Dans les Caraïbes, les gendarmes renforcent la surveillance du littoral
- Par Antoine Faure
- Publié le 06 mai 2026
En Martinique et en Guadeloupe, dans la lutte contre les trafics, la Gendarmerie nationale accentue sa protection du littoral au travers d’opérations mise en places en 2025 et baptisées Scotopelia et GAEL (Groupe d’action de l'État sur le littoral). Présentation de cette approche zonale et partenariale dans les Caraïbes par les généraux Yvan Carbonnelle et Christophe Perret, qui commandent la gendarmerie respectivement en Martinique et en Guadeloupe.
Scotopelia est le nom scientifique de la chouette-pêcheuse, une espèce d’Afrique assez rare. Son alimentation étant composée essentiellement de poissons, grenouilles et autres invertébrés aquatiques, elle affectionne les bords de mer, les estuaires boisés et les mangroves. Du fait de cet habitat et de sa capacité de vision nocturne, son nom a été choisi pour être celui des opérations que mène la Gendarmerie nationale avec ses partenaires étatiques en Martinique. « On ne contrôlait pas suffisamment le trait de côte, relève le général Yvan Carbonnelle, Commandant de la gendarmerie (COMGEND) de la Martinique. Les points d’entrée sur l’île sont connus : ce sont l’aéroport, le port principal et les 350 kilomètres de côtes peu escarpées avec des possibilités de débarquer dans les petits ports et les nombreuses criques. Or, la géographie de la Martinique est particulière. La mer des Caraïbes qui l’entoure est assez peu agitée et navigable pour des petites embarcations motorisées. Et nos deux îles voisines, la Dominique au nord et Sainte-Lucie au sud, sont connues pour être des zones de rebond des trafics. »
« C’est le terrain qui commande »
Fin 2024, la Martinique a été le théâtre de violences urbaines en marge de manifestations contre la « vie chère ». Afin d’y faire face, la Gendarmerie nationale avait notamment décidé d’engager un second Escadron de gendarmerie mobile (EGM). Le maintien de cet escadron sur l’île de manière permanente a été un élément clé dans le lancement de Scotopelia au début de l’année 2025. « Cela m’a permis de consacrer des ressources à la surveillance du trait de côte, confirme le général Carbonnelle. Nous avons monté des opérations progressivement, par tâtonnement. D’abord des dispositifs sur des points précis qu’on supposait être des zones de débarquement ou d’embarquement. Cela s’est tout de suite révélé efficace, car nos adversaires ne prenaient alors pas beaucoup de précautions et ont été surpris. En février et mars 2025, nous réalisions des saisies tous les deux ou trois jours. »
Les trafiquants se sont ensuite vite adaptés à cette nouvelle donne. Des accostages plus discrets, des communications par signaux lumineux, des systèmes de guetteurs et même des drones. Les militaires ont donc également ré-articulé leur réponse. « Plutôt que des grosses opérations sur un secteur en particulier, nous avons alors multiplié les patrouilles, tous les jours, à différents endroits, afin de couvrir un maximum de terrain et de créneaux horaires », décrit le COMGEND. Avec à nouveau à la clé des saisies, certes moins fréquentes mais toujours régulières, apportant la preuve de la pertinence du dispositif.
Celui-ci repose donc désormais sur trois axes opérationnels : une couverture du terrain, avec plusieurs patrouilles quotidiennes ; des opérations d’ampleur en cas de renseignement précis ; un travail d’enquête qui permet par recoupements de remonter jusqu’aux commanditaires. Trois ont notamment été interpellés au début de l’année 2026. « Il s’agit d’un dispositif essentiellement terrestre, bien que la Section aérienne de gendarmerie (SAG) de Fort-de-France et la Brigade nautique (B.N.) du Marin y participent », précise le général Carbonnelle. Les gendarmes agissent soit de manière visible, au contact des plaisanciers et des pêcheurs, à la fois pour rassurer et obtenir du renseignement, soit en discrétion en utilisant différents modes de surveillance et d’infiltration. « C’est le terrain qui commande », résume le COMGEND.
Outre les effectifs de l’Escadron départemental de contrôle des flux (EDCF), qui comprend la B.N. du Marin, et ceux de la SAG, le dispositif s’appuie donc sur un EGM dédié, au sein duquel un officier référent Scotopelia travaille à plein temps sur la programmation des services, en coordination également avec les trois Compagnies de gendarmerie départementale (CGD). « Ce que je demande aux militaires des brigades territoriales et des Pelotons de surveillance et d’intervention gendarmerie (PSIG), c’est d’être réactifs. Scotopelia est archi prioritaire, juste en dessous des homicides et des vols à main armée », insiste l’officier général. La Martinique bénéficie également du renfort d’une quinzaine d’Officiers de police judiciaire (OPJ) pour des missions de courte durée, qui ne travaillent pas que sur Scotopelia, mais apportent leur concours lors du travail d’enquête.
Les opérations quotidiennes sont mises en place grâce à des renseignements d’ambiance ou plus précis venant du terrain (unités territoriales ou de recherches, CRAJ...) mais aussi des douanes, de l’Office anti-stupéfiants (OFAST), de la Marine nationale, et de la Police aux frontières (PAF). Elles peuvent ensuite être menées soit la par Gendarmerie seule, soit conjointement avec d’autres services. Ainsi, en janvier 2026, la Gendarmerie nationale est informée par un partenaire d’une livraison de tabac de contrebande au nord de l’île, par deux embarcations en provenance de la Dominique. « Nous nous sommes partagé la tâche avec les douaniers, les uns couvrant le nord-est, les autres le nord-ouest. Un bateau a pu être intercepté et l’autre, mis en fuite, s’est débarrassé de sa cargaison en mer. »
Dans la majorité des cas, la Gendarmerie nationale agit seule grâce à ses effectifs et ses emprises territoriales qui lui offrent cette capacité de couverture inégalée des territoires, mais la notion de coopération interservices, notamment dans le cadre l’Action de l’État en Mer (AEM), est fondamentale. À ce jour, 38 interceptions, dont 8 en 2026, ont pu être réalisées par la gendarmerie, avec des saisies impressionnantes de toutes natures (stupéfiants, armes, munitions, tabac, lambi et alcool de contrebande...) et plus de 60 interpellations. Tous services confondus (Gendarmerie, Douanes, Police) et avec l’appui de la Marine nationale, le total des interceptions sur le trait de côte est porté à 52 depuis début 2025.
Au-delà des interpellations et des saisies, Scotopelia permet de dessiner une cartographie des points chauds et des routes du crime. « Notre vision est moins floue, estime le COMGEND. Le trafic de migrants et de tabac vient du nord, notamment de la Dominique, tandis que les stupéfiants, les armes, les munitions et le lambi de contrebande arrivent du sud, et donc de Sainte-Lucie. »
« La mer irrigue le territoire »
Peu de temps après le lancement de Scotopelia en Martinique, la Guadeloupe voisine a aussi mis en place son dispositif, baptisé GAEL pour Groupe d'action de l'État sur le littoral. « La philosophie est un peu différente de celle de Scotopelia, même si l’objectif poursuivi est le même, à savoir la protection et la surveillance du littoral, indique le général Christophe Perret, COMGEND de la Guadeloupe. Outre le fait que nous n’avons pas les mêmes moyens nautiques et techniques que la Martinique, la différence fondamentale est géographique : la Guadeloupe est un archipel avec de nombreuses îles, habitées ou non. Cela engendre une grande porosité face aux trafics. Nous sommes partis du constat que chaque administration agissait de manière isolée et que l’action manquait de coordination. À l’été 2025, je suis donc allé voir le préfet, qui avait l’habitude de dire que les problèmes que nous avions sur terre venaient de la mer et qu’on manquait de moyens, pour mettre en avant l’intérêt de grouper nos forces et capacités afin de mieux faire face. Et j’ai proposé que la Gendarmerie nationale, de par son empreinte territoriale et son habitude de travail partenarial, coordonne ces moyens de l’État pour mener des contrôles plus ciblés, plus nombreux et plus efficaces. »
La mission de pilotage est confiée à l’Escadron départemental de sécurité routière (EDSR) qui devient, à la fin de l’année 2025, l’Escadron départemental de contrôle des flux (EDCF), avec l’intégration des effectifs de la Brigade nautique (B.N.) de Pointe-à-Pitre et la Brigade de gendarmerie des transports aériens (BGTA) du Raizet. « Cette évolution en EDCF est venue conforter mon choix initial, souligne le général Perret. La Guadeloupe ne dédie pas un EGM permanent au dispositif, mais toutes les unités du COMGEND et leurs renforts sont concernées par ce qui se veut à la fois une posture et un esprit : se tourner vers la mer autant que vers la terre, et ne pas s’occuper uniquement des zones habitées, mais aussi les zones isolées, les petites criques, pour obtenir du renseignement, pour provoquer la chance. »
Chaque mois, un à deux services thématiques sont ainsi mis en place, en prenant en compte des problématiques qui n’intéressent pas uniquement la gendarmerie, la police et les douanes, mais aussi d’autres administrations, comme des contrôles sur le Grand port, dans les poissonneries, les pêcheries, les marinas, lors du relevage des casiers, etc. « Et ce afin que tout le monde trouve son intérêt dans ce GAEL, précise le COMGEND. Les contrôles sont menés sur le littoral, mais aussi dans la profondeur, car la mer irrigue le territoire. » Le GAEL rencontre rapidement un franc succès et de nombreuses opérations sont menées en son nom. « Cela habitue les administrations à travailler ensemble, à échanger du renseignement et à se mobiliser quand il faut traiter un renseignement en urgence, lors d’opérations que nous nommons GAEL Flash », indique le général Perret.
Depuis le début de l’année 2026, quatre embarcations ont été interceptées. Les résultats sont impressionnants sur le trafic de tabac, avec plusieurs millions de cigarettes saisies ! « Pour les stups, c’est un peu plus compliqué, car les trafiquants sont en train de se réorganiser suite aux frappes américaines en mer. On peine pour le moment à identifier des départs depuis la Dominique. Mais on s’attend à ce que les trafics reprennent dans les prochaines semaines. De toute façon, les acteurs sont souvent les mêmes. Donc on saisit tout ce qu’on trouve, qu’il s’agisse de produits, de bateaux, de véhicules utilitaires, d’armes, d’argent... Cela permet dans tous les cas d’affaiblir les trafiquants. »
En Guadeloupe comme en Martinique, la création prévue prochainement d’une seconde B.N., respectivement à Gourbeyre et à Saint-Pierre, offrira une meilleure couverture nautique. La gendarmerie de Guadeloupe pourra aussi compter cet été sur une nouvelle unité drone, comptant quatre militaires spécifiquement formés et équipée d’un drone à voilure fixe. Dans la lutte contre les trafics et la criminalité organisée, tous les moyens sont bons.
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