Cyclone Chido : secours, sécurité et ordre publics, distribution alimentaire,… les gendarmes engagés auprès de la population mahoraise
- Par le commandant Céline Morin et le capitaine Tristan Maysounave
- Publié le 22 décembre 2024

Le général de division Pierre Poty, commandant en second de la gendarmerie d’outre-mer, est arrivé sur l’île de Mayotte jeudi 12 décembre 2024 au matin, pour occuper une fonction inaugurée en Nouvelle-Calédonie, celle de conseiller du Commandant de la gendarmerie (COMGEND) locale, le général Lucien Barth, qui lui est à la manœuvre opérationnelle face à cette crise d’ampleur. Le GDI Poty revient sur les mesures mises en œuvre en amont du cyclone, les missions prioritaires des gendarmes après son passage destructeur, ainsi que l’arrivée des renforts.
Mon général, comment la gendarmerie se prépare-t-elle à ce type de catastrophe ?
Bien évidemment, des mesures opérationnelles sont anticipées dans les territoires régulièrement impactés par ce type de phénomènes climatiques. Lorsqu'un cyclone est prévu, on met en place des services un peu différents, notamment en rendant les unités territoriales autonomes. En effet, après un cyclone, les communications sont souvent coupées, il faut donc qu'elles aient la capacité de travailler en autonomie. Des mesures matérielles doivent également être prises en compte, comme la gestion des rations de combat, la mise en place de réserves de gazole, d'eau et de lots cycloniques intégrant des tronçonneuses, des groupes électrogènes, etc., le tout afin d'assurer une autonomie maximale.
Mayotte, en revanche, n’a pas l'habitude des cyclones. L’île n’a pas connu un tel phénomène depuis 40 ans. Par conséquent, la culture du risque cyclonique s’est estompée et les habitants ne savaient pas réellement à quoi ils allaient être confrontés. Cette situation concerne la population comme les acteurs étatiques de façon générale, et génère une contrainte supplémentaire.
Quelle était la situation sur l’île au lendemain du passage du cyclone Chido ?
Chaque cyclone est différent, mais il était certain que les zones d’habitat informel de Mayotte allaient être durement touchées et qu’une catastrophe humanitaire était à prévoir, avec au moins 100 000 personnes sans abri dans le département (l’île compte 250 000 habitants, auxquels s’ajouteraient au moins 100 000 personnes en situation irrégulière, NDLR). Et en effet, les habitations précaires ont été littéralement balayées. 80 % des foyers ont été privés d’électricité. Les réseaux de téléphonie et d'internet ont été rendus quasiment inopérants. Le réseau de fourniture d’eau et d’assainissement a été coupé. La majeure partie du réseau routier était impraticable. L’hôpital de Mamoudzou a été endommagé mais a continué de fonctionner au ralenti.
La gendarmerie a également été touchée, avec notamment une cinquantaine de logements détruits, mais elle reste très sereine et opérationnelle. Les gendarmes affectés à Mayotte font preuve de beaucoup de résilience et sont habitués à la gestion de crise. Ils ont appliqué les principes à mettre en œuvre dans ce genre de situation, basés sur la cohésion et l’esprit de corps. Au sein des casernements, cela s’est traduit par la prise en compte des familles, le relogement en interne, le déblaiement des casernes, etc. Parallèlement, la mobilisation des militaires a été immédiate sur le terrain afin de porter secours, de reconnaître et de dégager les axes, de reprendre contact avec les habitants et les élus pour les rassurer. Dans une telle situation de crise, il faut des commandants de brigade capables de prendre des décisions, de commander et d'organiser un service pertinent face à une situation exceptionnelle. Le rôle du chef est primordial.
Je suis toujours frappé par le côté fataliste des habitants de Mayotte, qui leur permet d'accepter leur sort et de continuer à avancer. Quelques minutes après le cyclone, on croisait des gens qui disaient : « Nous sommes en vie et nous allons reconstruire. » Pour eux, c’est la volonté de Dieu. Ils ont appris à vivre dans des conditions difficiles. 75 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. Les coupures d'eau sont fréquentes. Ce sont des gens très résilients.
Quel a été l’enjeu immédiat pour la gendarmerie ?
Après le passage du cyclone, le rétablissement de toutes les liaisons avec l'ensemble des unités constitue un enjeu majeur pour la gendarmerie. Sans liaison, il est impossible d'établir des comptes rendus concernant la situation opérationnelle et l’état des gendarmes. Il est alors impossible d'exercer une quelconque fonction de commandement.
La résilience des moyens de communication est primordiale et, en l’espèce, celle-ci s'est avérée insuffisante en raison d'un manque de moyens satellitaires opérationnels. Toutes les unités n’en étaient pas dotées et celles qui en avaient n’ont pas fonctionné. Il a donc fallu recourir au contact physique, ce qui supposait de dégager les axes, ce qui a pris du temps avant que l’ensemble des unités puisse être joint.
Il faut également s’assurer de la résilience de l’arme. La difficulté, c’est que les constructions sont rarement aux normes cycloniques dans la région. Le bâti a donc été gravement endommagé par le cyclone, ce qui rend la gestion de la crise post-crise compliquée, car il est difficile de mettre les gens à l’abri.
Quelles seront les priorités opérationnelles pour les jours et les semaines à venir ?
Le COMGEND a établi trois lignes d’opérations. La première est de garantir le fonctionnement des unités. En effet, certaines casernes ont été totalement détruites. Il faut donc s’assurer que l’ensemble du dispositif est opérationnel. Il faut ensuite évaluer la situation et les dégâts causés.
Les gendarmes ont consacré l'essentiel de leurs premières missions aux opérations de secours. Cela implique de dégager les axes, ce qui a pris plusieurs jours, pour permettre la circulation des secours et des véhicules de logistique, mais aussi pour prendre contact avec la population. Il est donc important de disposer du matériel nécessaire pour faire face à cette situation (VBRG, TRM 2000, etc.). Ces différents moyens ont été répartis sur l’île.
La seconde ligne d’opération est le maintien de l’ordre public, qui constituera un enjeu majeur, en particulier au cours des semaines à venir. Des tensions sont inévitables à l’avenir, car le retour à la vie normale prendra beaucoup de temps.
Enfin, la troisième ligne d’opération est le contact et la visibilité. Il faut aller au devant des populations sinistrées, rechercher d’éventuels blessés et reconnaître toutes les zones sinistrées. Il faut également rassurer les populations qui craignent les pillages. La visibilité des gendarmes, facilitée par les renforts envoyés sur place, est donc primordiale.
Quelles sont les principales difficultés auxquelles le COMGEND de Mayotte est confronté ?
Les problématiques sont multiples. Tout d’abord, comme je l’ai précédemment évoqué, nous devons faire face à l’interruption des communications ainsi qu'aux problèmes de liaison. Un défi logistique majeur se pose également à nous pour nourrir les 800 gendarmes du COMGEND (350 gendarmes départementaux et 450 gendarmes mobiles, ainsi que leurs familles), sans compter les renforts supplémentaires qui vont porter le total des gendarmes sur le département à 1 200. Pour ce faire, nous avons besoin, par exemple, de 2 500 rations par jour, si nous incluons les familles. Une véritable course contre la montre a été engagée pour acheminer cette logistique sur zone.
Un autre défi nous attend : la reconstruction à long terme des casernes, car toutes ont été impactées, parfois structurellement. Le COMGEND est également confronté à un défi conjoncturel : faire fonctionner les unités de manière dégradée et assurer la sécurité des familles. Nous cherchons des solutions de relogement, même rudimentaires, mais il faudra du temps pour reloger tout le monde.
La double insularité constitue une autre contrainte importante. Les flux humains et matériels arrivent sur Petite Terre, où se trouve l’aéroport, alors que les besoins émanent majoritairement de Grande Terre. Le transport doit se faire par barges, lesquelles ont quasiment toutes été endommagées, ce qui rend le défi logistique encore plus ardu. Actuellement, nous opérons en mode dégradé sur les barges restantes. Le principal défi concerne l'approvisionnement en eau et en nourriture. L’électricité est secondaire. Il s'agit d'une priorité humaine, mais aussi d'ordre public, car le manque de denrées pourrait conduire à des pillages.
Quels sont les renforts déjà arrivés et ceux attendus ?
Dans le cadre de l’opération de démolition d’habitations précaires, le COMGEND bénéficiait déjà du renfort de gendarmes mobiles. Au moment du passage du cyclone, 350 gendarmes départementaux et 450 gendarmes mobiles étaient ainsi présents sur place.
Mercredi 18 décembre 2024, 51 gendarmes projetés depuis l’Hexagone sont arrivés à Mayotte, après avoir transité par La Réunion, où un véritable hub a été mis en place pour acheminer le fret et les renforts, via un pont aérien combinant moyens civils et militaires. Il de Paris 2024s’agit de spécialistes issus du Centre national des opérations (CNO), de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN), du Service central des réseaux et technologies avancées (SCRTA), du Service de soutien à la projection opérationnelle (SSPO), du Commandement de la gendarmerie des Outre-mer (CGOM), du Service d’information et de relations publiques des armées – gendarmerie (SIRPA-G) et d’un groupe de marche de la région de gendarmerie d’Île-de-France.
Nous attendons encore deux Compagnies de marche (CdM), soit 200 gendarmes départementaux, ainsi que deux escadrons de gendarmerie mobile, soit 150 personnels.
C’est d'ailleurs la première fois que nous mettrons en œuvre des compagnies de marche de la Gendarmerie départementale (G.D.) depuis leur première mise en œuvre lors des JOP. Cette manœuvre est très intéressante pour renforcer les unités territoriales et permettra d’assurer davantage de visibilité sur le terrain, tandis que la G.M. sera davantage tournée vers l’ordre public, le déblaiement des axes, etc. C’est vraiment l’une des forces de la gendarmerie que de pouvoir mettre en place ce type d’unité de circonstance en si peu de temps. La compagnie de marche arrivée de La Réunion est ainsi composée de généralistes et de spécialistes qui vont s’agréger pour travailler au profit des compagnies ; ainsi, chaque compagnie, c’est-à-dire Koungou et Dembeni, aura une CdM en appui.
L’épisode cyclonique a éprouvé tout le monde. Les premiers jours de la crise ont été épuisants, tant sur le plan physique que psychologique. Outre l’aspect opérationnel, l’arrivée de ces renforts va avoir un impact positif sur le moral de la population et des Forces de sécurité intérieure (FSI). Côté gendarmerie, le COMGEND dispose de toutes les spécialités nécessaires, mais lorsque les relais radio sont détruits et les pylônes sectionnés, nous devons faire appel à des moyens nationaux pour faire face. Les spécialistes du SCRTA et du J6 CNO (transmissions/communications), pourront nous apporter des solutions techniques temporaires et procéder à la reconstruction progressive des sites. Le SCRTA dispose par ailleurs de moyens radio satellitaires, ce qui permettra aux unités d’échanger des données opérationnelles et de rétablir la connexion avec les applications métier.
Nous avons également besoin des spécialistes de l’IRCGN pour apporter un appui aux gendarmes en matière d’identification des victimes, ainsi qu’aux structures locales de l’institut médico-légal, où les médecins légistes sont en nombre insuffisant.
Si le COMGEND est dimensionné pour un fonctionnement habituel, il ne l’est pas pour une gestion de crise d’une telle ampleur. Il a donc également des besoins en termes de logistique qu’il ne peut pas combler avec ses propres moyens. Cela concerne les affaires immobilières, le budget, la logistique opérationnelle, le fonctionnement continu du Poste de commandement opérationnel (PCO), la conduite des engins blindés ou encore le renfort des pilotes d’hélicoptère pour assurer les missions de transport et de reconnaissance.
Qu’implique l’arrivée du fret et des renforts pour le COMGEND en termes d’organisation ?
L’isolement des départements ultramarins affecte notre capacité à les renforcer, du moins rapidement. Nous devons donc nous appuyer sur des vecteurs aériens, ce qui nécessite que le gouvernement mobilise les moyens militaires et ceux de la sécurité civile. Cela suppose également que l’aéroport soit en mesure d’accueillir ces avions. Or, dans un premier temps, il ne recevait que des vols militaires, compte-tenu de la destruction de la tour de contrôle et des dégradations sur les moyens dédiés à la sécurité des vols. À ce jour, l’aéroport n’a d’ailleurs toujours pas rouvert aux vols commerciaux.
La deuxième problématique est de savoir comment stocker tout le fret qui arrive et comment l’utiliser. Cela concerne notamment le transport, l’escorte et la distribution de denrées alimentaires et d’eau à la population. Le stockage est un vrai sujet, car il y a peu d’infrastructures, et celles existantes sont fortement endommagées. D’autre part, le stockage en extérieur n’est pas possible : les denrées alimentaires et les bouteilles d’eau se dégradent rapidement sous l’effet du soleil. L’approvisionnement en eau est un défi logistique majeur, car nous devons faire venir de l’eau en bouteille. Si l’on souhaitait distribuer chaque jour 2 bouteilles d’eau à la population, il serait nécessaire d’acheminer près de 800 tonnes par jour d’eau potable, ce qui n’est pas possible. Le rétablissement de l’adduction d’eau constitue donc une priorité absolue pour le préfet de Mayotte, mais cela nécessite de l’électricité (production d’eau potable et pompes pour alimenter le réseau, NDLR).
Enfin, nous devons être en mesure d’assurer la logistique permettant l’hébergement et la mobilité des renforts afin qu’ils puissent remplir leurs missions. Cela implique la mise en place de mesures particulières, comme la réquisition d’hôtels et de véhicules.
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