La gendarmerie résiste face à la crise des vocations et confirme son attractivité
- Par le commandant Céline Morin
- Publié le 14 février 2025

La gendarmerie, comme tous les employeurs, du secteur privé comme du secteur public, a enregistré un nombre de départs hors retraite en hausse ces dernières années. Pour autant l’institution bénéficie toujours d’une attractivité qui lui permet de remplir ses écoles de formation et de fidéliser ses personnels, dans un contexte économique et sociétal qui tend à faciliter les changements de carrière. Grâce à un schéma d’emploi adapté, la gendarmerie a ainsi pu honorer tous ses engagements opérationnels.
Ce chiffre fait couler beaucoup d’encre depuis 2023. Mentionné par la Cour des comptes, il fait état d’un nombre record de départs dans les rangs de la gendarmerie : 15 000 en 2022.
Parce qu’elle a elle-même communiqué à la Cour ces données, la direction générale de la gendarmerie nationale (DGGN) l’affirme : il n'y a pas d'hémorragie ! Ces départs restent en effet conformes aux prévisions de l'institution, au regard notamment du mécanisme permettant aux sous-officiers et aux officiers de faire valoir leurs droits à la retraite avec jouissance immédiate de leur pension après respectivement 17 et 27 ans de carrière, mais aussi au regard des évolutions sociétales que la gendarmerie intègre dans sa stratégie de recrutement. Ces mouvements sont donc bien pris en compte dans le cadre d'un pilotage efficace et éprouvé des effectifs ; la gendarmerie ayant l’habitude de gérer chaque année des flux importants de personnels au titre des mobilités internes avec changement de résidence (à hauteur de 25 % de ses effectifs pour l'année 2024). Le phénomène haussier enregistré en 2022 et 2023 n’a donc eu aucun impact sur l’engagement opérationnel de l’institution, et par extension sur le service rendu aux citoyens.
À quoi correspond ce fameux chiffre de 15 000 ?
Le volume de 15 000 évoqué par la Cour des comptes englobe l’ensemble des flux, y compris les changements de corps. Il inclut donc les départs de Gendarmes adjoints volontaires (GAV), admis dans une école de sous-officiers, mais aussi de sous-officiers intégrant l’un des corps d’officiers. Plus de la moitié des sous-officiers recrutés au cours des trois dernières années étant d’anciens GAV, on comprend mieux l’ordre de grandeur de ces flux internes. Par ailleurs, ce chiffre de 15 000 intègre les départs temporaires ou considérés comme tels, comme les affectations au sein des gendarmeries spécialisées relevant du ministère des armées ou encore les détachements en « mobilité extérieure » au sein d’autres administrations ou organisations nationales et internationales. Si l’on devait décomposer ce chiffre : 3 700 correspondent à des changements de corps (escalier social), 2 950 à des flux sortants temporaires et 8 350 départs définitifs de la gendarmerie (mobilité des personnels civils et fins de contrat GAV inclus).
Stabilisation de la courbe des départs en 2024
C’est d’ailleurs ce qu’a souligné le général d’armée Hubert Bonneau, directeur général de la gendarmerie nationale, lors de son audition par la commission des affaires étrangères et de la défense du Sénat, le 13 novembre 2024, concernant les priorités du budget de la gendarmerie pour l’année 2025. « Dans ces 15 000 départs il faut intégrer le fait que de nombreux gendarmes adjoints volontaires sont passés gendarme d'active. [...] Je tiens à rassurer sur le sujet, nous n'avons pas de problème de recrutement. » D’ailleurs « les écoles de gendarmerie sont pleines », a-t-il également précisé.
Une fois ces correctifs pris en compte et déduction faite du nombre annuel de départs en retraite après 17 et 27 ans de service, le nombre total de radiations des cadres avant d’avoir acquis les droits à une retraite à jouissance immédiate (tous corps confondus, hors population de volontaires) s’est élevé à 1 571 en 2024, dont 545 dénonciations de contrat en écoles d’officiers et de sous-officiers.
La population quantitativement la plus touchée par le phénomène de départs, car la plus importante en gendarmerie, est celle des Sous-officiers de gendarmerie (SOG). Après deux années de hausse consécutive, en 2022 et 2023, le nombre de départs anticipés s’est toutefois stabilisé au cours de l’exercice 2024 (902 radiations avant 17 ans de service en 2024 et 493 dénonciations de contrat en école), confirmant une évolution comportementale des plus jeunes. Les départs après 17 ans fléchissent quant à eux légèrement (- 2,3 %). Ce bilan positif doit toutefois être analysé à la lumière des nouvelles dispositions de la Loi de programmation militaire (LPM) qui atténuent l'effet démographique.
Les départs des militaires du Corps de soutien technique et administratif de la gendarmerie nationale (CSTAGN) ont quant à eux nettement diminué après avoir connu une croissance régulière depuis 2021.
Concernant les officiers de gendarmerie (O.G.), les départs après 27 ans affichent une baisse continue depuis 2022, tandis que les départs avant 27 ans de service montrent dans le même temps une progression modérée mais continue.
Enfin, l'augmentation des dénonciations de contrats en école et parmi la population de gendarmes adjoints volontaires a un impact sur le nombre global de départs. Ce taux, bien qu'il soit globalement stable, touche une population importante en volume eu égard aux recrutements en hausse, impliquant mathématiquement une augmentation des départs.
Les carrières courtes, une tendance sociétale globale
Les raisons de ces départs sont à la fois internes, externes et personnelles. Les évolutions de la société ont ainsi un impact sur la politique RH de la gendarmerie. Comme tout employeur, elle doit ainsi faire face à une nouvelle réalité sociétale touchant le monde du travail : la fin des carrières linéaires. « Je crois qu'un gendarme aujourd'hui, parfois, n'envisage pas de faire toute sa carrière en gendarmerie », a estimé le DGGN lors de son audition devant la commission du Sénat. La gendarmerie doit donc s'adapter à cette transformation, tant en ce qui concerne ses modes de recrutement qu'en ce qui concerne la façon dont les gens vivent leur parcours au sein de la gendarmerie.
Par ailleurs, la situation économique et le marché du travail actuel peuvent aussi favoriser des changements d’orientation professionnelle (reconversion). Quant aux facteurs endogènes (obligations liées au statut militaire, difficultés du métier, dégradation des conditions de travail, etc.), ils peuvent expliquer l’attractivité d’emplois impliquant moins de contraintes, à l’instar de la fonction publique territoriale, avec la multiplication des polices municipales. En effet, la difficulté à concilier vies professionnelle et familiale, ainsi que la pénibilité, les risques et autres exigences du métier de gendarme ressortent parmi les principaux motifs de départ, notamment chez les sous-officiers partant avant les 17 ans d’ancienneté. C’est d’ailleurs une catégorie de personnels sur laquelle la DRHGN porte une attention particulière.
Des mesures d’accompagnement en faveur de la fidélisation
Preuve que la gendarmerie est loin de connaître la « grande démission » qu’on lui prête et qu’elle dispose toujours d’une réelle attractivité, elle reçoit des centaines de demandes de gendarmes souhaitant dépasser la limite d’âge ou se réengager après une expérience externe ou une retraite anticipée, comme le permet désormais la dernière LPM. Toutes ces demandes n’ont d’ailleurs pas pu recevoir un retour favorable de la part de la DRHGN, afin justement de laisser la place aux jeunes recrues.
Autre indicateur d’attractivité : 37,5 % du recrutement SOG provient de la population de GAV, qui choisissent d’intégrer la gendarmerie après quelques années passées dans ses rangs. Par ailleurs, 44 % du recrutement O.G. provient du corps des SOG, preuve là encore d’une dynamique de carrière intéressante.
« Le vrai sujet, c'est de fidéliser nos personnels sur la durée, notamment chez les spécialistes de haut niveau. On a une petite fuite en gendarmerie, par exemple qui touche autour du numérique et du cyber. C'est une denrée tellement rare que ça part parfois dans le privé », a concédé le général d’armée Hubert Bonneau en novembre dernier.
Tout en limitant son dispositif d’aide au départ, en appliquant par exemple la clause de « l’obligation de servir », la fidélisation du personnel est ainsi au cœur de la politique R.H. de l’Institution.
Un certain nombre de mesures très concrètes ont ainsi été mises en place, notamment en matière d'accompagnement et de gestion de carrière, dans une recherche constante d'équilibre entre impératifs opérationnels et aspirations des personnels.
Le changement d’affectation est par exemple facilité grâce à la mise en place d’une bourse à l’emploi qui propose actuellement une cartographie de 450 postes à pourvoir.
Grâce à un système de contractualisation visant à pourvoir des postes dans des zones géographiques sous tension, l’institution s’engage, en contrepartie de la mobilité du militaire, à attribuer l’un de ses choix d’affectation par la suite.
Les militaires s’engageant dans une formation diplômante (officier de police judiciaire, diplôme d’arme, cyber, etc.) bénéficient également d’un avancement plus rapide.
Un outil performant, Agorha, permet par ailleurs au gendarme de faire plus facilement le point sur sa carrière et sur ses évolutions.
La LPM et la Loi d'orientation et de programmation du ministère de l'Intérieur (LOPMI) ont également permis de dynamiser les carrières en permettant d'accéder plus rapidement à un commandement.
De même, ces dernières années, un effort conséquent a été consenti en matière de rémunération des militaires, effort qui s’est déjà traduit par une nouvelle grille indiciaire pour les sous-officiers.
La DRHGN accompagne également tout particulièrement les militaires qui rencontrent des situations difficiles. Ainsi, en moyenne, 800 demandes de mutations pour raisons exceptionnelles (problèmes sociaux, familiaux, etc.) sont acceptées chaque année. La gestion des couples de militaires fait aussi l’objet d’une attention particulière de la part d'une équipe dédiée, y compris lors des divorces, pour une meilleure prise en compte de la garde des enfants. Une plateforme, baptisée Oryx, a également été développée pour aider les conjoints de gendarmes dans leur recherche professionnelle.
Enfin, depuis une dizaine d’années, la sous-direction de l’accompagnement du personnel nationale renforce sa politique d’accompagnement des blessés, offrant une approche plus globale et plus protectrice sur le long terme, tant pour les gendarmes que pour leur famille.
Conditions de vie et de travail : un effort en faveur de l’immobilier
Le Logement concédé par nécessité absolue de service (LCNAS) est avant tout une condition sine qua non de la proximité et de la capacité d’action rapide de la gendarmerie au cœur des territoires. Facteur d’attractivité, il peut également être à l'origine de crispations. L’entretien et le renouvellement du parc immobilier sont d’ailleurs au cœur des enjeux de la gendarmerie, qui a pleinement conscience de la vétusté de certaines casernes et certains logements occupés par des militaires et leurs familles.
C’est la raison pour laquelle le directeur général de la gendarmerie nationale (DGGN) a décidé de mettre en place un nouveau schéma directeur s’appuyant sur une vision et une stratégie à long terme. Ce schéma, qui permettra de garantir la pérennité du modèle tout en réduisant les coûts, repose sur deux axes. Il s’agit, d’une part, de juguler l'abandon du parc domanial en mettant en œuvre des rénovations majeures et en lissant les coûts au moyen de marchés globaux de performance énergétique à paiement différé. D’autre part, il s’agit de relancer la construction domaniale, que ce soit sur crédits budgétaires ou au moyen de marchés de partenariats qui permettraient de réaliser les projets structurants liés à la LOPMI.
Le Projet de loi de finances (PLF) adopté par le Parlement a par ailleurs permis à l’Institution d’obtenir 295 millions d'euros pour son budget immobilier, soit 233 millions d'euros de plus que pour 2024. L'objectif à terme est de sanctuariser 400 millions d'euros par an pour maintenir et renouveler le parc domanial.
Le redémarrage des investissements permettra dès à présent d'éviter l'abandon de casernes domaniales, mais cet effort devra être maintenu sur le long terme.
Enfin, dans les rares cas où les militaires et leurs familles sont contraints de quitter leur logement (insalubrité, panne de fluides, événements climatiques, etc.), ils sont systématiquement relogés, dans le cadre de prises à bail extérieur, à proximité de leur brigade ou de leur lieu d'emploi.
S’il est de bon ton de rester attentif à ces tendances et d’adapter la politique R.H. à l’évolution des mentalités et des vocations, afin de mieux soutenir les personnels tout au long de leur carrière (conditions de travail, accompagnement, conciliation entre la vie professionnelle et la vie personnelle, ainsi que des mesures de fidélisation), le tableau est loin d’être aussi dramatique que certains le laissent croire ! Et si le modèle de la gendarmerie a connu quelques évolutions ces dernières années, avec des départs avant 17 ans de service ou dans les 5 ans précédant la limite d’âge, cela ne remet aucunement en cause la capacité de l’institution à atteindre ses objectifs politiques. D’ailleurs, avec 12 000 postes pourvus en 2024, la gendarmerie n’a jamais autant recruté, sans pour autant le faire au détriment de ses standards de sélection.
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