Irma : la gendarmerie au cœur de l’ouragan
- Par Le capitaine Éric Costa
- Publié le 01 octobre 2017
Dans la nuit du 5 au 6 septembre 2017, l’ouragan Irma, classé en catégorie 5, la plus élevée sur l’échelle de Saffir-Simpson, a violemment frappé les îles du nord de l’arc antillais : Saint-Barthélemy et plus particulièrement Saint-Martin. Dès les premières phases de secours, la gendarmerie nationale s’est mobilisée et continue de l’être.
Le gendarme Claude Vankin, affecté à la brigade de Saint-Martin – Marigot (971), était en permission en métropole avec sa famille pendant le passage de l’Ouragan Irma et sa volonté a été de rejoindre Saint-Martin au plus tôt : « je veux aider mes camarades ! Que ce soit sur le terrain au contact de la population sinistrée ou en mettant à leur disposition mon logement qui n’a pas été trop touché ». Les vols commerciaux entre la Guadeloupe et Saint-Martin étant annulés, il sollicite le Commandement de la gendarmerie (Comgend) de la Guadeloupe pour profiter d’un vol militaire.
Dès le dimanche 10 septembre au matin, il est autorisé à embarquer dans l’avion affrété pour deux équipes Antenne-GIGN (A-GIGN) de Guyane et de Guadeloupe. Lors de la phase d’approche avant l’atterrissage, il constate le chaos. Tout est dévasté : les axes sont inondés, les arbres déracinés, les toitures arrachées. D’immenses containers se sont échoués sur les routes, aux côtés de bateaux parfois projetés sur les habitations qui bordent le littoral.
Anticiper la crise
Consciente des ravages que pouvait occasionner Irma, la gendarmerie avait, quelques jours avant, mis en place un service d’alerte et de prévention. « Des patrouilles ont été activées pour alerter la population sur les risques liés au passage de l’ouragan. Nous sommes allés au contact des habitants pour vérifier que des mesures de précaution avaient bien été prises, sans pour autant pouvoir imposer quoi que ce soit », explique le capitaine Thibault Llosa, commandant l’Escadron de gendarmerie mobile (EGM) 16/3 de Mamers, déplacé sur Saint-Martin depuis début août. Malheureusement, bon nombre de Saint-Martinois, estimant avoir une « culture du cyclone », n’ont pas tenu compte de ces conseils...
Les premières actions
Briefés sur les conduites à tenir après le passage de l’ouragan, les gendarmes se mobilisent sans délais. Dégagement des axes, secours aux personnes, tous les effectifs disponibles entrent en action.
« Nous avons mis en place des équipes mixtes gendarmerie-sécurité civile. Notre complémentarité est gage d’efficacité. Nous avons ainsi pu dégager toute la N7 en une journée », ajoute le capitaine.
Pendant ce temps, une partie de la population, prise de panique, se rue dans les centres commerciaux pour essayer d’y trouver nourriture et eau. Très vite sont également signalés des groupes organisés qui dévalisent des boutiques de téléphonie, d’électroménager et de bijoux. Faute de véhicules, des patrouilles pédestres sont engagées pour rétablir l’ordre. La présence des forces de gendarmerie sur le terrain rassure la population mais les missions se multiplient ...
Arrivée des renforts
Dès le mercredi 6 septembre au soir, le DGGN projette une équipe du Centre de planification et de gestion de crise (CPGC). « À notre arrivée, la situation est très dégradée. Nous mettons en place un état-major de crise. Le rétablissement du réseau de communication opérationnel, fortement endommagé sur toute l’île, et le contrôle de toutes les zones, font partie des premières urgences opérationnelles », explique le lieutenant-colonel Thibaut Lucazeau, chef de la section planification du CPGC. Les deux techniciens des Systèmes d’information et de communication du CPGC, associés aux six spécialistes ultramarins, parviennent, en seulement 3 jours, à créer un réseau de circonstance couvrant toute la partie française de l’île.
Les accès Intranet et la visioconférence sont également rétablis. Une cellule « gestion et conduite des opérations » est rapidement créée et placée sous les ordres du lieutenant-colonel Jean-François Lafforgue, chef du Groupement tactique de gendarmerie (GTG) déplacé en Guadeloupe. Mission : projeter sur le terrain et coordonner l’action des nouvelles forces mobiles. D’autres renforts étant attendus, une cellule Logistique (Log), sous les ordres de la capitaine Delphine Verez, officier logistique du Comgend, est montée : il faut loger et alimenter ces effectifs supplémentaires et les familles de militaires touchées par la catastrophe.
La DGGN à l’épreuve de l’ouragan Irma
Septembre 2017 – La gendarmerie projette d’importants moyens humains et matériels...
Article
La Log est rapidement appuyée par le Service de soutien à la projection opérationnelle (SSPO) qui apporte son savoir-faire, en plus de ses 17 tonnes de fret (lits de camp, tentes, w.-c. chimiques, douches de campagne, groupes électrogènes, denrées alimentaires, etc.). Les conditions de vie sur place sont spartiates : sans eau courante et avec peu d’électricité. En deux jours seulement, le SSPO monte un camp de vie pour un EGM sur le site dévasté de la brigade de Quartier d’Orléans. En plus de l’hébergement, le parc automobile est très dégradé.
Des véhicules sont dès lors réquisitionnés auprès des concessionnaires ou des agences de location. Un état-major « miroir », en base arrière à Saint Claude (971), est créé pour assurer le lien entre le terrain et la DGGN. Il recueille les différents personnels et matériels projetés avant de les réinjecter sur Saint-Martin et Saint-Barthélémy. L’état-major de Saint-Martin peut ainsi se consacrer à la conduite des opérations, alors que celui de Guadeloupe gère pour sa part la logistique et la planification, notamment l’organisation des relèves. C’est dans cette base arrière qu’est également assurée la mission sensible de recueil des familles de gendarmes. Un sas leur permet de bénéficier du soutien de psychologues ou, sur le plan administratif et matériel, du concours d’une assistante sociale, notamment dans le cadre d’une réaffectation en métropole. Ce sas va, par la suite, inspirer les autres administrations.
Protection des personnes et des biens
La mission essentielle de la gendarmerie reste avant tout la sécurité. Pour ce faire, l’EGM de Mamers et un peloton d’intervention de la garde républicaine, présents sur l’île depuis plusieurs semaines, sont renforcés par l’EGM 33/7 de Vouziers, projeté depuis la métropole dès le 7 septembre, et par trois autres escadrons arrivant par voie maritime depuis la Guadeloupe le 8 septembre au matin. Afin de faire face à tout type de criminalité, des équipes des A-GIGN ultramarines puis de métropole sont également déployées.
Elles participent notamment à la sécurisation de points sensibles, tel le port maritime, et sécurisent les escortes de distributions alimentaires, qui génèrent d’importants rassemblements de population. Point d’importance vitale, l’aéroport est quant à lui pris en compte par l’EGM 19/9 de Noyon, qui sécurise et filtre l’accès au portail d’entrée. D’autres Gendarmes mobiles (G.M.) tiennent un check point sur l’axe routier desservant le site afin d’éviter tout encombrement.
Dans ce contexte particulier, les rapports des G.M. avec la population changent sensiblement : habituellement engagés sur des missions de maintien de l’ordre, ils ont ici le sentiment d’accomplir une mission humanitaire. Ils croisent souvent du regard des pouces levés en leur direction et peuvent entendre des :
« Merci à vous d’être là ! ».
Les Saint-Martinois sont également sensibles à l’action de la gendarmerie en matière de prise en charge et d’identification des victimes décédées. Cette mission est du ressort de l’Unité de gendarmerie d’identification des victimes de catastrophes (UGIVC), de l’IRCGN, projetée avec 20 de ses personnels dès le 7 septembre au soir. Assistée par les techniciens en identification criminelle de Guadeloupe, elle procède au relevage des corps, bénéficiant parfois de l’appui 3D des hélicoptères des sections aériennes de la gendarmerie de Pointe-à-Pitre et de Fort-de-France, ou des plongeurs des bases nautiques de Guadeloupe et de La Martinique, en fonction de la localisation des dépouilles. « Une partie de l’équipe réalise, à Saint Martin, des examens post-mortem, relevés décadactylaires et série d’examens médico-légaux externes. C’est indispensable car, avec un transport de 15 heures par voie maritime, le corps risque de se dégrader avant sa prise en compte par le reste de nos effectifs en Guadeloupe, chargés du recueil des éléments ante mortem et de l’autopsie », explique le chef d’escadron Emmanuel Gaudry, chef de l’UGIVC.
Gestion des interventions
Les heures et les jours passent, les communications se rétablissent et, avec elles, les appels au « 17 » . Trois commandants d’EGM, appelés « Écho », suivent, H24, les interventions , en assurant l’interface entre les opérateurs du COG et les officiers G.M. sur le terrain . Le système de cartographie du CPGC est également mis à contribution. Des cartes sont établies, régulièrement mises à jour grâce aux diverses patrouilles terrestres ou aériennes. En moins d’une semaine, ce sont plus de 350 cartes de la gendarmerie qui vont alimenter l’ensemble des forces engagées (gendarmerie, forces armées, sécurité civile, préfecture, etc.). Travailler avec une cartographie unique est essentiel pour disposer d’un même référentiel.
Reprise du traitement judiciaire
Les interventions s’enchaînent et conduisent aux premières interpellations. Au lendemain d’Irma, un grand nombre de contraintes ne permettaient pas un traitement judiciaire normal des infractions. Dès le samedi 9 septembre, une permanence Parquet est installée dans les locaux de la brigade de Marigot. À partir du14 septembre, Yves Paillard, vice procureur de la République près le TGI de Basse-Terre, détaché à Saint-Martin, en coordination avec le lieutenant-colonel Loïc Kervoern, OAPJ du Comgend de Guadeloupe, met en place trois points d’accueil, armés par des réservistes opérationnels, pour recueillir les plaintes de la population via une procédure simplifiée de « lettre plainte » manuscrite. Grâce notamment à l’appui de la Section de recherches (S.R.) de Guadeloupe, les faits les plus graves, à l’instar des pillages ou des détentions d’armes, sont ainsi traités immédiatement, avec interpellation et déferrement.
Un engagement à durée indéterminée
Petit à petit, les différentes structures administratives se remettent en place. Après une phase de stabilisation, les mois, peut-être les années à venir, seront consacrés à la reconstruction de l’île, que la gendarmerie va accompagner. Le général Descoux, comandant le Comgend de Guadeloupe, devient alors, sous l’autorité de la préfète déléguée à Saint-Martin et Saint-Barthélémy, le coordonnateur de la mission de sécurité ayant pour acteurs la gendarmerie, la police, la sécurité civile et l’Armée.
« Il faut identifier les besoins et mettre en cohérence l’ensemble du dispositif au profit des Saint-Martinois. Le but est de donner à la population des signes montrant que la vie reprend », précise le général.
Tenir dans la durée imposera des relèves d’effectifs, c’est pourquoi un appel à volontaires national est lancé le 10 septembre aux militaires d’active afin de renforcer ces unités sinistrées. Après une première projection de 38 militaires, 50 gendarmes supplémentaires sont envoyés début octobre pour des missions de courte durée. La réserve n’est pas en reste. Une première compagnie de réserve territoriale, à l’effectif de 73 personnels, est projetée le 27 septembre depuis la Métropole pour une durée de trois mois. Ils seront guidés dans leurs missions par les gendarmes actuellement affectés. Ces derniers auront par la suite la possibilité de demander une réaffectation, à l’instar du gendarme Vankin qui sera, dans peu de temps, muté sur l’Île de la Réunion.
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