Expert en incendie à l'IRCGN : « Quand on est scientifique, on aime le challenge »
- Par la rédaction du site UNPJ - Unité nationale de police judiciaire
- Publié le 20 juillet 2026, mis à jour le 20 juillet 2026

Lieutenant-colonel au sein de l'Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale, Guillaume Cognon a été interviewé sur son métier d'expert en incendie par RTL. Il est revenu sur l'affaire Estelle Duran, dont le corps démembré et calciné a été retrouvé en septembre 2016.
Qu'apporte un expert scientifique sur une scène de crime ? L'émission Les voix du crime sur RTL s'est appuyée sur l'affaire Estelle Duran pour comprendre le rôle d'un expert incendie dans l'enquête, avec l'interview du lieutenant-colonel Guillaume Cognon, chef adjoint au sein de la Division criminalistique physique et chimie de l'Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN).
Le 6 septembre 2016, en Charente-Maritime, une mère de famille âgée de 45 ans, Estelle Duran est portée disparue. Ouverte pour disparition inquiétante, l'enquête a pour première piste la thèse du suicide. Les enquêteurs vont rapidement découvrir des traces de sang au domicile de la quadragénaire, ainsi que des restes de corps démembrés et calcinés à proximité de la maison.
Première étape : la recherche et l'analyse des traces
L’expert en incendie explique que sa première mission dans l’enquête est la recherche de produits inflammables, « des accélérants » pouvant orienter l'enquête vers une crémation ou un produit favorisant un départ de feu. Il dispose pour cela de scellés, notamment des tissus calcinés. Durant cette étude, le lieutenant-colonel s’intéresse d’abord aux composés les plus légers, volatils, puis aux composés non volatils, plus lourds, afin de balayer toute la gamme des produits inflammables commerciaux qui sont disponibles sur le marché.
Les expertises ne s'arrêtent pas à cette recherche-là. Guillaume Cognon travaille en collaboration avec des experts en microanalyse pour l’étude des fibres textiles. Un protocole de traitement est mis en place pour une parfaite coordination entre eux.
« Notre métier, c’est d’exploiter au maximum les traces qu’on peut retrouver sur une scène de crime potentielle », explique-t-il. « Dans le cas présent j’ai retrouvé des hydrocarbures et des corps gras – de la graisse corporelle – issus de vêtements portés par une personne », appuie-t-il.
« L’absence de preuve, ce n’est pas la preuve de l’absence »
L'expert ne dispose que de très peu d’informations sur le dossier confié. « C’est une généralité », souligne-t-il. « Et je n’en veux pas », poursuit-il, justifiant cette prise de position pour éviter des biais d’interprétation : « À partir du moment où vous commencez à lire l’histoire et les éléments d’enquête, le risque est de générer un biais d’interprétation. Or, mon métier est de partir de la trace, de générer des hypothèses puis de les classer par probabilité et, plus rarement, par certitudes. »
L'expert cherche à éclairer l’enquêteur d’un point de vue technique : « La première expertise se déroule au laboratoire, en analysant des scellés, et je dois dire ce que je trouve. Dans certains cas, il se peut que nous ne retrouvions rien ou que nous ne mettions rien en évidence. Nous travaillons à charge et à décharge. » Guillaume Cognon met en garde : « L’absence de preuve, ce n’est pas la preuve de l’absence. »
Dans l'affaire Duran, le lieutenant-colonel met en évidence un certain nombre d’hydrocarbures lourds, « avec des coupes pétrolières, de type gazole, et de l’huile ». « J’en fais part dans la procédure, ce qui permet au magistrat d’avancer dans son instruction », précise-t-il.
Des milliers de pièces de procédure à étudier
Ses expertises sur ce dossier ont duré quasiment deux ans, embrassant la partie physico-chimique en laboratoire et la partie étude de pièces de procédure : « Cette dernière partie est une mission différente de celle de l’analyse de scellés en laboratoire. Là, je vais travailler sur pièce. Je dois évaluer la compatibilité technique des déclarations faites par le mis en cause ou éventuellement par les témoins, avec ce que j’ai comme information du terrain avec les traces qui me sont confiées. J'étudie des centaines voire des milliers de pièces de procédure. C’est une opération complexe. »
Pour cela, Guillaume Cognon dispose d'ailleurs de rapports d’expertise de médecins-légistes ou d’anthropologues. Des constatations font état d'ossements dégradés de manière hétérogène. L'expert doit tenter d’expliquer pourquoi et dire si cela est compatible avec la version du mis en cause : « J’ai des questions sur le mode opératoire du type : en combien de temps le corps a pu brûler ? Est-ce compatible avec les déclarations ? Est-ce que le feu a été entretenu ? »
« Il faut faire attention au "saut de croyance"», affirme-t-il, en considérant que « ce n’est pas parce qu’une personne, qu’elle soit mise en cause, témoin ou victime, fait une déclaration que les faits se sont réellement déroulés ainsi ». « Il faut constamment garder cette distance et toujours ramener les différentes hypothèses et déclarations par rapport aux analyses », ajoute-t-il. « En aucun cas, je vais me prononcer sur la culpabilité ou la non-culpabilité », assure-t-il.
L’expert doit mettre de côté « l'affectif » lors d’un travail sur une affaire sordide. « C’est parfois très compliqué quand sur une scène vous avez par exemple des enfants ou des femmes enceintes », reconnaît Guillaume Cognon, confiant que les experts bénéficient d'un suivi psychologique.
« On est là pour prêter concours à la justice »
Même si l'expert ne peut répondre de manière catégorique à certaines questions des enquêteurs et magistrats, car faute d’éléments techniques, l’architecture des dossiers d’expertise est conçue pour pouvoir facilement les défendre à la barre. « Je pense déjà à ma déposition à partir du moment où je rédige mon dossier », détaille-t-il.
Le procès s’ouvre en septembre 2020, en présence de l’expert. Les passages à la barre peuvent durer quelques minutes à plusieurs heures, en fonction des éléments, du déroulé du procès, des questions posées. Il peut expliquer pourquoi il ne dispose pas d’une seule hypothèse, ou pourquoi il priorise l’une par rapport à l’autre. « Ici, sur la durée de crémation, deux hypothèses étaient valables entre une heure ou trois heures car je manquais d’éléments techniques permettant de mettre plus de poids sur une durée courte que sur une durée plus longue », fait-il savoir devant le tribunal, avec une explication physico-chimique de l’incendie et des paramètres qui doivent entrer en compte.
« Quand on est scientifique, on aime le challenge », soutient-il : « C’est toujours intéressant d’aller creuser d’un point de vue technique et d’apporter notre expertise, nos connaissances et notre fond scientifiques sur l’explication de certains phénomènes sur la scène. C’est aussi le service rendu à la justice, on prête serment. On est là pour prêter concours à la justice ».
Le frère cadet d'Estelle Duran, Loïc Duran, est le principal suspect. Il est condamné en octobre 2020 à 20 ans de réclusion criminelle pour avoir démembré et brûlé le corps d'Estelle Duran.
Lire aussi : « Affaire Flactif : 20 ans après, la parole est aux experts »
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