FIEP - L’intelligence artificielle, un levier stratégique dans la lutte contre la criminalité : entretien avec le général Patrick Perrot

  • Par Hélène THIN
  • Publié le 06 mars 2025, mis à jour le 06 mars 2025

Le 23 octobre 2024, la France prenait officiellement la présidence de la FIEP, association internationale réunissant vingt-et-une forces de gendarmerie et de police à statut militaire, dans un objectif de coopération face à la menace criminelle. En tant que thématique retenue cette année par la France, l’intelligence artificielle (IA) est placée au cœur des échanges. Entretien avec le général de brigade Patrick Perrot, coordonnateur pour l’IA au sein de la Gendarmerie nationale, et conseiller IA auprès du Commandement du ministère de l'Intérieur dans le cyberespace (COMCYBER-MI). 

Général, quels sont les grands enjeux et les opportunités de l’intelligence artificielle pour la gendarmerie nationale ?

L’IA au sein de la Gendarmerie nationale présente plusieurs enjeux. Le premier est celui de la souveraineté, répondant à la nécessité de préserver nos activités régaliennes. Nous devons en effet maîtriser nos outils, ce qui, bien souvent, passe par une capacité de développement en interne. Même si cette approche n’est pas exclusive, elle est essentielle, afin de prévenir tout effet de boîte noire (NDLR : le phénomène de « boîte noire » désigne la capacité des systèmes d’IA à prendre des décisions et effectuer des tâches, sans que nous en comprenions précisément le processus), et de dépendance sur des applications majeures. Ainsi, nous serons à la fois en mesure d’exploiter des outils en connaissant au mieux de leur performance et d’expliquer à nos concitoyens le fonctionnement de ces outils parfois obscurs.

Le second enjeu est celui de la lutte contre la criminalité. L’IA met aujourd’hui à disposition des criminels des moyens techniques à la fois sophistiqués et faciles d’utilisation. En témoignent l’augmentation exponentielle des deepfakes (enregistrements vidéo et audio produits ou modifiés à l’aide de l'intelligence artificielle), qui sont à l’origine de nombreuses infractions.

Afin de contrer cette évolution criminelle fondée sur l’usage de la technologie, et d’organiser notre riposte face aux criminels, la gendarmerie nationale a, elle aussi, besoin d’utiliser l’IA. Ainsi pouvons-nous dire que l’intelligence artificielle représente à la fois le poison et le remède. Le poison, lorsqu’elle est utilisée par les criminels ; le remède, quand elle est utilisée par les forces de sécurité intérieure. C’est pourquoi le cadre légal doit aussi permettre un usage de l’IA par les forces de sécurité intérieure, pour mieux lutter contre le crime et protéger nos concitoyens.

Le troisième enjeu est celui de l’assistance à l’usager. Parmi les défis auxquels la gendarmerie nationale est aujourd’hui confrontée, figure en bonne place l’amélioration de l’accessibilité de ses services. L’outil numérique doit ainsi nous permettre d’optimiser la prise en compte des citoyens au niveau de l’accueil, que ce soit au sein des brigades ou en ligne. L’objectif est l’amélioration de la qualité de service et la simplification du parcours usager, en évitant de déshumaniser la relation entre le gendarme et le citoyen.

Le quatrième et dernier enjeu a pour objectif de faciliter les tâches administratives du personnel de la gendarmerie. C’est ce que l’on nomme « l’IA organique ». Cette technologie puissante, ici utilisée au service de l’administration du gendarme, couvre un large spectre d’applications, des ressources humaines, au soutien informatique, en passant par la gestion immobilière.

« L’IA opérationnelle », quant à elle, est utilisée à l’appui de la lutte contre la criminalité.

Au-delà des grands enjeux que nous venons d’évoquer, l’IA constitue une formidable opportunité pour les forces de sécurité intérieure, dans la mesure où elle embrasse tous les domaines, que ce soit au niveau stratégique, tactique ou opérationnel. Elle représente d’abord, pour le gendarme, un appui majeur dans l’exécution de ses missions opérationnelles. Citons par exemple l’application de retranscription automatique de la parole, destinée à faciliter le traitement des écoutes téléphoniques menées dans le cadre d’enquêtes criminelles. Également utilisée afin d’analyser des vidéos de masse, l’IA permet de conduire des recherches bien plus rapidement que l’humain, en particulier en matière de détection d’images pédopornographiques. Sur le plan tactique, l’intelligence artificielle constitue un outil fondamental d’aide à la conception de manœuvres, au service des commandants de compagnie et de groupement, notamment grâce à des méthodes d’analyse prédictive de l’évolution de la délinquance. Au niveau stratégique, enfin, l’IA peut être utilisée afin de mieux analyser et anticiper l’allocation des ressources et des moyens.

Quels sont les principaux risques de l’IA, ainsi que ses freins et ses limites ?

Le risque premier dans le contexte de l’emploi est celui de la déprofessionnalisation du gendarme. Plutôt que de rendre les personnels plus performants, l’IA pourrait induire une perte de maîtrise professionnelle, si les gendarmes venaient à être trop assistés. Il ne faut pas confondre assistance et assistanat !

La déshumanisation de la relation avec l’usager constitue l’autre grand risque. S’il est nécessaire d’améliorer le parcours usager, ne perdons jamais de vue que la population a besoin de contacts humains. Il nous faut donc trouver le juste milieu entre utilisation de l’IA et contact direct avec le citoyen.

Il existe également des risques « dérivétiques », relatifs aux critères discriminatoires référencés dans la loi française. Il est capital de bien les comprendre et de les éliminer, dès lors que nous utilisons un logiciel d’intelligence artificielle.

L’autre écueil serait d’assimiler l’IA à un projet numérique. Son développement et son renouvellement sont en effet bien plus rapides que n’importe quel projet numérique. La durée de vie potentielle d’un système d’IA étant très courte (entre six mois et un an en moyenne), celui-ci doit être renouvelé très fréquemment, sous peine de devenir obsolète. Ne pas prendre en compte cette singularité serait une erreur fondamentale.

Aussi, l’IA ne saurait être considérée comme un simple projet informatique. Elle revêt en effet un caractère multidimensionnel, nécessitant une coordination globale, et la prise en compte de thématiques plurielles (recherche et développement appliqués, réglementation, éthique, formation, coopération nationale et internationale…).

Malgré ces risques, le danger majeur serait de ne pas se saisir de l’intelligence artificielle. En plaçant l’IA au cœur de sa stratégie et de son action, la gendarmerie nationale se donne les moyens d’être à la hauteur des défis que pose aujourd’hui la criminalité. Hautement techniques et de plus en plus sophistiquées, cyber criminalité et criminalité « classique » connaissent une véritable explosion. Ne pas prendre le virage de l’IA reviendrait immanquablement à nous mettre en échec.

Pour finir, j’insisterais sur les investissements et les infrastructures que nécessite le développement de l’intelligence artificielle, s’agissant là aussi d’une limite potentielle. Les travaux en matière d’authentification de l’information, comme d’usage de l’IA générative (NDLR : l’intelligence artificielle générative désigne un type d’IA capable de générer du contenu - texte, images, vidéos, autres médias - en réponse à une requête) à des fins d’amélioration de l’accueil, nécessite des ressources de calcul. Aujourd’hui, l’enjeu pour la gendarmerie est de trouver le point d’équilibre entre la performance des systèmes et la préservation de l’environnement, par une moindre consommation énergétique des modèles. Un difficile combat !

Quels sont les défis de la présidence française de la FIEP autour de la thématique de l’IA ?

Tout au long de l’année de la présidence française de la FIEP, les vingt et un pays membres de l’organisation pourront confronter leurs visions, leurs applications, leurs approches éthiques et leurs périmètres légaux, autour de la thématique de l’IA. Les travaux conduits dans le cadre des quatre commissions s’inscriront dans une démarche d’échanges et de partage, et chaque protagoniste sera amené à exposer son point de vue.

Si le niveau d’avancement en matière d’intelligence artificielle varie d’un pays à l’autre, nous veillerons à associer chacun des membres, et ne laisser personne de côté. L’objectif premier est de permettre aux différents pays de s’inspirer des retours d’expérience de leurs homologues, et ainsi favoriser la montée collective du niveau de l’IA au sein des forces de sécurité intérieure membres de la FIEP.

La criminalité étant désormais internationale, la coopération entre les différents pays constitue un axe incontournable de notre action.

Quels enjeux spécifiques de l’IA ont été et seront mis en exergue à l’occasion des commissions ponctuant la présidence française de la FIEP ?

Lors de la première commission, ayant eu lieu au Chili, en décembre 2024, nous avons traité de l’IA appliquée aux ressources humaines. Cette première séquence a mis en évidence la nécessité de disposer d’une ressource qualifiée au sein des forces de gendarmerie et de police à statut militaire, associée à une gestion différenciée de ces personnels spécifiques, considérés comme ressource rare. Il est ici question de gestion des talents, un domaine dans lequel les forces de gendarmerie sont en concurrence avec le secteur privé. À ce premier enjeu s’ajoute la mise en œuvre de formations internes, dédiées à l’intelligence artificielle, dans le but de favoriser la montée en compétences de nos gendarmes. Bien entendu, les applications utiles au domaine des ressources humaines, à l’image des enjeux de mobilité et la gestion des compétences, ont aussi été abordées.

La prochaine commission se tiendra aux Pays-Bas, en avril prochain. Nous aborderons l’IA appliquée aux affaires internationales. L’objectif sera de confronter nos cadres éthiques et réglementaires, points fondamentaux en matière d’intelligence artificielle. Une étude comparative des cadres réglementaires qui coexistent au niveau international sera réalisée, en vue de tirer bénéfice de l’expérience de chacun, et ainsi s’inspirer des modèles les plus vertueux.

La troisième commission, qui se tiendra en juin, au Qatar, sera consacrée aux nouvelles technologies. Nous étudierons la manière dont laquelle l’IA est utilisée par les criminels, mais aussi l’usage que les forces de l’ordre peuvent en faire afin de mieux lutter contre la criminalité. Ces questions constituent un enjeu fondamental, en particulier dans le champ cyber, où l’on assiste à une véritable explosion de l’utilisation de l’I.A par les criminels.

La quatrième et dernière commission se déroulera en juin, en Roumanie. Les membres de la FIEP traiteront de l’application et de l’impact de l’IA dans l’organisation du service. L’enjeu n’est autre que la préparation et l’accompagnement des forces de gendarmerie, confrontées à des changements induits par l’intelligence artificielle. Dans cette optique, il est important de démontrer et d’expliquer l’intérêt opérationnel de l’IA, notamment aux hauts dirigeants, ainsi que de responsabiliser les plus jeunes dans l’usage de ces nouveaux outils, compte tenu de la sensibilité des données visées.

Enfin, la clôture de la présidence française de la FIEP, en octobre 2025, devrait voir éclore une charte éthique au profit des forces de type gendarmerie.

Comment l’intelligence artificielle s’est-elle progressivement imposée au sein de la Gendarmerie nationale ?

La Gendarmerie nationale s’appuie sur l’IA depuis le début des années 2000. D’abord utilisée par l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN), à l’appui des investigations de la police technique et scientifique, l’IA s’est progressivement imposée dans le paysage au fil des ans, notamment dans le champ du renseignement criminel.

En 2020, l’Institution s’est dotée d’un coordonnateur pour l’intelligence artificielle. Cette mission m’a alors été confiée. J’ai ainsi mis en place une stratégie nationale, nommée « CAP IA », qui s’articule autour de quatre piliers :

- Une « IA souveraine », fondée sur le principe d’autonomie. La gendarmerie nationale doit en effet développer ses propres outils, afin d’en comprendre le fonctionnement et en garantir la pleine maîtrise. C’est ainsi que l’Institution sera en mesure d’appréhender les atouts et les limites de l’outil, et porter un regard critique sur son utilisation.

- Une « IA conforme », aussi bien en termes de réglementation que d’assurance qualité. Nous avons publié une charte éthique en ce sens, dès 2021. La gendarmerie nationale participe également aux discussions menées autour de la législation européenne sur l’intelligence artificielle, entrée en vigueur en avril 2024, et posant le premier cadre juridique sur l’IA. Nous travaillons continuellement à la mise en conformité de nos applications, au regard de la réglementation européenne, qui ne cesse d’évoluer.

- Une « IA maîtrisée », reposant sur une ressource qualifiée et formée, ainsi qu’une capacité de gestion des talents au sein de la gendarmerie nationale. Il s’agit donc d’embrasser les questions de recrutement et de formation.

- Une « IA partagée » au sein et au-delà de l’Institution. C’est un point essentiel, permettant l’exercice d’un contrôle quant aux modalités d’application de l’IA. Plusieurs partenariats ont ainsi été formalisés avec des acteurs académiques, des think tank (groupes de réflexion), et des entreprises autour de la thématique de l’intelligence artificielle.

Comment s’organise la formation des personnels de la gendarmerie nationale à l’intelligence artificielle?

La formation du personnel recouvre toute une série d’actions, allant de l’acculturation (via la diffusion d’une revue bimestrielle intitulée « Cultur’IA »), à la formation expertale, à travers des sessions doctorales proposées par la chaire « IA et sécurité », créée en 2021 par la gendarmerie nationale et l’Institut supérieur d’électronique de Paris (ISEP). Certains officiers se voient également proposer des formations dédiées, dispensées par de grandes écoles d’ingénieurs. Des formations courtes à l’intention des cadres dirigeants ont aussi été mises en place dans le cadre des Stages de l'enseignement militaire supérieur du premier et du deuxième degrés (EMS1 et EMS2), ainsi que des formations à l’étranger, destinées aux forces de sécurité intérieure. Depuis plus de six mois, la gendarmerie est également engagée dans la mise en place de séances d’acculturation de son activité en IA au profit du citoyen. Ce sont « les cafés bleus de l’IA », qui s’organisent au sein des communes.

L’ensemble de ces actions témoigne d’une politique volontariste visant à favoriser l’acculturation et la montée en compétences des gendarmes sur le thème de l’IA.

Quelles sont les perspectives à l’échelle de l’Institution pour les prochaines années ?

La gendarmerie doit en premier lieu se doter de machines de calcul, en réponse aux enjeux qui sont ses siens. Elle doit aussi prendre en compte de nouvelles applications, nommées Large action model (LAM), ayant vocation à rendre les intelligences artificielles plus autonomes et efficientes.

Autre objectif, nous devrons tendre vers une intelligence artificielle moins consommatrice en énergie,  c’est-à -dire plus durable pour les populations et la planète.

L’Institution poursuivra en outre les nombreuses actions déjà engagées, lui permettant d’asseoir sa présence sur la scène internationale : coprésidence d’un groupe européen à Europol (depuis 2021), exerçant une influence auprès de la Commission européenne, forte représentation de la gendarmerie lors des nombreux événements organisés autour du Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle, opérations spécifiques conduites à l’adresse des citoyens (acculturation à l’IA, sensibilisation, formation à la détection de deepfakes…).

Ces actions participent amplement au rayonnement de la Gendarmerie nationale, bien au-delà des murs de l’Institution. Il est impératif d’avancer avec l’ensemble des acteurs du monde de l’IA, dans un même esprit d’ouverture, et ainsi prendre part à ce vaste écosystème.

Numéros d'urgence

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Sécurité et écoute

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