L’adjudant-chef Patrice, spécialiste mondial de la crypto
- Par le capitaine Tristan Maysounave
- Publié le 16 juillet 2025, mis à jour le 25 juillet 2025
L’adjudant-chef Patrice est détaché au sein d’Europol. Entré en gendarmerie en tant que gendarme adjoint volontaire, son parcours hors du commun l’a conduit à devenir l’un des experts mondiaux des cryptomonnaies.
Ces derniers mois, les enlèvements et tentatives d’enlèvement de responsables d’entreprises spécialisées dans les cryptomonnaies se multiplient, à l’image de celle du cofondateur de Ledger, David Balland. Les réseaux criminels exigent désormais de plus en plus fréquemment des rançons en crypto-actifs en raison de l’anonymat, de la rapidité des transactions et des facilités logistiques qu’ils offrent.
Les cryptomonnaies émergent dans les années 2000. Le nom de domaine Bitcoin est enregistré en 2008 et cet actif est mis à la disposition du public en 2009. Les transactions se multiplient alors, générant un intérêt croissant. En 2011, des cryptomonnaies alternatives voient le jour, consacrant cette révolution financière. Aujourd’hui, il existerait plus de 25 000 crypto-actifs différents dans le monde, représentant un marché d’un peu moins de 2940 milliards de dollars.
Alors que nombre de ces cryptomonnaies ont cours légal, leur développement a été favorisé par l’utilisation qu’ont pu en faire les réseaux criminels, percevant les avantages de ce système. Les crypto-actifs sont ainsi rapidement devenus incontournables en matière de paiement sur le darknet, de blanchiment ou encore de financement du terrorisme. Récemment, le démantèlement de la messagerie cryptée SkyECC a donné la mesure de la place prise par les cryptomonnaies dans le blanchiment de l’argent de la drogue.
Les États et les agences de coopération ont dû s’adapter à ce phénomène, d’une part en cherchant à encadrer les cryptomonnaies, d’autre part en créant l’arsenal législatif permettant aux services de police et juridictions de réprimer les infractions qui y sont liées. En France, l’équivalent de 28 millions d’euros en cryptomonnaies ont ainsi été saisis par la police et la gendarmerie en 2023. Les criminels et les entreprises du secteur cherchent néanmoins à contourner les méthodes et les outils employés par les enquêteurs, faisant des cryptomonnaies un domaine en constante évolution. L’enjeu pour les pouvoirs publics est d’éviter de se faire distancer, tant sur le plan technique que réglementaire. Ainsi, la proposition de loi narcotrafic intègre par exemple certaines évolutions, en prévoyant notamment l’interdiction du recours aux « mixeurs » de crypto, utilisés de manière croissante dans les circuits de blanchiment, et qui visent à « rendre intraçable l’origine des crypto-actifs ».
Les cryptomonnaies engendrent donc des problématiques techniques. Dès leur apparition, les enquêteurs ont été confrontés à un domaine qu’ils ne connaissaient pas. En France, l’adjudant-chef Patrice s’est passionné très tôt pour le sujet. Développant une expertise de haut niveau au fil des années, il a été à l’origine des premières saisies de crypto-actifs en France avant de devenir l’un des spécialistes mondiaux du sujet. Il est aujourd’hui détaché en tant que chef d’équipe crypto d’Europol. Profondément attaché à la gendarmerie, il a largement contribué à faire en sorte qu’elle joue un rôle essentiel en matière de cryptomonnaies tout en permettant à l’agence européenne de devenir un centre d’expertise dans le domaine.
Précurseur dans le domaine des cryptomonnaies
Alors détenteur d’un diplôme universitaire de mathématiques - informatique, Patrice intègre la gendarmerie en tant que gendarme adjoint volontaire en 2001. En 2003, il devient sous-officier et rejoint une brigade dans le Gers. En 2010, il effectue la formation N’Tech (Nouvelles technologies).
« À cette époque, je me suis rendu compte que nous recevions de plus en plus de plaintes liées aux nouvelles technologies. Je me suis intéressé à ce domaine et je me suis rendu compte que je pouvais apporter quelque chose. »
Affecté dans le département du Lot, il commence à travailler en lien avec la Section de recherches (S.R.) de Toulouse, notamment sur des dossiers liés aux fraudes à la carte bancaire.
En 2013, il rejoint la S.R. de Toulouse. « J’ai immédiatement essayé de me consacrer à la police technique et scientifique numérique (récupération de traces sur les téléphones, ordinateurs, etc.), mais ce que je considérais comme le plus important, car il y en avait peu, c’était le volet enquêtes cyber. J’ai notamment travaillé sur le dossier Zone Téléchargement. À cette époque, j’ai essayé de comprendre quels étaient les nouveaux systèmes de paiement que les criminels pouvaient utiliser. Je sentais que des plateformes comme Paypal étaient en perte de vitesse en raison de la régulation dont elles faisaient l’objet. En naviguant sur le darknet, le Bitcoin m’est alors apparu comme une évidence, il était en passe de devenir le moyen numéro un pour réaliser des transactions. »
Avec un camarade, Patrice initie alors le dossier qui donnera lieu à la première saisie de Bitcoins en France. « Personne n’avait jamais entendu parler du Bitcoin au sein des forces de l’ordre. Nous avons voulu savoir si nos investigations pouvaient conduire à l’ouverture d’une enquête. Nous avons recherché s’il était possible de réaliser des conversions de monnaie fiduciaire en Bitcoin sans donner d’informations sur l’origine de la somme, ce qui s’apparente à du blanchiment. Nous avons rapidement identifié le site internet d’un individu proposant des Bitcoin en échange de coupons Ucash achetés en bureau de tabac. Nous avons pu déterminer que les flux réalisés sur le site internet étaient importants. L’enquête nous a permis de remonter jusqu’à l’administrateur et de procéder à son arrestation en juillet 2014 avec la S.R. de Toulouse. S’agissant d’une première en France, il nous a fallu trouver un cadre juridique et un modèle pour pouvoir procéder à la saisie des Bitcoins. Ce dossier a créé un précédent. »
Spécialiste crypto d’Europol
Patrice est alors sollicité afin de partager son expérience auprès d’Europol et de la commission européenne. « Le sujet des cryptomonnaies devenait de plus en plus prégnant au niveau européen. En 2017, nous avons découvert une nouvelle méthode de blanchiment inconnue en Europe, avec les cartes prépayées en crypto. Elles permettaient de retirer des espèces dans des distributeurs traditionnels par le biais de cartes bancaires liées à des portefeuilles crypto. Europol recevait de plus en plus de sollicitations en lien avec ce domaine. Elle avait besoin d’un personnel dédié capable de prendre en compte ces requêtes. On m’a alors sollicité pour prendre en main la politique opérationnelle crypto de l’agence. Je suis détaché à Europol depuis 2017 et responsable de l’équipe crypto. Celle-ci s’est progressivement étoffée et est désormais composée de 8 personnels. Aujourd’hui, la problématique a pris une ampleur mondiale et nécessite une véritable technicité. La crypto est partout et n’est plus seulement cantonnée à la cybercriminalité. Les organisations criminelles utilisent la crypto afin de blanchir des milliards d’euros. »
La gendarmerie à l’avant-garde
En 2018, Patrice sollicite la mise en place en gendarmerie d’une formation dédiée aux cryptomonnaies. « Je craignais que nous ne finissions par être dépassés au niveau national. Mon idée était de faire bénéficier la gendarmerie d’une formation que j’ai mise en place lorsque je suis arrivé à Europol. Les chefs ont pris la mesure de l’importance de cette thématique sous l’impulsion du général Jean-Philippe Lecouffe, alors Sous-directeur de la police judiciaire (SDPJ) et actuellement Directeur exécutif adjoint d’Europol. Ils ont compris que la gendarmerie avait l’opportunité d’être pionnière dans ce domaine. La gendarmerie a consenti à l’achat de licences spécifiques, à la création de la formation Fintech (Financier technologique) et à la délivrance d’un code-savoir reconnu. »
Les résultats ne tardent pas à arriver et les saisies de cryptomonnaies s’enchaînent. « Aujourd’hui, on ne peut plus faire un dossier numérique sans crypto. La formation Fintech est désormais délivrée par le Centre national de formation cyber (CNFCyber) du ministère de l’Intérieur et la gendarmerie dispose d’un réseau bien implanté d’enquêteurs qualifiés. Aucun autre pays européen ne dispose de ce niveau de formation. »
Faire d’Europol le centre d’expertise dans le domaine des cryptomonnaies
« Progressivement, de nouveaux challenges se sont présentés. De nombreuses crypto alternatives ont vu le jour. Le nombre de Blockchain à analyser s’est démultiplié (une Blockchain est une base de données qui contient l’historique de tous les échanges effectués entre ses utilisateurs depuis sa création. Cette technologie permet notamment de soutenir des transactions de cryptoactifs sans intermédiaire, NDLR). Et les services ont évolué afin de faciliter l’anonymisation et le caractère intraçable des transactions. »
L’équipe de l’adjudant-chef Patrice est alors confrontée à de nouvelles problématiques, impliquant de développer des méthodes de raisonnement inédites afin d’identifier les criminels utilisant les services crypto.
« Mon objectif au sein d’Europol est de transformer le challenge que présente la technologie Blockchain et les cryptoactifs en opportunité. J’ai constaté que dans de plus en plus de dossiers, les services d’enquête des différents pays obtenaient des résultats qui n’étaient pas exploitables lorsqu’ils recouraient à des outils de traçabilité faisant perdre des mois, voire des années d’enquêtes. J’ai compris que ces outils n’identifiaient pas certains types de service que les criminels utilisaient, comme les mixeurs. Avec ce service, le dépôt de crypto-actifs n’est plus corrélé avec la sortie et les enquêteurs tombaient dans le piège qu’offre la traçabilité. Il m’a donc fallu développer des méthodes d’analyse comportementale permettant d’appréhender les mouvements des mixeurs et d’assurer la traçabilité des transactions réalisées sur les Blockchain. J’ai développé des techniques avancées de désanonymisation et de profiling. Aujourd’hui, nous réalisons des formations afin de permettre aux forces de sécurité intérieure des États membres et partenaires de les utiliser. »
« Finalement, mon rôle a été de permettre à Europol de devenir le centre d’expertise sur le sujet des cryptomonnaies en faisant en sorte que nous apportions plus aux pays que ce qu’ils peuvent faire d’eux-mêmes. Nous avons démontré que nous étions capables d’anticiper les nouveaux phénomènes et de donner des clés de résolution aux États, qui sont ensuite souverains. Il faut maintenant poursuivre les efforts engagés et capitaliser sur les connaissances acquises et les outils et techniques développés. »
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