Le CRGN lance un cycle de recherche collective relatif à la lutte contre la pédocriminalité et le soutien de l’enfance victime

  • Par Antoine Faure
  • Publié le 13 novembre 2025
© GEND/SIRPA/MJR F. BOURDEAU

Dans la salle d’honneur de la Garde républicaine, quartier des Célestins, le Centre de recherche de la gendarmerie nationale (CRGN) a organisé, mardi 4 novembre 2025, un atelier de recherche ayant pour thème l’innovation dans le recueil de la parole de l’enfant victime. Première étape d’une réflexion d’envergure destinée à formuler un certain nombre de propositions concrètes sur le sujet de la lutte contre la pédocriminalité et le soutien de l’enfance victime.

L’atelier de recherche ayant pour thème l’innovation dans le recueil de la parole de l’enfant victime, qui s’est déroulé mardi 4 novembre 2025, dans la salle d’honneur de la Garde républicaine, constitue le premier jalon d’un dispositif plus vaste dénommé « fil d’Ariane ». « L’objectif est de canaliser la recherche au cours d’un cycle annuel relatif à une thématique particulière », explique le colonel David Bièvre, directeur adjoint du Centre de recherche de la gendarmerie nationale (CRGN).

Le thème retenu pour le cycle 2025/2026 est la lutte contre la pédocriminalité et le soutien de l’enfance victime. Il est constitué de différents jalons et s’achèvera avant l’été 2026 par l’expérience PEPs (Parenthèses, études et perspectives). « Cette expérience PEPs a déjà été mise en œuvre en 2024 sur la question des violences intrafamiliales et avait permis d’atteindre des objectifs de propositions nouvelles remarquables, poursuit le colonel Bièvre. Parmi les propositions de 2024, une avait fait l’unanimité et rejoint la thématique de cette année, à savoir la réalisation d’une convention d’action publique dédiée à l’enfance. L’expérience PEPs se formalise par plusieurs ateliers d’idéation adossés à un strict protocole de recherche (questions de recherche, hypothèses, méthodologie, résultats, discussions) qui permettent, sur deux journées consécutives, à une centaine de participants, d’emprunter des itinéraires de réflexion différents (divergence) pour atteindre un même point d’arrivée (convergence). »

Mardi 4 novembre 2025, le général (2S) François Daoust, directeur du CRGN, a donc ouvert ce nouveau cycle en rappelant les outils que la Gendarmerie nationale a mis en place depuis une dizaine d’années, notamment des lieux de recueil de la parole dédiés et la formation de personnels spécialisés aux techniques particulières d’audition des mineurs.

De « l’affaire de tous » aux gendarmes spécialisés

Le commandant Benoît Haberbusch, chef du département Stratégie – Recherche du CRGN, a ensuite exposé l’évolution de la gendarmerie sur la question de la protection et de la sécurité de la jeunesse à travers l’histoire. Pendant longtemps, celle-ci relevait de la sphère privée, sous l’autorité du pater familias, ou de la charité pour les enfants trouvés ou abandonnés. En tant que force publique de régulation sociale, la maréchaussée était moins sensible à la protection des mineurs qu’aux enquêtes pour infanticide et à l’arrestation des enfants errants pour les placer dans des structures fermées. Ce n’est qu’à partir du XIXe siècle que la gendarmerie s’investit davantage dans ce domaine, en veillant à l’application de la réglementation en faveur du droit des enfants (lois sur le travail des enfants en 1874, sur l’instruction publique en 1881, sur leur maltraitance en 1889…). Les gendarmes deviennent attentifs à la fréquentation scolaire et à la « protection morale » des jeunes.

Il faut cependant attendre les années 1950 pour voir l’émergence d’une doctrine « gendarmique », formalisée par la circulaire du 28 mars 1957. Un premier effort de formation est fait, avec un memento sur la protection des mineurs, mais l’approche demeure généraliste. C’est alors « l’affaire de tous les gendarmes ». Au fil du temps, la gendarmerie va prendre le tournant de la spécialisation de ses personnels, dans le monde réel comme dans le cyberespace. En 2024, on comptait 6 395 gendarmes formés à l’audition des mineurs. On note également un certain nombre de dates importantes : création des Brigades de prévention de la délinquance juvénile (BPDJ) en 1997, du permis Internet en 2013, des Maisons de protection des familles (MPF) au sein des Groupements de gendarmerie départementale (GGD) en 2020, nomination d’une référente nationale VIF en 2021, ou encore le premier emploi d’un chien d’assistance judiciaire, à Vannes, en 2022.

© GEND/SIRPA/MJR F. BOURDEAU

Une permanence au sein de l’UAPED d’Orléans

La première table ronde de la matinée a débuté par les témoignages de Laura Rapp et Alizé Bernard, victimes de violences conjugales et mères d’un enfant lui-même victime, co-autrices d’un ouvrage intitulé Protéger nos enfants, les victimes oubliées des violences conjugales, préfacé par la journaliste et productrice Mélissa Theuriau. Ces expériences douloureuses ont permis de poser les enjeux de la prise en compte de la parole de l’enfant et l’importance du facteur humain, insistant sur le rôle essentiel des gendarmes.

Mélissa Theuriau, journaliste et productrice engagée

Mélissa Theuriau produit depuis plus de 15 ans des films autour de la question de la protection de l’enfance. « C’est la colonne vertébrale et le fil conducteur de tout mon travail, souligne-t-elle. Je suis très intéressée par le fait de remettre l’enfant au centre de l’attention, ce qui est loin d’être le cas. On a encore beaucoup de mal à savoir écouter l’enfant pour pouvoir le protéger rapidement. » Le dernier film en date, particulièrement fort et hautement nécessaire, réalisé par Johanna Bedeau, s’intitule Mères en lutte (disponible sur la plateforme France Télévisions). 

Mélissa Theuriau a écrit la préface du livre de Laura Rapp et Alizé Bernard, Protéger nos enfants, les victimes oubliées des violences conjugales. Elle a été invitée par la gendarmerie à assister à l’atelier. « Je ressors de cette matinée enthousiaste et pleine d’optimisme, après avoir entendu les gendarmes de tout grade et de tout âge expliquer l’importance de prendre en considération la parole de l’enfant, de savoir l’écouter dans sa fragilité, sa difficulté à dire, à répéter. Dans les films que je produis, nous pointons beaucoup d’injustices, d’inégalités, de choses qui ne fonctionnent pas. Une justice trop lente, un manque de moyens. Cela fait chaud au cœur de voir dans ce corps de métier de la gendarmerie des êtres humains engagés, animés par une forte volonté, pour protéger l’enfant le mieux possible. »

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À l’invitation de Barbara Tisseron, Mélissa Theuriau se rendra prochainement au CHU d’Orléans pour assister à une audition d’enfant victime. Elle a également demandé à sa collaboratrice de se rapprocher d’autres intervenants. « Ça m’intéresse beaucoup de voir des jeunes gendarmes qui s’engagent, se forment, pour faire bouger les choses. C’est une relève inspirante qu’il faut mettre en lumière. C’était une matinée très instructive qui donne du carburant pour continuer à se battre et convaincre les distributeurs, toujours très frileux de s’attaquer à ces sujets. C’est un combat qu’on ne voit pas dans le travail de producteur, la partie immergée de l’iceberg. C’est une bataille au quotidien, mais c’est une mission de service public. »

La table ronde s’est poursuivie par la présentation du partenariat innovant entre l’Unité d’accueil pédiatrique enfance en danger (UAPED) du CHU d’Orléans et la Compagnie de gendarmerie départementale (CGD) d’Orléans. Au sein de cette UAPED, de nombreux dispositifs ont été mis en place pour accueillir l’enfant victime dans les meilleures conditions, avec notamment la présence d’une infirmière, pour l’accompagner tout au long de son passage à l’hôpital, et du chien d’assistance judiciaire Orko, le premier employé dans une UAPED, y compris pendant les examens médicaux et les prises de sang. Sans oublier des duos de comédiens grimés en clowns, « pour permettre de retrouver la part d’enfance et de ne plus être uniquement une victime », indique le docteur Barbara Tisseron, médecin-légiste pédiatre et cheffe de l’UAPED.

Dans ce cadre, depuis 2024, une permanence de gendarmes formés au recueil de la parole des mineurs est assurée cinq jours par semaine pour la réalisation des auditions à l’UAPED. « Nous avons commencé par deux jours par semaine, mais avec l’augmentation des sollicitations des brigades, nous sommes passés à la semaine complète », précise l’adjudant-chef (ADC) Vincent Meslin, chef de la Brigade de proximité (B.P.) de Cléry-Saint-André et coordinateur de ces permanences. « L’ensemble de ces dispositifs apporte de la bientraitance dans un moment compliqué », insiste Barbara Tisseron.

ADC Vincent Meslin, coordinateur de la permanence à l’UAPED d’Orléans

La vocation de l’ADC Meslin est née en 2018 au cinéma, devant le film Polisse, réalisé par Maïwenn. « C’est un film parfois décrié, mais ce qui m’a intéressé, c’est le travail en équipe pour protéger les enfants. C’est le sens de la collaboration avec l’UAPED, qui répond à une réelle nécessité de systématiser le fait de confier ces auditions à des personnels spécifiquement formés. Mon rôle de coordinateur consiste à prendre en compte les demandes de toutes les brigades de la CGD d’Orléans. Je les étudie en amont, je recherche les éventuels points de faiblesse ou éléments manquants. Je contacte ensuite l’UAPED pour planifier l’audition. »

© GEND/SIRPA/MJR F. BOURDEAU

Au sein de la CGD d’Orléans, ils sont désormais six enquêteurs formés « auditions de mineurs ». « Cela permet de soulager les brigades sur ces contentieux qui demandent une expertise particulière, estime l’ADC Meslin. Des brigadiers accompagnent les enquêteurs formés au CHU d’Orléans, afin de monter en compétences, ce qui peut permettre de susciter des vocations et d’enrichir ainsi le vivier. »

La seconde table ronde a permis la présentation du dispositif de salle de confrontation protégée, mis en place par la CGD de Saint-Malo, par l’adjudant-chef de réserve Bruno Belin, qui avait été le porteur du projet en 2019 lorsqu’il était enquêteur à la Brigade de recherches (B.R.) de Saint-Malo. Il est aujourd’hui affecté à la Compagnie de réserve territoriale 35/3 de Rennes. La salle de confrontation protégée permet de réaliser des confrontations grâce à un système de visioconférence. Dans les locaux de la gendarmerie, un grand écran permet d’afficher dans une première fenêtre l’enquêteur, le mis en cause et son avocat, et dans une seconde fenêtre, l’enfant et son avocat, qui se trouvent quant à eux dans la salle aménagée au sein de l’hôpital. Il existe désormais trois salles de confrontation protégée, à Saint-Malo donc, mais aussi à Orléans et à Saint-Lô.

© GEND/SIRPA/MJR F. BOURDEAU

Camille Cagnot, doctorante COFRA (Convention de formation pour la recherche en administration) en gendarmerie, est ensuite revenue sur l’apport du chien d’assistance judiciaire, sujet de sa thèse, et précisément sur le rôle des deux chiens actuellement employés en Normandie. On en compte aujourd’hui une quarantaine en France.

Enfin, le volet de la formation a été abordé par l’ADC Laurent Kaiser, affecté au Centre national de formation au renseignement et à l’investigation (CNFRI), qui a réalisé un guide pour la prise en compte du handicap dans la conduite des auditions de mineurs. Plus de 400 gendarmes ont déjà suivi la sensibilisation à cette problématique.

Riche en échanges entre les intervenants et le public, l’atelier de recherche s’est terminé par une intervention de la haut-commissaire à l'Enfance, Sarah El Haïry, qui a conclu en évoquant le rendez-vous PEPs du mois de juin 2026 : « Plus nous serons nombreux à travailler ensemble, plus les enfants seront protégés. »


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