Frontex : le contrôle aux frontières extérieures de l’Europe participe à la lutte contre la criminalité organisée au sein de l’espace Schengen

  • Par le commandant Céline Morin
  • Publié le 17 décembre 2024, mis à jour le 19 décembre 2024

À l’occasion de sa venue en France, la directrice adjointe de l’agence européenne Frontex, Mme Aija Kaljana, a accordé un entretien à GENDinfo, au cours duquel elle a abordé le renforcement de la mission Frontex et la nécessité de préparer les officiers qui seront déployés dans la durée, aux différentes situations qu’ils seront amenés à gérer. Elle a également évoqué les prochaines évolutions stratégiques de l’agence.

Vous êtes venue de Varsovie pour assister à la cérémonie militaire organisée par la Direction générale de la Gendarmerie nationale le 25 novembre 2024, au cours de laquelle plusieurs gendarmes de la catégorie 2 du corps des gardes-frontières de l'agence Frontex ont été mis à l'honneur. Pourquoi avez-vous tenu à être présente ?

Cette cérémonie est en effet très symbolique de l’engagement de la France et de la gendarmerie française en faveur de l'Europe. Au regard des bouleversements politiques à travers le monde, y compris au sein de l’Union européenne (U.E.), cet engagement est plus important que jamais. La gendarmerie française déploie beaucoup d’énergie pour trouver des volontaires, puis pour les former à leur future mission. En tant que directrice adjointe de Frontex, c’est une dynamique que j’aimerais voir se généraliser dans chaque État membre. C'est la raison pour laquelle il était important d'être présente.

Cette cérémonie marquait également l'ouverture du stage 3.0 de pré-déploiement et de recyclage organisé par le Commandement de la gendarmerie pour les missions extérieures (CGMEx) à l'intention des gendarmes déjà déployés et de ceux qui le seront à partir de janvier 2025. Quelles sont les attentes de Frontex concernant cette formation ?

Je trouve que c'est très bien que la France organise cette formation, car ce n’est pas le cas partout. Il y a bien des séances d’information, mais là, il s’agit d’une formation avec un programme solide, qui permet notamment aux nouveaux arrivants d’avoir une bonne connaissance de ce que représente le déploiement dans les opérations de Frontex, parce que celles-ci sont uniques. Nous opérons sous le commandement de l’État membre hôte ou d’un pays tiers. Parallèlement, nous formons notre propre chaîne de commandement, et la façon dont tout cela se synchronise est très importante. Concrètement, lors de leurs déploiements, les personnels Frontex doivent suivre les règles nationales du pays hôte. Il est donc extrêmement important de connaître les règles applicables au corps permanent en amont. Il s'agit également de créer un sentiment de communauté et de transmettre les connaissances et l'expérience des personnels ayant déjà réalisé des missions Frontex, qui peuvent alors expliquer concrètement comment cela fonctionne, comment trouver un logement et toute la logistique liée à ces déploiements.

Quels sont les dispositifs mis en place par Frontex pour compléter les actions des États membres en matière de formation du personnel de la catégorie 2 ?

Nous avons développé un cours de pré-déploiement en ligne, obligatoire pour tous les membres du corps permanent détachés en longue durée dans la catégorie 2 ou en courte durée. Il est toutefois difficile d'évaluer dans quelle mesure ce module complète les actions des États membres, car je pense que les programmes sont différents. Toutefois, l'ensemble de ces mesures devrait permettre d'assurer aux nouveaux arrivants les connaissances nécessaires pour opérer sur les théâtres opérationnels de Frontex. Ensuite, lorsqu’ils arrivent sur leur zone de déploiement, ils suivent un briefing opérationnel spécifique au théâtre, au cours duquel leur sont présentées les particularités de l’État membre hôte qu’ils devront prendre en considération, notamment l’usage des armes et le recours à la force, dont les règles sont différentes au sein de l’U.E.

Au cours de cette semaine de formation, les stagiaires suivent une journée de mises en situation sur la thématique de la « lutte contre l’immigration illégale et la criminalité organisée transfrontalière ». Celle-ci est organisée en partenariat avec l'académie de police de Lübeck et le NFPOC allemand, qui apportent leur soutien et leur expertise à travers la présence de deux formateurs. Ce partenariat européen pour la formation des agents Frontex est une première en France. Est-ce que ce type de coopération est courant à l’échelle européenne et est-ce que Frontex l’encourage ?

Je soutiens absolument ces actions de coopération. Est-ce répandu ? Pas vraiment, surtout en ce qui concerne la préparation des catégories 2 ou 3. Ce type de partenariat est absolument précieux et il serait intéressant que Frontex puisse soutenir les efforts des États membres en la matière. Les mises en situation des agents sont essentielles pour les préparer en amont aux différentes situations auxquelles ils seront confrontés dans leur zone de déploiement.

Lorsqu'ils sont déployés en Finlande, les agents sont principalement chargés de lutter contre l'instrumentalisation de la migration. À Lampedusa, ils seront davantage confrontés à la misère humaine quotidienne. Ils devront sauver des vies et faire face à un afflux important de personnes. Les défis et les cas de figure sont donc multiples.

De plus, nous ne pouvons pas oublier que la criminalité transfrontalière est un problème majeur. Le corps permanent que nous formons avec les États membres constitue la dernière ligne de défense. Si nous ne parvenons pas à la stopper aux frontières extérieures, cette criminalité se propagera au sein de l’Union européenne. C'est pourquoi il est extrêmement important d’augmenter la capacité du corps permanent pour lutter contre la criminalité. Il ne s'agit donc pas seulement d'accomplir les tâches habituelles de gestion des frontières, telles que la vérification des passeports ou la surveillance des frontières. La criminalité est bien présente et elle devient de plus en plus violente, comme nous pouvons le constater quotidiennement.

La ressource 2025 a suivi, il y a deux semaines, un stage HEAT (Hostile Environment Awareness Training) au sein du Centre for Safety and Development à Amersfoort, aux Pays Bas, afin de les préparer à évoluer dans des milieux et des situations complexes. Frontex met-elle en place des dispositifs pour former les catégories 2 à la gestion de crise et aux situations complexes ?

Oui, bien sûr. Outre le stage HEAT (Hostile Environment Awareness Training ou formation de sensibilisation aux environnements hostiles), nous proposons des formations sur le contrôle des foules et sur l'utilisation de la force. Cette dernière est d’ailleurs obligatoire chaque année pour l'ensemble de nos fonctionnaires. Nos centres de formation n’ont pas d’implantation fixe. Nous sommes prêts à en créer au plus proche des théâtres opérationnels afin d'éviter les voyages réguliers.

Nous cherchons à rendre cette formation plus accessible. Nous cherchons également des moyens d’aider les agents de la catégorie 2, déployés depuis des années, à maintenir leurs compétences en tir, en utilisation de la force, etc. Actuellement, nous n’avons tout simplement pas la capacité de le faire, mais nous y travaillons.

Il faut toutefois apporter une petite précision quand on parle de gestion de crise, car celle-ci recouvre plusieurs aspects. La gestion de crise peut concerner des crises naturelles, migratoires ou liées à des crimes de guerre. Tout cela nécessite un cadre de formation complètement différent. En ce qui concerne la crise migratoire, il s'agit plutôt de savoir comment gérer le grand nombre de personnes qui arrivent. Si la crise devient plus violente, il faut une réponse beaucoup plus robuste, un contrôle des foules et la capacité de traiter la violence de manière mesurée et proportionnée. Ce point est essentiel. Notre travail est de désamorcer la situation et de veiller à ce que tout le monde soit en sécurité. Alors que l’autodéfense nous est possible, l'action offensive ne l’est pas et à juste titre. Cela nécessite une formation très spécifique. C'est la raison pour laquelle je pense que la gendarmerie nationale, grâce à ses capacités de police et à son expertise en matière de gestion des foules, est un partenaire essentiel dans la gestion des frontières.

En juin 2024, la gendarmerie française a organisé le premier webinair d’information de la mission des gardes-frontières de la catégorie 2, en collaboration avec le CEPOL, FRONTEX et avec le soutien du NFPOC allemand. Ce webinar a connu un grand succès, permettant à la gendarmerie d'atteindre ses objectifs pour 2025, à savoir le recrutement de treize agents supplémentaires. Lors de la réunion de coordination, qui s’est tenue le 15 octobre dernier à Paris, vous avez approuvé l'organisation d'un nouveau webinair d’information en janvier 2025. Le premier a été diffusé exclusivement en France. Compte tenu de son succès, est-il envisagé d'ouvrir le prochain à tous les États membres ?

Ce webinaire, à l'initiative de la France et de l’Allemagne, a été un grand succès, notamment parce qu'il était ciblé. Si l'événement est ouvert à tous, le contenu risque de devenir trop générique. En réduisant le public ciblé, vous pouvez personnaliser les informations dispensées. Le public est également beaucoup plus réceptif et prêt à poser des questions. Si des milliers de personnes viennent de toute l’Europe, il y aurait, selon moi, très peu de questions sur les aspects opérationnels concrets. Pour moi, l'objectif doit rester pragmatique : expliquer la mission, partager les expériences de ceux qui sont déployés sur les théâtres opérationnels et répondre de manière très ouverte aux questions. Le pire serait de dépeindre une situation aux frontières extérieures qui n’ait rien à voir avec la réalité. Les témoignages de ceux qui travaillent sur le terrain sont donc très importants pour préparer les agents, surtout les nouveaux arrivants, à la réalité des frontières.

Quelles sont les évolutions majeures de la stratégie de Frontex que l'on peut attendre au cours des cinq prochaines années ?

L'agence connaît une transformation significative. Nous disposons aujourd’hui de notre propre personnel, à savoir des agents du corps permanent en uniforme, armés et dotés de pouvoirs exécutifs. Nous possédons également notre propre équipement. Nous devenons ainsi de plus en plus un partenaire des États membres, et non plus seulement un gestionnaire de leurs ressources.
De plus, la création d'un corps permanent est absolument primordiale.. Compte tenu du rôle du corps permanent, il est essentiel que Frontex s’identifie avec les forces de l’ordre et développe une culture qui s’y attache. Nous sommes là pour servir la communauté des États membres de l’Union ainsi que nos propres foyers. La culture des forces de l’ordre devient donc une cible beaucoup plus importante.
Il est également impératif de faire le point sur notre positionnement, notre mission et les actions les plus efficaces sur le plan opérationnel. Il est essentiel de devenir une organisation axée sur le renseignement, car les ressources humaines et techniques sont limitées. Nous ne pouvons pas nous attendre à disposer de tout ce dont nous avons besoin. Nous devrons toujours établir des priorités, et nous le voyons déjà de manière assez significative. Par exemple, dans les domaines opérationnels prioritaires de catégorie 3, nous nous satisfaisons déjà de disposer de 50 % des ressources nécessaires. Cela signifie simplement que nous devons être très bien informés des domaines dans lesquels nous devons être performants et de la manière de le faire.

Un autre domaine stratégique est le développement des capacités opérationnelles de Frontex. Il s'agit principalement de capacités propres utilisées par le corps permanent, mais aussi de capacités stratégiques telles que la surveillance aérienne aux frontières, qui dépassent les capacités des États membres et sur lesquelles Frontex peut venir en soutien. La surveillance aérienne est en effet un outil efficace pour le renseignement de l'Union européenne. Nous ne le faisons pas pour Frontex, mais pour les États membres.

Le dernier point est d'être un bon employeur, afin que les gens aient envie de venir travailler et faire carrière au sein de l'agence. Il est important de rassurer les agents, en particulier les forces en uniforme, concernant leurs perspectives de carrière à cinq ou dix ans… Actuellement, nous opérons selon les règles de l'U.E., qui n'ont pas été rédigées pour le personnel en uniforme.. Il y a donc beaucoup de travail à faire en lien avec la Commission européenne.

 

Version anglaise de l'entretien

Cet entretien est également disponible en langue anglaise en téléchargement ci-contre.

ITW DIR adjointe FRONTEX-version anglaise.pdf (93,8 kB)

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