophes se traduit par des résultats concrets. Les interpellations au Brésil ou au Suriname de malfaiteurs ayant commis des crimes en Guyane sont fréquentes. Les gendarmes français procèdent également à l’interpellation en Guyane de criminels recherchés par les autorités des pays frontaliers. À titre d’illustration, plusieurs membres d’une bande armée recherchée par la police fédérale brésilienne ont ainsi été interpellés en septembre 2024 par les gendarmes du COMGEND-GF en vue d’une remise à leurs homologues brésiliens. Le message est clair : les malfaiteurs ne disposeront d’aucune zone refuge, ni en Guyane, ni dans les États voisins.
Le réseau construit par la S.R. a fait ses preuves. Grâce aux renseignements obtenus, couplés aux investigations des enquêteurs, l’unité, saisie chaque année d’une quarantaine d’homicides, affiche notamment un taux record de résolution de ces crimes de près de 75 %.
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