Entretien croisé avec l'écrivain Maxime Chattam et le lieutenant-colonel Marie-Laure Brunel-Dupin, auteur et analyste comportementale

  • Par Hélène THIN
  • Publié le 12 décembre 2024
Photo de l'écrivain Maxime Chattam et du lieutenant-colonel Marie-Laure Brunel-Dupin, posant debout, côte à côte, souriants, chacun tenant dans ses mains l'ouvrage de l'autre. Derrière eux, sur un mur façon brique, est visible en lettres lumineuses, l'inscription "Gendarmerie"
© SIRPA-G / MDC Brice LAPOINTE

Ce vendredi 6 décembre 2024, le célèbre romancier Maxime Chattam et le lieutenant-colonel Marie-Laure Brunel-Dupin, chef de la Division des affaires non élucidées (DiANE), analyste comportementale et auteur, se sont retrouvés au sein de la Direction générale de la Gendarmerie nationale (DGGN), à Issy-les-Moulineaux, à l’occasion d’une séance de dédicaces. Amis dans la vie, et nourrissant l’un pour l’autre une même admiration, les deux auteurs ont évoqué, ensemble, le temps d’une interview, leur collaboration passée et à venir, ainsi que leur dernier ouvrage : « Prime Time », pour Maxime Chattam (Éditions Albin Michel), et « Serrer les dents », pour le lieutenant-colonel Marie-Laure Brunel-Dupin, co-écrit avec Valérie Péronnet (Éditions Hachette Fictions).

Comment est née votre collaboration ?

Maxime Chattam : Notre collaboration est née il y a quelques années, lorsque le général François Daoust, alors à la tête du Pôle judiciaire de la gendarmerie nationale (PJGN) m’a invité à visiter le Département des sciences du comportement (DSC). C’est ainsi que j’ai fait la connaissance du lieutenant-colonel Marie-Laure Brunel-Dupin. chef du DSC. J’ai alors découvert l’existence de profilers au sein de la gendarmerie nationale. La découverte était totale. Marie-Laure m’a alors pris sous son aile avec générosité. Tandis qu’elle me parlait de son métier, l’idée de consacrer un ouvrage à ce sujet s’est rapidement frayé un chemin dans mon esprit.

LCL Marie-Laure Brunel-Dupin : Lors de cette première rencontre avec Maxime, j’ai passé la journée à lui raconter les histoires qui font le quotidien du Département des sciences du comportement, ravie de partager avec lui mon univers. J’ai toujours eu une grande admiration pour l’auteur, dont j’apprécie la qualité de la plume. Ce jour-là, je me suis attachée à lui montrer que le métier de profiler ne se limitait pas à la vision réductrice véhiculée par les séries télévisées, qui parfois gâchent l’image de ce métier. Dès les premiers instants, cela a matché entre nous.

Et en quoi cette collaboration mutuelle a-t-elle consisté ?

Maxime Chattam : Après notre rencontre, j’ai peu à peu commencé à travailler sur mon projet d’ouvrage, « La Constance du prédateur ». Je me suis alors nourri des récits de Marie-Laure. J’ai pu capter auprès d’elle une multitude d’émotions, liées à son ressenti et à son vécu. Ces rencontres ont aussi été source d’inspiration concernant la description des lieux. Véritable éponge, l’auteur restitue les émotions qu’il saisit par empathie, face aux individus qu’il rencontre, dans les lieux qu’il visite. Je me suis ainsi imprégné de tout ce que Marie-Laure m’a donné.

J’ai alors enrichi mon roman d’un nouveau personnage, évoluant autour de l’héroïne. Pour cela, je me suis inspiré de certains traits de caractère ou détails, parfois amusants, présents chez Marie-Laure.
Une fois l’écriture achevée, je lui ai fait relire le livre, afin de valider la cohérence du récit, car je souhaitais qu’il soit fidèle à la réalité.
Le regard de Marie-Laure, à la fois professionnel et littéraire, a permis cette double lecture du texte, rendant possibles les ajustements liés à la fiction.

LCL Marie-Laure Brunel-Dupin : J’ai eu le bonheur de relire « La Constance du prédateur », une fois l’écriture terminée. De mon côté, j’avais envie de raconter la réalité de mon métier, bien plus passionnante que celle que donnent à voir les séries. J’avais lu des choses, écrites par d’autres, sur ma propre histoire, ou celle de mon département. Certaines étaient fausses. J’ai donc souhaité remettre les choses à leur place. J’ai alors rencontré Valérie Péronnet, journaliste et romancière, à l’occasion d’une interview. J’ai aimé sa façon de raconter, de trouver les mots justes. Nous avons alors décidé de collaborer, à travers l’écriture d’un ouvrage. Nous avons opté pour un roman, afin de conserver la liberté du récit, en mettant un point d’honneur à ne pas déformer la réalité.

Maxime m’a alors donné une confiance incroyable. Il m’a incitée à foncer. Ce n’est pas par hasard si l’un des personnages sympathiques du livre se prénomme Maxime…
Je lui ai également fait relire notre ouvrage, ce qui fut pour moi un grand moment d’angoisse !

Pourriez-vous nous présenter vos romans ?

LCL Marie-Laure Brunel-Dupin : Ce que j’aime, dans mon métier, ce sont avant tout les histoires d’humains. S’il est évidemment question, dans nos livres, de crimes et de leurs auteurs, je parle également de ces enquêteurs incroyables, qui travaillent à la résolution des affaires, et de toutes sortes de situations rencontrées dans la vie courante. C’est aussi cela que j’avais envie de raconter dans nos livres.

Notre premier ouvrage, « Avant que ça commence », a été publié au printemps 2023. L’héroïne, incarnée par Mina Lacan, est une jeune femme de vingt-cinq ans, passionnée par les sciences du comportement. Celle-ci convainc la gendarmerie nationale de créer un poste de profileuse au début des années 2000, une première pour l’Institution. Lorsque Mina se voit confier sa première enquête, elle entreprend de prouver à tous les bénéfices d’une telle approche. Ainsi, j’ai souhaité raconter l’analyse comportementale, discipline fondée sur la compréhension du profil psychologique du criminel, grâce à l’étude de la scène de crime. L’objectif est alors de guider les enquêteurs, et de placer le suspect dans les meilleures dispositions lors de la garde à vue. L’analyse comportementale ne fait pas tout, mais permet aux enquêteurs de gagner en efficacité.

Le second livre, « Serrer les dents », est paru au printemps 2024. L’histoire de Mina se poursuit, à mesure que la carrière de l’héroïne suit son cours.
Ces ouvrages, tous deux écrits par Valérie Péronnet, proposent au lecteur des tranches de vie, inspirés de faits marquants de ma carrière. Les histoires qui y sont racontées sont donc réelles. À mi-chemin entre le roman et le polar, mes livres renferment à la fois des histoires sombres, des crimes, du sang, des relations humaines, professionnelles, de l’humour, du rire… À l’image de la vraie vie des gens ordinaires, ils permettent à chacun de se retrouver.
Valérie, ma co-autrice, a eu une idée astucieuse : créer un personnage fictif, celui de la sœur jumelle de Mina. Cette sœur qui, dans le livre, raconte les états d’âme de l’héroïne, non sans humour. Nous avons pris le parti de créer des personnages attachants, éléments centraux de l’histoire. On a mis beaucoup de vie et d’humanité dans ces deux ouvrages, au travers de leurs protagonistes.

Malgré l’écriture romancée, l’histoire est écrite dans le respect du Code de procédure pénale. C’était là un point essentiel, gage de crédibilité.
L’histoire racontée dans ces deux premiers livres va se poursuivre dans un troisième ouvrage, dont l’écriture va bientôt commencer. Puis un quatrième, et un cinquième… l’idée étant de raconter ma vie, ma carrière. J’ai beaucoup de choses à partager !
Par la suite, le rythme va considérablement s’accélérer. L’unité et les moyens vont s’étoffer. Le nombre d’affaires menées de front va se multiplier, le tout dans une atmosphère demeurant très réaliste.

Maxime Chattam : « Prime time », c’est une histoire dont la scène initiale se déroule sur le plateau du journal télévisé de 20 heures le plus regardé de France. Le J.T. vient de s’ouvrir, lorsque soudain, une ombre masquée, à la voie déformée, jaillit, et pose une arme sur la tempe du présentateur. Elle dit alors, face à la caméra, et devant des millions de téléspectateurs : « Si vous coupez le direct, je le tue ». C’est ainsi que débute ce roman. Un jeu de négociation s’engage alors entre le GIGN et le preneur d’otage. Le livre parle à fois des techniques de négociation utilisées par le GIGN, mais aussi du monde de l’information.

Il aborde notre rapport, en tant que citoyen, à la télévision, à l’information et aux réseaux sociaux. « Prime time » est un thriller soutenu en termes de rythme et de surprises. Il est aussi l’occasion de mettre en lumière l’éventail de compétences et de missions du GIGN, unité que j’ai découverte il a plusieurs années. J’y suis retourné dans le cadre de la préparation de ce nouvel ouvrage. J’ai alors fait le choix de traiter de la force d’intervention, par le biais de la Cellule nationale de négociation (CNN).
Ce livre m’a en outre permis de parler du milieu de la télévision. Je me l’interdisais depuis plusieurs années, dans la mesure où ma femme y travaille. Je me suis finalement décidé, en toute liberté. Ce monde, en particulier celui du Journal télévisé de 20 heures, se mariait parfaitement avec l’univers du GIGN, et celui de la négociation. Il y avait donc de quoi créer un cocktail détonnant !

J’ai enfin choisi, dans ce nouveau roman, d’aller vers une histoire moins sombre, moins glauque. J’avais en effet le sentiment d’avoir fait le tour de la question. Je suis resté dans le thriller, ma marque de fabrication, mais en racontant autre chose.
Mon prochain ouvrage sera encore un thriller, mais dans un style encore différent.

Pourriez-vous nous dire quelques mots sur votre travail et vos romans respectifs ?

Maxime Chattam : J’ai adoré le roman de Marie-Laure et Valérie ! J’ai aimé tout particulièrement cette association entre fiction et réalité. Tout se mélange et s’emboîte parfaitement. Les amateurs de polars y trouveront des codes propres au polar, bien que ce livre n’en soit pas un. Le personnage singulier de l’héroïne, Mina Lacan, à laquelle on s’attache, mais aussi ceux qui gravitent autour d’elle, font aussi la force de ce livre. Ils sont vrais, justes, et attachants, chose plutôt rare dans un ouvrage traitant d’une histoire criminelle.

L’histoire est riche et équilibrée, loin de se cantonner au seul travail d’enquête. Le lien entre les différents ouvrages de Marie-Laure et Valérie, le fait de suivre le personnage de Mina, d’assister à son évolution, tant dans sa vie professionnelle que personnelle, donnent au lecteur le sentiment de connaître l’héroïne. Cette construction fonctionne très bien, et donne envie de connaître la suite.

LCL Marie-Laure Brunel-Dupin : Ce que j’aime avant tout dans les livres de Maxime, c’est ce rythme qui tient le lecteur en haleine. Les descriptions sont fouillées et parfaitement dosées. L’équilibre est parfait ! En peu de mots, le lecteur saisit l’atmosphère, les odeurs… J’ai aussi beaucoup d’admiration pour la qualité de son travail. Maxime est parfaitement documenté. Le réalisme de ses romans et sa façon d’aborder les sujets embarquent immédiatement le lecteur. Il est très percutant. C’est une qualité rare, qui fait sa force.

Vous avez, l’un et l’autre, exprimé à plusieurs reprises un attachement particulier à la gendarmerie nationale. Quelle est l’origine et la nature de ce lien ?

Maxime Chattam : Ce lien remonte à l’enfance. J’ai été bercé dès mon plus jeune âge par les récits de mon oncle, alors gendarme de brigade. Je me suis imprégné de toutes les histoires qu’il a racontées au fil de sa carrière. Les gendarmes sont confrontés à toutes les facettes, bonnes ou mauvaises, de l’être humain. C’est là que réside la richesse de ce métier.

J’ai donc eu à cœur d’écrire sur les gendarmes, alors même qu’un ami, qui exerçait à la Section de recherches (S.R.) de Paris, m’a ouvert les portes de son unité. J’ai d’emblée été saisi par les possibilités narratives incroyables qu’allait m’offrir cette immersion. L’univers que j’ai alors découvert, celui d’une gendarmerie moderne, à la pointe de la technicité, tranchait avec l’image d’Épinal du gendarme.

J’ai voulu montrer cet aspect souvent méconnu, et ainsi contribuer à communiquer différemment sur cette belle Institution. J’ai donc écrit un bouquin sur la S.R. de Paris. Puis d’autres portes se sont ouvertes, me conduisant vers de nouvelles découvertes. Pluralité des services, richesse humaine, éventail de compétences que l’on trouve en gendarmerie constituent un terreau sans fin pour un romancier.

Cette Institution, au service de la Nation, incarne des valeurs d’humanité, dans lesquelles je me reconnais pleinement. J’ai encore tellement d’histoires à raconter que je ne suis pas près de m’arrêter…

LCL Marie-Laure Brunel-Dupin : Je n’aurais jamais imaginé attraper le virus de cette façon, avant d’intégrer la gendarmerie. Je suis profondément attachée à cette Institution aux multiples facettes. C’est une aventure humaine constante ! C’est aussi cela dont j’avais envie de parler dans mes livres. Je souhaitais raconter cette belle maison de l’intérieur.

Pour clore cette interview, pourriez-vous dire un mot sur ce lien qui vous unit ?

Maxime Chattam : Aujourd’hui auteur d’une trentaine d’ouvrages, j’ai rencontré de nombreux experts dans leur domaine. Avec Marie-Laure, il s’est passé un truc différent ! De cette rencontre sont nées plusieurs choses. Un roman, dans un premier temps. Puis une amitié.

De multiples points communs nous unissent. Sa fibre à la fois créative et artistique est rare et particulièrement intéressante. J’aurais adoré exercer le métier de Marie-Laure. Contrairement à elle, je n’ai pas vécu les scènes de crime que je décris dans mes romans.
Je suis très heureux de la voir évoluer, et je suis curieux de connaître la suite, notamment dans sa carrière de romancière.

LCL Marie-Laure Brunel-Dupin : J’apprécie le côté atypique de Maxime ! Il a ce grain spécial, qui me plaît beaucoup. Notre relation est avant tout basée sur la confiance et la complicité. Et j’ai bien sûr une grande admiration pour l’écrivain, Maxime étant le seul auteur de romans policiers que je lis ! Il a enfin été pour moi une grande source d’inspiration. L’aventure se poursuit, et notre collaboration future s’annonce riche et passionnante… 

 

En savoir plus

Retrouvez les ouvrages de Maxime Chattam ainsi que du lieutenant-colonel Marie-Laure Brunel Dupin et Valérie Péronnet

« Prime time », Maxime Chattam (Éditions Albin Michel)

« Serrer les dents », Marie-Laure Brunel Dupin et Valérie Péronnet (Éditions Hachette Fictions)


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