Lutte contre l’immigration irrégulière : une coopération renforcée entre la France et l’Italie
- Par le commandant Céline Morin
- Publié le 18 décembre 2024

Ce mercredi 18 décembre 2024, à l’occasion du séminaire annuel de la Direction de la coopération internationale de sécurité (DCIS), le colonel Fabrice Ars, Attaché de sécurité intérieure (ASI) en Italie depuis le 1er juillet 2024, intervient lors d’une table ronde sur le thème des services répressifs face aux nouvelles routes migratoires. À cette occasion, l’officier de gendarmerie dresse un état des lieux du phénomène migratoire et aborde les perspectives de coopération entre la France et l’Italie face à ces flux, avec notamment la création d'unités mixtes pour lutter contre les réseaux de passeurs.
Dans le cadre du séminaire de la DCIS, vous êtes l'un des intervenants de la table ronde portant sur l’action des services répressifs face aux nouvelles routes migratoires. Pouvez-vous dresser un état des lieux du phénomène, plus particulièrement du point de vue de l'Italie, où vous êtes en poste en qualité d'Attaché de sécurité intérieure (ASI) ?
En préambule, il me semble nécessaire de préciser de quoi il est question. En effet, le phénomène migratoire que connaît la France n’est pas comparable à celle que connaît l’Italie. Via principalement l'île de Lampedusa, située au sud de Malte, au large de la Tunisie et de la Libye, l'Italie est la porte d’entrée d'une des trois principales voies d'immigration vers l'Europe. La première est la route occidentale, qui passe par le Sénégal et la Mauritanie, pour éventuellement rejoindre les côtes des Canaries ou du sud de l’Espagne. La deuxième est celle de la Méditerranée centrale, qui passe au sud, par la Libye, et arrive donc principalement en Italie, notamment par l'île de Lampedusa. Enfin, la voie orientale passe principalement par la Turquie, la Grèce, la Bulgarie, etc.
L’Italie est l’un des pays fondateurs de l'Union européenne en 1957 et l’un des pays moteurs de son action. Il est important de souligner qu’elle maîtrise parfaitement son système de contrôle aux frontières, avec une police aux frontières très performante. Cependant, le pays a dû faire face à une immigration très importante, essentiellement illégale, impliquant des réseaux mafieux et de traite des êtres humains. Ces flux passent par l'Afrique centrale jusqu’en Libye et en Tunisie, d’où les migrants sont conduits en masse sur des embarcations souvent en très mauvais état, en direction du nord, pour finalement atteindre l'île de Lampedusa.
Par exemple, en septembre 2023, l'Italie a dû faire face à l’arrivée de plus de 10 000 migrants en moins de 24 heures sur l’île, qui compte normalement 6 000 habitants. Du jour au lendemain, la population a plus que doublé avec l'arrivée de migrants débarquant sur toutes les plages ou récupérés en mer par des navires italiens. C’est un véritable problème.
La question que se posent les Italiens, qui ont d'ailleurs parfaitement géré l'arrivée et l'accueil de ces personnes, est de savoir ce qu’elles deviennent ensuite. Face à ces vagues migratoires, les Italiens demandent en effet que la solidarité européenne fonctionne et que ces personnes puissent être accueillies dans d'autres pays de l'Union européenne. Même si, au final, très peu de migrants souhaitent rester en Italie. La plupart sont arabophones, anglophones ou francophones et souhaitent rejoindre la France, l'Allemagne ou la Grande-Bretagne, qui sont essentiellement des pays de destination. Le problème migratoire est donc différent en France et en Italie, puisque ce dernier est une porte d'entrée, mais assez peu un pays de séjour.
Pour donner une idée chiffrée de ces flux migratoires, 152 415 migrants sont arrivés sur le sol européen par voie maritime, via l’Italie, en 2023. En revanche, nous avons connu une forte baisse en 2024, puisqu’au cours des onze premiers mois de l’année, nous avons enregistré un peu plus de 63 000 arrivées par cette même route.
À cela s'ajoute la crise en Ukraine. Depuis 2022, près de 185 000 ressortissants ukrainiens ont en effet été accueillis et placés sous protection en Italie.
Comment explique-t-on cette baisse ?
L'année 2023 avait été assez exceptionnelle, avec une forte hausse des arrivées par rapport à 2022. Plusieurs raisons à cela : la fin de la crise sanitaire liée à la Covid-19, une structuration des réseaux encore plus forte et, enfin, des conditions météorologiques particulièrement favorables aux traversées.
Les raisons de la baisse enregistrée cette année, de l’ordre de 60 %, sont également multiples. Le gouvernement italien a pris une autre orientation que celle de fermer ses portes, ce qui était craint initialement : il a plutôt fait en sorte que les gens ne quittent pas les côtes africaines. Dans ce cadre, il a donc signé des accords bilatéraux, notamment avec la Libye et la Tunisie, pour les aider à structurer leurs forces de sécurité intérieure et leurs polices aux frontières, en bénéficiant de crédits européens pour l'aide au développement et l'aide à la protection des frontières extérieures de l'espace Schengen.
Dans le même temps, nous avons assisté au déplacement d’une grande partie du flux de la partie Méditerranée centrale vers la partie Méditerranée occidentale. Est-ce parce que l'Espagne a relâché sa vigilance ou parce que l'Italie s'est renforcée ? Il est difficile de le dire. Toujours est-il que le flux global reste très important et qu’il a simplement changé d'itinéraire. Il faut dire que l'immigration irrégulière représente une énorme source de revenus pour un grand nombre d'organisations criminelles basées dans le nord du continent africain. Elle favorise également le développement de filières de traite des êtres humains. De nombreux migrants se retrouvent en effet en situation de semi-esclavage, notamment en Libye, où ils sont contraints de travailler gratuitement pendant plusieurs années pour payer leur passage.
Il ne s’agit donc pas uniquement de contrôler les frontières de l’espace Schengen, mais aussi de lutter contre cette criminalité organisée...
En effet, au-delà de la problématique de l'immigration irrégulière et des flux migratoires, il y a des structures criminelles contre lesquelles nous luttons également. Il est important de comprendre qu'un candidat à l'immigration ne rejoint pas l'Europe par ses propres moyens.
Quand ils quittent l’un des nombreux pays source pour rejoindre l’une des routes bien connues, par le centre du Niger, le Tchad ou par la Libye, ils sont forcément obligés de contacter des réseaux de passeurs, lesquels se sont fortement structurés. Ils le font pour obtenir de faux papiers, pour passer une frontière clandestinement ou pour avoir accès à une embarcation et tenter la traversée maritime.
L'Italie a d’ailleurs accueilli cette année la réunion de la Déclaration de Niamey, qui a rassemblé les pays de l'Union européenne et les pays du continent africain, sous l'égide de l'Union européenne et des Nations unies, justement pour que l’Europe et l’Afrique travaillent ensemble pour accentuer la lutte contre la traite des êtres humains et le trafic illicite de migrants. Ce qui montre la volonté du gouvernement italien de développer largement cette action.
Vous indiquiez précédemment que l'Italie est un pays de passage et que la France est à la fois un pays de destination et de transit vers la Grande-Bretagne. Quels sont aujourd'hui les outils en place de part et d'autre de la frontière franco-italienne pour détecter ces flux et lutter contre l'immigration irrégulière ?
La France et l'Italie partagent une longue histoire de coopération dans le domaine migratoire. Le premier accord international sur les migrations est d’ailleurs une convention franco-italienne datant de 1904. La coopération franco-italienne n'est donc pas récente. Il y a toutefois eu une période où celle-ci était relativement tendue en raison de visions politiques différentes et de quelques incompréhensions entre les deux pays, à l’instar de l’épisode de l’Ocean Viking en 2022 : l'Italie ne souhaitait pas accueillir ce navire dans l’un de ses ports, et la France l'a accueilli à Toulon. Mais depuis quelques mois, nous avons retrouvé un esprit extrêmement coopératif sur lequel nous allons pouvoir capitaliser pour faire évoluer cette coopération.
Actuellement, un dispositif normal de sécurisation et de contrôle des frontières est en place de part et d’autre de la frontière franco-italienne. Il est assuré par la direction nationale de la police aux frontières, les douanes ainsi que par la gendarmerie en dehors des grands axes de passage et dans la profondeur des territoires. Je rappelle que depuis 2022, la France a rétabli le contrôle des personnes et des biens aux abords de ses frontières intérieures avec l'Italie. Il s’agit d’une mesure d'exception par rapport aux accords de Schengen. De l’autre côté, l'Italie assure elle aussi une forte présence sur le terrain.
Nous avons par ailleurs deux Centres de coopération policière et douanière (CCPD) opérant dans cette zone : l’un à Vintimille et l’autre à Modane, qui accomplissent un travail remarquable au quotidien en matière de coopération transfrontalière.
Il s'agit donc somme toute d'un système assez classique de contrôle de nos frontières respectives voué à évoluer à court terme.
En effet, en 2021, pour apporter une réponse commune et adaptée aux nouveaux enjeux, la France et l'Italie ont signé le traité du Quirinal, dont une grande partie est consacrée à la sécurité. Ce traité définit de nouveaux axes de coopération franco-italienne, parmi lesquels figure la création de deux nouvelles unités. La première est une Unité de renseignement opérationnelle (URO), qui s’appuie sur le modèle de la structure franco-britannique similaire installée depuis juillet 2020 dans le nord de la France pour contrer les groupes criminels organisant les traversées illégales vers le Royaume-Uni. Il s’agit d’une unité mixte associant des agents de la Police aux frontières (PAF) et de son homologue italienne, dans le but d'échanger des renseignements de manière très directe, très opérationnelle et très fluide, afin d'améliorer la réponse apportée à cet enjeu, notamment en matière de lutte contre les réseaux de passeurs.
La deuxième unité est une brigade mixte franco-italienne, également constituée de policiers de la PAF et de son homologue italienne. Celle-ci a vocation à effectuer des patrouilles de part et d’autre de la frontière, ce qui doit permettre de détecter les flux et de renforcer l'efficacité des contrôles.
Ces deux unités fonctionnent pour le moment à titre expérimental et nous attendons la signature de l'arrangement administratif qui permettra de les mettre pleinement en service. Le Service de sécurité intérieure (SSI) de l'ambassade de France travaille d’ailleurs à la rédaction d'un texte commun avec les partenaires français et italiens qui régira ces unités.
Le 4 octobre 2024, à l’occasion de la réunion des ministres de l’Intérieur du G7, le ministre français de l’Intérieur, Bruno Retailleau, et son homologue italien, Matteo Piantedosi, ont d’ailleurs signé une déclaration d’intention réaffirmant leur volonté de coopérer, notamment en matière d'échange de renseignements pour lutter contre les trafics d'êtres humains et les trafics illicites de migrants à la frontière franco-italienne.
Enfin, une autre unité mixte, concernant cette fois la gendarmerie nationale et les carabiniers, est également en cours de création dans le cadre du traité du Quirinal. S’appuyant sur le modèle de l’Unité opérationnelle franco-allemande (UOFA), elle sera en mesure d'intervenir lors d'événements de grande ampleur, et éventuellement, pourquoi pas, lors d'épisodes d'arrivées massives de migrants, comme il y en a eu à Lampedusa, et qui pourraient avoir des répercussions à la frontière franco-italienne.
Ces évolutions ressortent à la fois d'une orientation et d'un souhait politiques de nos deux pays, mais aussi d'une nécessité opérationnelle : les frontières, si elles sont contrôlées, ne sont pas étanches, et toute arrivée massive en Italie a des conséquences immédiates en France.
Quel est votre rôle en tant qu’ASI, et plus largement celui du SSI, particulièrement en matière de LIC ?
L'immigration est l’une de nos priorités, mais ce n’est évidemment pas la seule. Nous traitons également tout ce qui a trait à la lutte contre la criminalité organisée et les trafics de drogue, ainsi que la prévention du terrorisme. Néanmoins, l’immigration reste la thématique la plus médiatisée, notamment en raison des nombreuses tragédies qui surviennent en mer et qui suscitent, à juste titre, un sentiment d’indignation et d’incompréhension dans l'opinion publique. Dans le domaine migratoire, nous nous inscrivons dans un cadre plus large. En effet, au niveau européen, nous avons le pacte Asile immigration, qui définit un certain nombre d'actions et d'orientations. Nous avons ainsi des contrôles renforcés, car l'Italie demande que chaque pays prenne sa part dans l'accueil des étrangers arrivant dans l'espace Schengen.
Il faut également remettre la fonction du Service de sécurité intérieure à sa juste place en Italie, car nous sommes dans un pays extrêmement structuré et efficace dans l'action de police au quotidien. Ce n'est pas un pays qui a besoin de conseils ou d'un appui technique, contrairement à d'autres pays. Par conséquent, notre action dans ce domaine se situe vraiment au niveau opératif et politique. Il s’agit de mener une fonction de veille et d’information au profit de la France concernant les décisions et les orientations prises en Italie, mais aussi de jouer le rôle de courroie de transmission entre les institutions françaises et italiennes. Le Service de sécurité intérieure (SSI) n’a pas de rôle décisionnel ; il joue davantage un rôle de facilitateur des échanges opérationnels entre la France et l'Italie. Depuis deux ou trois mois, nos échanges sur le sujet migratoire sont d’ailleurs beaucoup plus fluides. Cela n'a pas toujours été le cas, comme je l’ai évoqué précédemment. Mais même quand les relations sont un peu tendues, le SSI a le devoir de maintenir le contact institutionnel avec les différents partenaires italiens, de poursuivre la coopération opérationnelle et, justement, d'essayer de minimiser les impacts politiques sur le fonctionnement opérationnel.
Notre rôle est également de veiller à la cohérence des actions mises en œuvre pour garantir le bon rythme de progression des dossiers, et de le signaler dans le cas contraire.
Au sein de la DCIS, nous travaillons en lien direct avec la direction nationale de la police aux frontières (pour l’URO et la BMFI) et la direction générale de la Gendarmerie nationale, notamment concernant le montage de l’UOFI ; et avec la direction de l'immigration et de la police aux frontières ainsi que le commandement général des carabiniers du côté italien.
Nous apportons également une compétence et une relecture techniques et linguistiques au quotidien dans le cadre de la rédaction des accords administratifs, qui se fait dans les deux langues.
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