L’instruction cynophile, « une matière vivante »
- Par Antoine Faure
- Publié le 05 juin 2025

En 1945, la Gendarmerie nationale installait un chenil central à Gramat, dans le Lot, sur la base d’un centre équestre militaire. Le 1er octobre 1996, le lieu prenait son nom actuel de Centre national d’instruction cynophile de la Gendarmerie (CNICG). Présentation par son commandant depuis 2023, le colonel Pascal Segui.
Mon colonel, dans quelles circonstances la gendarmerie a-t-elle décidé de créer un centre d’instruction cynophile à Gramat en 1945 ?
Avant la Seconde Guerre mondiale, le chien était déjà employé en gendarmerie, mais cantonné dans un rôle de garde de structures, et parfois utilisé pour ses qualités olfactives comme pisteur, mais pas dans la recherche de matière fine. En 1945, il a été décidé de créer sur le site du Ségala - qui servait auparavant à la remonte des chevaux de cavalerie - un chenil central de la Gendarmerie, première appellation de l’actuel Centre national d’instruction cynophile de la Gendarmerie (CNICG). L’Institution avait par ailleurs récupéré un certain nombre de chiens, laissés par l’occupant lors de son repli vers l’est, qui participèrent à la constitution d’un cheptel alors composé majoritairement de bergers allemands.
On s’est rendu compte assez vite que les bergers allemands présentaient des problèmes de dysplasie (malformation progressive de la hanche qui entraîne de l’arthrose pouvant se révéler tout au long de la vie d’un chien, NDLR) qui nous ont conduits à les remplacer progressivement par des bergers belges malinois, des chiens rustiques, intelligents, joueurs et loyaux, pour lesquels le terme souvent utilisé de couteau suisse est pertinent. Ils constituent encore aujourd’hui 85 % de notre cheptel.
Depuis 1945, le centre n’a cessé de s’améliorer au gré des besoins du terrain. Le rôle du chien a évolué, justifié par les transformations de la criminalité et de la délinquance, et le centre a suivi cette évolution en modifiant son offre de formation, en l’étoffant pour intégrer davantage le chien dans un volet de police judiciaire. Son organisation a été renforcée pour être en mesure de répondre aux missions de formation qui lui ont été confiées au fil des années.
Depuis 1945, le centre n’a cessé de s’améliorer au gré des besoins du terrain.
80 ans après sa naissance, comment le CNICG est-il organisé ?
Le CNICG compte aujourd’hui 90 personnels : 60 % sont des militaires, 40 % des civils. Une proportion que l’on retrouve au sein du groupe de 24 dresseurs instructeurs en charge du recrutement et du débourrage des chiens et de la formation des stagiaires. Le CNICG est ainsi la seule école où des instructeurs civils forment des militaires.
Nous avons deux colonnes vertébrales. La première est le Département de la formation et des opérations (DFO), qui comprend donc ce noyau de dresseurs instructeurs, ainsi que la Section évaluation contrôle expertise (SECE), composée de cinq dresseurs instructeurs particulièrement capés, qui forment le jury lors des évaluations. Ces derniers sont également projetés à l’étranger pour évaluer les équipes cynophiles dans le cadre de la coopération internationale, comme nous le faisons traditionnellement en Afrique et régulièrement dans les Balkans ces dernières années, où la thématique cynophile monte en puissance depuis le début du conflit en Ukraine. Dernière structure de ce DFO : le Groupe national d’investigation cynophile (GNIC), composante opérationnelle du CNICG, et titulaire, en haut du spectre judiciaire, de la compétence rare en matière de Recherche de restes humains (RRH).
La deuxième colonne vertébrale, c’est le Bureau soutien finances (BSF), qui réalise un suivi budgétaire extrêmement rigoureux, ce qui est très important pour le fonctionnement du centre.
Nous avons également une section commandement, un groupe vétérinaire particulièrement performant au service de nos 130 chiens répartis dans dix chenils, et bien sûr une structure hôtellerie restauration. Et nous ne rencontrons aucune difficulté à trouver des volontaires pour le métier de maître de chien. Il n’y a pas de crise des vocations !
Quelles sont les missions du centre ?
La première mission, c’est de recruter des chiens. Les dresseurs instructeurs, lorsqu’ils ne sont pas engagés sur une formation, vont rechercher des animaux de moins de deux ans, mais pas chiots, en vertu d’un certain nombre de critères, auprès de particuliers, d’éleveurs, d’associations… Le principal critère, c’est sa capacité à jouer, car tout repose sur le jeu. Un chien qui, lorsque le maître lui lance une balle, le regarde d’un air interrogateur, ce n’est même pas la peine d’aller plus loin ! Joueur et sociable donc, c’est un prérequis.
Lorsque le chien arrive au centre, commence la période de débourrage, qui dure d’un à deux mois, au cours de laquelle le maître de chien va préparer l’animal. À ce stade, on va pouvoir choisir la spécificité vers laquelle on va orienter tel ou tel chien, en fonction de ses prédispositions.
Il peut y avoir deux écueils à l’issue du débourrage : technique, mais aussi vétérinaire. Si, malgré ses capacités, le chef vétérinaire estime que l’animal ne pourra être employable sur une durée de huit ou neuf ans, il ne valide pas son incorporation et il est restitué à son propriétaire.
Si on estime qu’il est pertinent de le conserver, au regard de ses capacités et de sa situation vétérinaire, il devient alors la propriété de la gendarmerie, un chien militaire avec un matricule.
Ensuite, au regard des entretiens qui ont eu lieu avec le jury de la section évaluation contrôle expertise, l’enjeu sera de constituer des binômes cohérents, destinés à être ensuite projetés en unité opérationnelle. C’est ce qu’on appelle le mariage, lequel marque le début de la formation de maître de chien qui va durer quatorze semaines.
Évidemment, comme pour un mariage entre humains, ce qui était vrai à un instant T ne l’est pas forcément quelques mois ou quelques années plus tard. Il arrive que l’osmose soit défaite, mais c’est extrêmement rare.
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Comment sont organisés les stages ?
Les formations administratives - dont les gendarmeries spécialisées et le GIGN - expriment des besoins qui sont ensuite validés à la fois par l’échelon central et par le Commandement des écoles de la Gendarmerie nationale (CEGN), qui va déterminer un certain nombre de places de stagiaires en fonction de ces besoins. Ensuite, c’est le CNICG qui organise les stages, avec cinq groupes par stage et une règle : jamais plus de six stagiaires par groupe, afin de permettre au maître instructeur de travailler dans les meilleures conditions. Il est important de comprendre que nous ne parlons pas d’un outil, mais bien d’une matière vivante, avec l’intelligence de situation et la faculté d’adaptation que cela suppose.
On distingue deux types de profil : les maîtres de chien confirmés et les néophytes. Les premiers ont déjà les prérequis, ils ont déjà eu un animal et viennent en chercher un autre et se former avec lui, soit parce que le précédent a quitté le service actif, soit parce qu’ils ont besoin d’un autre animal avec une autre technicité. Ils ont alors la nécessité d’acquérir les fondamentaux inhérents à cette spécificité en suivant à nouveau le stage de quatorze semaines.
Les néophytes sont quant à eux proposés par leur Région d’emploi après une évaluation par le conseiller technique du Groupe d’investigations cynophile (GIC) local, en l’occurrence un maître de chien expérimenté parmi les unités de la formation administrative. Ils doivent d’abord suivre le pré-stage de suppléant maître de chien, d’une durée de cinq semaines, qui va permettre de confirmer la pertinence pour eux de s’inscrire dans ce métier. À l’issue, ils doivent revenir à Gramat pour suivre le stage de maître de chien de quatorze semaines. L’enchaînement peut être très rapide entre les deux stages, dès lors que l’officier cynophile de la formation estime que le suppléant est prêt à revenir.
Il peut arriver que nous prolongions le stage, parce que quatorze semaines, c’est parfois un peu court, surtout en cas de blessure de l’animal ou du maître de chien, ou s’il y a une petite difficulté technique à surmonter. On n’hésite pas alors à compléter la formation, afin que l’équipe soit pleinement qualifiée.
Nous formons 300 à 350 maîtres de chien par an, incluant les suppléants et les recyclages, dont la majorité au cours de trois stages de quatorze semaines, à l’issue desquels on dispose de binômes opérationnels pour armer les Régions et les COMGEND, avec des acquis très importants qu’ils seront en mesure de développer sur le terrain. Nous formons aussi des stagiaires étrangers lors de stages dédiés, où les nationalités sont parfois mélangées. Enfin, nous formons des stagiaires des trois armées, de l’administration pénitentiaire et de la sûreté ferroviaire.
Certains maîtres de chien doivent-ils revenir à Gramat pour parfaire leurs compétences ?
Il peut y avoir deux cas de figure. Soit on a détecté, au cours des quatorze semaines, une petite difficulté non rédhibitoire, et on va alors demander à revoir le binôme l’année suivante de manière à s’assurer que les conseils donnés dans le cadre d’une formation continue à l’issue du stage ont bien été pris en compte, et que le binôme est désormais pleinement opérationnel.
Second cas : c’est la Région d’affectation qui estime qu’il y a un problème et qui nous alerte, par le biais du conseiller technique. Dans ce cas, soit on déplace une équipe sur place, soit on fait revenir le binôme au centre pour vérifier les acquis.
Quelles sont les technicités enseignées au CNICG ?
On en compte désormais dix-huit, réparties en deux grandes familles : la recherche de matières (stupéfiants, armes, billets de banques et explosifs) et la recherche de personnes, qu’elles aient disparu involontairement, à l’instar des jeunes enfants, des personnes vulnérables ou des promeneurs, ou volontairement, comme les malfaiteurs. Indépendamment de la durée de disparition, les chiens formés ont la capacité de suivre une piste même froide et d’aller au bout. Aux côtés de ces deux grandes familles, on trouve les chiens de défense, employés pour la défense de structures ou en assaut au Groupe d’intervention de la Gendarmerie nationale (GIGN).
La 18e et dernière spécificité en date, la recherche de supports numériques, démontre la capacité de la Gendarmerie et du CNICG à s’adapter en permanence à l’évolution de la criminalité. Personne n’aurait imaginé cela il y a quelques années. À l’avènement des cyber-menaces, nous répondons par le « e-dog », avec une nouvelle capacité olfactive de nos chiens, en mesure de mieux lutter notamment contre le blanchiment d’argent ou la pédopornographie. Deux équipes cynophiles ont été formées à titre expérimental. Les résultats positifs obtenus ont justifié la décision de monter en puissance très rapidement sur ce sujet.
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