Autopsie de l’assassin : plongée au cœur de l’enquête criminelle
- Par Hélène THIN
- Publié le 03 août 2025
C’est un récit exceptionnel que celui du lieutenant-colonel Daniel Soucaze. Dans son ouvrage « Autopsie de l’assassin » (Mareuil Éditions - 2024), l’ancien gendarme, aujourd’hui retraité, dévoile au lecteur les rouages de plusieurs grandes enquêtes criminelles ayant marqué sa carrière. Tueurs en série, « cold case »… c’est aussi l’histoire d’une époque aujourd’hui révolue qui nous est racontée. Tandis que les moyens technologiques sont encore peu développés, le facteur humain tient alors une place de premier plan dans la résolution des enquêtes.
« J’avais imaginé un fou. J’avais cherché un fugitif. J’avais traqué un cogneur, un étrangleur, un violeur, un pervers qui fait de ses amies ses proies. Désormais la Bête a sombré. Qui est cet être ? Un prédateur ? Un assassin barbare ? Un animal à sang froid ? Est-il encore un homme ? Peut-être est-il tout cela à la fois ? » Le 5 septembre 1997, le tueur en série Patrice Alègre est arrêté en région parisienne, à Châtenay-Malabry. C’est ainsi que prend fin la cavale meurtrière du Toulousain, alors soupçonné d’avoir tué et violé cinq femmes et tenté d’en assassiner une sixième, après l’avoir violée. Cette arrestation survient au terme d’une traque de plusieurs années. Celle-ci nous est racontée par le lieutenant-colonel de gendarmerie Daniel Soucaze, ancien directeur d’enquêtes au sein de la Section de recherches (S.R.) Midi-Pyrénées, dans un ouvrage intitulé « Autopsie de l’assassin » (Mareuil Éditions - 2024). Mais l’auteur nous plonge également au cœur de plusieurs grandes affaires criminelles ayant profondément marqué sa carrière. Autre fil rouge de ce récit glaçant, l’énigme entourant le meurtre de Martine Escadeillas, assassinée le 8 décembre 1986. Ce n’est qu’après trois décennies que ce « cold case » sera élucidé, au prix d’une persévérance sans faille des enquêteurs et des proches de la victime. Plus tard, au cours de sa carrière, Daniel Soucaze croisera aussi la route du tueur en série Pierre Bodein, surnommé « Pierrot le fou », ayant assassiné trois victimes, dont deux enfants.
Originaire des Pyrénées, Daniel Soucaze entre en gendarmerie en 1983. Alors âgé de 21 ans, le jeune sous-officier fait ses premiers pas au sein du Peloton de surveillance et d’intervention de gendarmerie (PSIG) de Châteauroux, dans l’Indre. Il rejoindra par la suite une brigade territoriale, passage obligatoire pour tout gendarme se destinant à la Police judiciaire (P.J.). De cette expérience au plus près des concitoyens, le militaire conservera le souvenir de « moments intenses », et la conviction d’avoir été « le gendarme d’un terroir. »
Il met ensuite le cap sur la Section de recherches (S.R.) de Midi-Pyrénées, à Toulouse, qu’il rejoint à 28 ans. « J’arrivais dans un univers qui m’était étranger et m’impressionnait beaucoup, une gigantesque métropole de plusieurs centaines de milliers d’habitants ! », écrit-il. D’emblée, il est frappé par la succession d’affaires criminelles, pour partie liée à l’activité du tueur multirécidiviste Patrice Alègre, qui sévit alors dans la région. Au sein de cette unité aussi passionnante qu’exigeante, il exerce durant dix années.
Fruit d’une démarche rigoureuse, le témoignage sans concession de Daniel Soucaze propose au lecteur une immersion au cœur de grandes affaires criminelles. On y découvre pas à pas l’avancée des enquêteurs sur la voie de la vérité, à travers l’analyse fine de l’auteur. À l’heure où les gendarmes ne disposaient pas des outils technologiques performants apparus quelques années plus tard, à l’instar du Fichier national automatisé des empreintes génétiques (FNAEG), les facteurs humain et psychologique tenaient alors une place prépondérante. « Voici un livre éclairant, utile, personnel. Pour celles et ceux qui veulent comprendre ce qui se passe et qu’on ne voit pas toujours, la cuisine des enquêtes et pas seulement le service finalisé à table », écrit Alain Bauer, professeur de criminologie et préfacier de l’ouvrage de Daniel Soucaze.
Après avoir œuvré sans relâche durant une dizaine d’années pour voir aboutir ces nombreuses enquêtes criminelles, l’auteur quittera finalement la S.R. à la fin des années quatre-vingt-dix, peu avant l’avènement de nouvelles technologies qui révolutionneront l’exercice du métier d’enquêteur. Sa réussite au concours d’officier de gendarmerie le conduira vers des responsabilités de commandement dans d’autres unités. Entretien avec un homme dont l’action fut sans cesse portée par la recherche inlassable de la vérité.
Comment est né le projet d’écriture de cet ouvrage ?
J’ai toujours aimé écrire. Mais mon activité professionnelle ne m’en laissait guère le loisir. Aussi ai-je peu à peu nourri le projet de prendre la plume, l’heure de la retraite ayant sonné. J’avais alors envie de partager avec le plus grand nombre ce parcours professionnel quelque peu atypique qui avait été le mien. Puis un événement marquant a achevé de me convaincre.
À l’été 2015, j’ai reçu l’appel d’Anaïs. Mon interlocutrice n’était autre que la fille de Patrice Alègre. Âgée de huit ans lorsque je l’ai rencontrée pour la première fois, Anaïs était alors devenue une jeune femme. M’est revenu en mémoire le visage de cette enfant innocente, qui m’avait aidé à mieux appréhender le monde dans lequel je pénétrais : celui de ces hommes a priori ordinaires, qui un jour se transforment en assassins. Face à la démarche initiée par cette jeune femme en quête de réponses, nous convînmes alors de nous rencontrer.
J’ai souhaité, enfin, rendre hommage aux nombreuses victimes dont j’ai croisé la route. Ainsi qu’à toutes les familles auxquelles un être cher a été arraché, dont certaines sont encore à la recherche de la vérité. Cet ouvrage est un encouragement à la persévérance et au combat pour la vérité.
Ce sont toutes ces choses à la fois qui m’ont encouragé à écrire. Pour la mémoire des victimes, mais aussi pour ne pas protéger les auteurs de ces actes barbares, j’ai fait le choix d’un récit transparent.
Ces années, dont j’ai voulu faire le récit, furent les dix plus belles de ma carrière, en termes d’intensité, de responsabilités, de déceptions et de satisfactions.
De quels moyens disposiez-vous à l’époque ?
Les faits que j’évoque dans l’ouvrage nous plongent une trentaine d’années en arrière.
En 1997, année de l’interpellation de Patrice Alègre, le Fichier national automatisé des empreintes génétiques (FNAEG) n’existait pas. Créé par la loi du 17 juin 1998 relative à la prévention et à la répression des infractions sexuelles ainsi qu'à la protection des mineurs, il constitue aujourd’hui un outil majeur au service des enquêteurs. En 2002, alors que Patrice Alègre comparaît devant la Cour d'assises de Haute-Garonne, qui le condamnera à la réclusion criminelle à perpétuité, le FNAEG ne comptait alors que 4 000 profils référencés, contre plus de cinq millions aujourd’hui. Il en est de même en ce qui concerne les moyens de la Police technique et scientifique (PTS). La discipline a connu des avancées techniques majeures au cours des deux dernières décennies.
À l’époque des faits, notre approche n’était donc pas la même. Le facteur humain était, plus qu’aujourd’hui encore, essentiel à la résolution de l’enquête criminelle. Si les témoignages sur lesquels nous appuyions notre action nous ont permis de faire progresser les investigations sur le chemin de la vérité, ils eurent aussi, parfois, des effets délétères. En témoigne le récit de la voisine de Martine Escadeillas, assassinée en décembre 1986. Dans ce « cold case », l’absence de réaction de cette femme au moment des faits, exerçant par ailleurs la profession de médecin, puis ses déclarations erronées face aux enquêteurs, eurent une incidence déterminante. Cette affaire souligne toute l’importance, mais aussi la subjectivité, et parfois les failles, que peuvent présenter les témoignages. Ainsi, les dépositions des témoins doivent faire l’objet de la plus grande prudence chez l’enquêteur.
L’appui technique dont nous disposons aujourd’hui représente un atout incontestable. Pour autant, l’engagement humain demeure fondamental, et nul logiciel ne remplace l’investissement des enquêteurs.
Comme je l’ai décrit dans l’ouvrage, j’ai entretenu avec les familles et les proches des victimes un lien étroit et empreint d’une grande honnêteté, tout au long de l’enquête, parfois même au-delà. J’ai partagé avec eux cette même quête de vérité, mes doutes et mes succès.
Quels sont les facteurs clés ayant présidé à la résolution des différentes enquêtes ?
L’endurance et la persévérance sont la clé de la réussite. C’est d’autant plus fondamental que l’enquête est longue et complexe. Celle sur le meurtre de Martine Escadeillas s’est ainsi déroulée sur plus de trois décennies. Dans ce type d’enquête, fermer une porte constitue déjà une victoire. Ma détermination à trouver la vérité, en écho à celle des familles, a guidé chacune de mes actions, dans l’espoir que justice soit rendue en la mémoire de ces femmes tombées aux mains de la barbarie. Ces années, durant lesquelles j’ai traqué ces criminels, m’ont appris qu’il ne faut jamais désespérer.
Dans toute affaire de crime, outre l’identification de l’auteur des faits, l’enquêteur doit aussi parvenir à décrypter le langage du meurtrier. Car ce dernier assemble, de façon presque systématique, des faits exacts et inexacts, transforme la vérité et dissimule les éléments les plus gênants à ses yeux. Il est donc nécessaire, durant l’interrogatoire, de jouer de l’empathie pour capter l’ego du mis en cause, sans pour autant tomber sous son emprise. Dans l’ouvrage sont relatées l’audition de Patrice Alègre et la stratégie mise en œuvre afin d’obtenir ses aveux.
L’enquêteur doit également collaborer avec les différentes parties prenantes de l’enquête. Il est en effet suicidaire que de vouloir travailler seul en matière judiciaire.
Enfin, lorsqu’une affaire est médiatisée, l’enquêteur doit faire preuve d’une grande vigilance afin de ne pas commettre d’erreur sous l’effet de la pression médiatique.
Lorsque je regarde en arrière, je réalise à quel point la fonction de directeur d’enquête est délicate, au vu des différents écueils auxquels celui-ci peut se heurter : erreur de jugement, lassitude, exposition à la critique…
Quel regard portez-vous sur le système actuel ?
Le décloisonnement entre les services d’enquête et de justice demeure selon moi un enjeu de premier plan. Pour revenir à l’affaire Alègre, il y avait dans le comportement et le mode opératoire du meurtrier quelque chose de systématique. Un meilleur partage de l’information entre les services aurait sans doute permis de définir plus précocement les caractéristiques communes entre les différents meurtres, puis de partager nos données ainsi que nos moyens, pour agir plus vite.
Bien que les choses aient évolué dans le bon sens, notamment avec la création de l’Office central pour la répression des violences aux personnes (OCRVP) par la Police, et la Division des affaires non élucidées (DIANE) par la Gendarmerie, le traitement des affaires criminelles doit encore être amélioré, grâce à l’appui de nouveaux outils.
Le 1er mars 2022, l’État a ouvert la voie de l’espoir à de nombreuses familles de victimes, avec la création du nouveau pôle judiciaire dédié aux crimes sériels et aux affaires non élucidées, au sein du tribunal judiciaire de Nanterre.
L’un des enjeux est d’établir des liens entre les procédures complexes disséminées sur l’ensemble du territoire national. Le chantier s’annonce considérable.
Nous ne pouvons que nous réjouir de voir l’État, au plus haut niveau, impulser une nouvelle organisation des services en charge du traitement des crimes.
Après ce premier ouvrage, quels sont vos projets littéraires ?
J’ai rédigé un second manuscrit sur un autre thème fondamental, touchant plusieurs millions de Français : celui des proches aidants, dont le rôle dans notre société est crucial. Dans ce nouveau récit, aujourd’hui achevé, deux histoires de vie se superposent et s’entremêlent…
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