La face cachée des Outre-mer
- Par la lieutenante Floriane Hours
- Publié le 13 janvier 2026
Situés sur des axes majeurs de la criminalité organisée mondiale, dix des onze territoires ultramarins français subissent depuis plusieurs années une hausse considérable de la violence et des trafics en tout genre. Implantation de gangs, trafics de stupéfiants, vols à main armée : à quoi ressemble aujourd’hui l’état sécuritaire des Outre‑mer français en matière de criminalité organisée ?
Les onze territoires ultramarins français représentent une zone de 110 406 km2.. La France possède ainsi le deuxième plus grand espace maritime au monde derrière celui des États-Unis. Riches d’une culture endémique, dotés pour certains de leur propre langue et de leur propre identité, ces territoires abritent aujourd’hui plus de deux millions d’habitants. Situés pour certains à l’autre bout du monde, leurs plages de sable blanc et leurs eaux turquoise font rêver des milliers de touristes. Mais derrière cette image de carte postale se cache une réalité bien moins idyllique. Depuis dix ans, la situation sécuritaire des Outre-mer ne cesse de se dégrader. Placés sur les routes internationales des différents trafics, ces territoires concentrent à eux seuls une part conséquente de la criminalité française, avec 29,6 % des homicides, 15 % des atteintes aux biens, 25 % des atteintes aux personnes et 70 % des Vols à main armée (VAMA) constatés en zone gendarmerie pour l’ensemble du territoire (métropole et Outre-mer confondus). Que ce soit dans le Pacifique, l’océan Indien ou les Caraïbes, face à cette montée de la criminalité, la gendarmerie – qui couvre 98 % de ces territoires – ne cesse d’ajuster et de renforcer son action.
Des phénomènes criminels endémiques
Dans la zone caribéenne, au cœur du canal du Mozambique, au large de Madagascar, du Canada ou sur la route du Pacifique, les Outre-mer français se situent, pour bon nombre d’entre eux, sur les principales routes mondiales du narcotrafic. Des positions géographiques qui ne sont pas sans conséquences. En Guyane, porte d’entrée de la France en Amérique du Sud, les phénomènes de criminalité, principalement en provenance du Suriname ou du Brésil, impactent de plus en plus le territoire, avec la présence croissante de gangs et de factions armées brésiliennes. Ces structures ne s’organisent plus selon une logique territoriale, mais selon une logique de spécialité : les factions armées brésiliennes se spécialisent, par exemple, dans la logistique et le transport de marchandises, tandis que les gangs, à la frontière avec le Suriname, se concentrent sur l’écoulement de produits tels que l’or et les armes, ou encore le proxénétisme. Des phénomènes qui servent de point d’appui à d’autres trafics (armes et êtres humains) et qui drainent avec eux de nombreux actes de violence. En 2024, 485 VAMA ont ainsi été recensés en Guyane (soit 35,4 % de tous ceux pris en compte par la gendarmerie au niveau national). Cette violence ne touche plus seulement l’arrière-pays et les villes frontalières, mais aussi les principales agglomérations comme Kourou ou Cayenne.
Dans les Antilles, le constat est similaire bien que la criminalité s’organise non pas selon une logique de spécialité, mais selon une logique territoriale. Principalement exogène, elle provient en grande partie des îles voisines de La Dominique, de Sainte-Lucie et d’Haïti, favorisée par la proximité et la facilité des échanges par voie maritime de matériels ou de produits illégaux (malgré les contrôles renforcés des unités locales). Zone de consommation et de transit de la drogue (notamment de la cocaïne), les Antilles françaises sont également, et de manière consubstantielle au narcotrafic, très impactées par le trafic d’armes. Des armes de poing auxquelles s’ajoutent aujourd’hui des fusils d’assaut, véritables armes de guerre. Dans les territoires, les conséquences sont désastreuses en termes de VAMA et d’homicides. En 2024, en Martinique, le taux d’homicide a bondi de 66 % par rapport aux années précédentes. En Guadeloupe, le nombre de VAMA a explosé, avec une hausse de plus de 13 %, représentant 8,6 % de l’ensemble de ceux enregistrés par la Gendarmerie nationale. Sur ces deux territoires, on dénombre depuis le début de l’année 2025, 75 homicides, dont la plus grande partie par arme à feu. Sur les îles de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin, les car-jackings, les enlèvements et les règlements de comptes entre gangs ont doublé au cours des deux dernières années. Les deux îles affichent aujourd’hui un taux de criminalité 102 fois plus élevé qu’en métropole. À Saint-Martin, la situation particulière de l’île, partagée entre deux pays (la France et les Pays-Bas), favorise l’installation et le développement de gangs structurés, agissant des deux côtés de l’île. Une criminalité locale, en lien direct avec les bandes d’autres îles des Antilles et de Guyane, dont les actions impactent ensuite directement la métropole, lieu d’acheminement de la drogue via des moyens aériens (mules, colis, etc.) ou maritimes (conteneurs).
Désormais structurées, agissant en réseau telles des multinationales du crime, ces organisations criminelles sont continuellement à la recherche de nouvelles parts de marché. Des territoires autrefois préservés commencent à leur tour à être impactés. Sur les deux îles de Saint-Pierre-et-Miquelon, situées à une centaine de kilomètres de Terre-Neuve, au Canada, de nouveaux réseaux commencent doucement, mais sûrement, à s’implanter. « Nous commençons à détecter sur ces deux îles des dossiers en matière de stupéfiants, concernant le cannabis, mais aussi, ce qui est plus surprenant, la cocaïne », explique le colonel Nicolas, en charge de la P.J. au sein du Commandement de la gendarmerie d’outre-mer (CGOM).
L’évolution des physionomies criminelles
Dans l’océan Indien, là aussi le paysage criminel évolue. À Mayotte et à La Réunion, en quelques années, la situation sécuritaire s’est assombrie et les phénomènes criminels, autrefois locaux et restreints entre La Réunion et l’île Maurice, se sont multipliés, diversifiés et structurés. « La Réunion est depuis longtemps un territoire producteur de cannabis, exporté ensuite sur l’île Maurice. Mais avec l’intensification de la répression sur l’île Maurice, les criminels ont perdu des parts de marché. Pour continuer à croître, ils ont dû se diversifier en développant notamment le trafic d’autres substances, comme la cocaïne ou, de plus en plus, les drogues de synthèse en provenance de métropole. Un autre phénomène émerge également sur l’île : le blanchiment d’argent, notamment celui des narcotrafiquants de l’Hexagone qui profitent de la proximité avec le paradis fiscal qu’est l’île Maurice. » À Mayotte, la situation est quelque peu différente : « Sur l’île, la criminalité organisée tourne pour l’instant autour des flux migratoires, avec la traite des êtres humains et l’exploitation de la misère, la prostitution, etc., le tout tenu par des réseaux structurés, issus des Comores, mais plus seulement », explique le colonel Nicolas, avant de préciser : « aujourd’hui, nous avons au sein de ces réseaux des criminels qui viennent également de Madagascar ou de la région des Grands Lacs sur le continent africain. » À l’exploitation de la misère humaine, s’est ajouté un autre type de criminalité organisée transnationale : le narcotrafic. Un sujet majeur pour les forces de sécurité intérieure de cette île située sur l’une des grandes routes du narcotrafic reliant l’Iran et le Pakistan au Mozambique en passant par le canal éponyme. « Nous avons longtemps cru être protégés en pensant que les drogues sur l’île provenaient principalement des Métropolitains, mais nous nous sommes aperçus que, comme toujours avec les stupéfiants, ceux-ci avaient progressivement pénétré en profondeur la société. Il y a plus d’un mois, une vingtaine de kilos de cannabis en provenance du Kenya et à destination de Mayotte ont par exemple été saisis aux Comores. »
À plus de 16 000 km de Mayotte, au cœur de l’océan Pacifique, les territoires ultramarins français ne sont pas non plus épargnés. Situées sur un couloir reliant le continent américain à l’Australie et à la Nouvelle-Zélande, la Polynésie française, recouvrant un territoire grand comme l’Europe, et la Nouvelle-Calédonie sont devenues, au fil des années, des zones de consommation et de rebonds du narcotrafic, et particulièrement d’une substance : la méthamphétamine, plus connue localement sous le nom d’ICE. Si le cannabis, appelé là-bas « paka » ou « pakalolo », reste produit et consommé localement, faisant l’objet de trafics internes mais moins structurés, le cas de l’ICE se distingue sensiblement. Achetée aux États-Unis pour environ 30 euros le gramme, elle est revendue en Polynésie française à plus de 1 500 euros. Cette rentabilité attire les réseaux criminels, qui transportent la drogue par voie aérienne ou maritime, via des voiliers de plaisance, des porte-conteneurs, etc., mais pas seulement. Des particuliers, consommateurs réguliers ayant besoin d’argent pour s’en procurer, des jeunes ou d’autres profils, tentent régulièrement leur chance dans l’espoir de s’enrichir en se rendant à Los Angeles ou dans d’autres régions des États-Unis pour acheter le maximum de produit, afin de le revendre sur le territoire polynésien. « Si ça marche, c’est Broadway », s’exclame le colonel Nicolas. Si ce type de criminalité organisée n’impacte pas ou peu la métropole, elle a néanmoins une conséquence directe sur la population locale, avec une augmentation de la violence et de l’embrigadement de jeunes locaux dans des réseaux criminels structurés et internationaux.
La réponse de la gendarmerie
Pour faire face à ces problématiques, sur l’ensemble des territoires ultra-marins, la Gendarmerie nationale a, depuis 2023, considérablement renforcé son action, mettant en place une réponse judiciaire et opérationnelle mieux adaptée aux réalités locales, comme l’explique le colonel Nicolas. « Depuis fin 2023, nous avons œuvré au rapprochement entre les Officiers adjoints de police judiciaire (OAPJ) et les Officiers adjoints au renseignement (OAR) pour former un binôme indissociable. En rapprochant la Section d’appui judiciaire (SAJ) et la cellule RENS (renseignement) pour créer la SAJ-RENS, nous avons pu mieux agir sur la collecte, le traitement et l’analyse du renseignement, ainsi que sur la connaissance des milieux criminels, afin d’être plus efficaces et de cibler les bonnes personnes. Ensuite, pour lutter contre la criminalité organisée, nous améliorons la tenue du territoire, notamment le trait de côte (zone littorale, NDLR). Pour cela, nous travaillons avec nos moyens humains et matériels, comme nous l’avons fait par exemple pour l’opération Scotopelia en Martinique (une opération judiciaire de trois mois qui a permis la saisie de 2,16 kg de cocaïne, d’armes, de munitions, etc.). Depuis plusieurs années, nous développons des axes de coopération avec les forces armées françaises, notamment la Marine nationale, ainsi qu’avec les forces de sécurité intérieure de pays frontaliers, comme le Brésil, le Suriname, La Dominique, Sainte-Lucie, le Canada, Maurice, Madagascar ou les Comores. » Une coopération le plus souvent bilatérale, qui prend différentes formes : « Cela peut être de la formation, mais aussi la mise en place de moyens spéciaux, comme des équipes cynophiles ou des appuis aériens avec nos hélicoptères pour aider les forces de sécurité voisines. Mais c’est surtout l’échange de renseignements, en bilatéral, sur la connaissance des milieux criminels et des cibles à haute valeur ajoutée. Cela fait gagner un temps précieux. Cela permet d’anticiper les mouvements de tel ou tel individu pour mettre en place des dispositifs d’interpellation. » Une action complète pour lutter contre tout type de phénomène de criminalité tel que le narcotrafic mais également le trafic d’armes. « Face à son ampleur, la gendarmerie s’investit massivement contre le trafic d’armes dans les Antilles et en Guyane. En lien avec l’IRCGN et le SCRCGN, une dizaine de gendarmes ont été formés cet automne avec l’idée de créer, au sein des Outre-mer, un réseau de référents. En parallèle, nous travaillons sur un enrichissement conséquent de la base de données balistiques Evofinder (base de données mondiale, NDLR). Lorsqu’une arme est retrouvée, nous effectuons un tir de récupération d’ogive, puis nous les envoyons à l’IRCGN, qui pourra ensuite l’intégrer en base et voir si des liens avec d’autres affaires ressortent. »
Depuis la mise en place de ce plan d’action, qui ne cesse d’évoluer pour s’adapter à la criminalité organisée, des résultats déjà très encourageants ont pu être observés. « On voit vraiment des effets très concrets, avec des résultats tangibles en matière de ciblage d’individus recherchés ou d’arrestation de criminels de haut rang, qu’il s’agisse de factions armées brésiliennes, d’équipes structurées ou d’individus particulièrement dangereux et signalés, notamment à Saint-Martin, dans les Antilles, en Martinique ou en Guyane. Après, il faut garder des ambitions modestes. Nous savons très bien qu’à notre échelle, nous ne pouvons pas, à nous seuls, endiguer et interrompre le trafic mondial de cocaïne. En revanche, nous pouvons être plus efficaces en matière de renseignement, mieux participer à la constitution de dossiers solides, essayer de mieux sécuriser nos zones et, peut-être, apporter plus de renseignements à d’autres services avec lesquels nous échangeons », conclut le colonel.
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