[ÉPISODE 6] « Les images, on les garde en tête »

Série en exclusivité "Les jours" : à chaque crime, il y a une technique pour confondre le coupable. Deux journalistes de "les jours" en immersion au PJGN racontent de l'intérieur les plus grandes enquêtes sur des meurtres que la science aide à résoudre.

Découvrez ici l'épisode 6 intitulé « Les images, on les garde en tête »consacré au travail des gendarmes du Centre national d’analyse des images de pédopornographie #CNAIP du Centre de lutte contre les criminalités numériques #C3N. À travers l'affaire Romain Farina, voici comment les gendarmes creusent les tréfonds du web pour confondre les pédocriminels...

L’air sérieux. Petites lunettes en métal. Moustache et bouc fins bien taillés. Cheveux lissés vers l’arrière. Le directeur d’école, instituteur et père de famille de 45 ans présentait bien. Le cliché parfait. Des photos de lui ont commencé à circuler en 2015 quand sa face sombre petit à petit s’est révélée. Son pseudonyme sur internet ? « PedoMaster ». Vrai nom : Romain Farina. « Une affaire hors norme », résume l’adjudant Régis Villette, 44 ans, en jean, baskets et gourmette, au milieu des chemises bleues de son bâtiment du Pôle judiciaire de la gendarmerie nationale (PJGN) de Pontoise. Oui, l’affaire Farina, le patron du Centre national d’analyse des images de pédopornographie (CNAIP) s’en souvient. Et son acolyte, l’adjudant Jérôme Duhamel, aussi.

Elle éclate le 20 mars 2015. Ce jour-là, les parents de deux élèves de CP de l’école du Mas de La Raz, à Villefontaine, dans le nord de l’Isère, se rendent à la gendarmerie. Les enfants ont raconté que monsieur Farina, leur instituteur, organise des ateliers du goût. Mais au fond de sa classe, derrière un paravent. Les enfants ont les yeux bandés. Farina profite des séances pour leur imposer des fellations. Et les filmer. Perquisitions dans l’école et au domicile du directeur. Des images à caractère pédopornographique sont découvertes dans l’ordinateur familial. Farina est suspendu. Puis placé en détention provisoire pour « viols aggravés et agressions sexuelles sur mineurs ». Son passé aussi ressurgit. L’histoire d’un fiasco.

 

Dès 2001, une première plainte est déposée par les parents d’une enfant de 4 ans. Elle est classée sans suite et Romain Farina continue sa carrière d’instituteur

 

En 2001, quand Romain Farina entame sa carrière d’instituteur à Vénissieux, dans la banlieue de Lyon, une première plainte est déposée par les parents d’une enfant de 4 ans. Elle l’accuse de lui avoir « touché les fesses ». L’affaire, signalée à l’Éducation nationale, est classée sans suite par la justice. En juin 2008, il est cette fois condamné à six mois de prison avec sursis et obligation de soins pendant deux ans pour recel d’images pédopornographiques. Farina fait partie des soixante personnes signalées par les autorités allemandes à la justice française pour avoir consulté et téléchargé des images pédopornographiques sur un site coréen hébergé en Allemagne. Mais l’Éducation nationale n’en est pas informée par la justice. Et Farina récidive.

Combien d’enfants cet homme, qui a souvent demandé des mutations dans le Rhône et en Isère, a-t-il agressés ou violés ? Était-il en contact avec d’autres pédocriminels ? Faisait-il partie d’un gros réseau ? Qu’a-t-il planqué dans les entrailles de son disque dur ? Tandis que l’enquête de terrain de la brigade de recherches de la gendarmerie de Bourgoin-Jallieu laboure l’existence de l’instituteur, sa vie numérique va être épluchée jusque dans les moindres pixels.

 

En 2015, Romain Farina a été placé en détention provisoire pour « viols aggravés et agressions sexuelles sur mineurs » — Photo DR.

Premières expertises. D’abord d’un labo privé, puis du Lerti, laboratoire indépendant d’expertise numérique. Deux fois six mois de travail. Mais le juge n’est pas satisfait. Même après la mort de Farina, qui s’est suicidé en prison en 2016, il veut en savoir davantage et décide de saisir le CNAIP, le Centre national d’analyse des images de pédopornographie, rattaché au C3N, le Centre de lutte contre les criminalités numériques du PJGN. Un maillon unique et ultraspécialisé de l’arsenal antipédocriminalité. C’est d’abord l’adjudant Régis Villette qui s’y colle. Avec, comme à chaque mission, le même objectif : « Les photos et vidéos sont comme des scènes de crime. Nous devons les analyser pour identifier les auteurs et les victimes. »

« Nous avons été saisis le 3 avril 2017 », reprend dans ses documents l’adjudant Régis Villette. Un an plus tôt, Farina s’est pendu dans sa cellule de la prison de Lyon-Corbas, quelques jours après une nouvelle perquisition à son domicile qui a permis de débusquer dans les combles un sacré matériel : près de 70 CD-ROM, des cartes SD (des cartes mémoires), des cassettes…

Total ? 500 000 photos et 11 000 vidéos pédopornographiques. « C’était la première fois que nous avions un tel volume de documents à traiter », explique Villette. Il n’est alors plus question pour l’expert de confondre le pédocriminel, mais de concentrer toute son énergie à identifier les victimes.

« Nous avons d’abord trié ce que Farina avait importé de bases de données et ce qu’il avait lui-même tourné ou photographié. » L’adjudant Régis Villette

« On nous a transmis les premiers résultats des analyses d’images », explique l’adjudant, avant de poursuivre : « L’enseignant faisait faire à ses élèves beaucoup d’exercices de prononciation avec des pommes. On imagine ce par quoi il avait remplacé la pomme… Il y avait aussi des photomontages réalisés à partir de photos d’enfants tout à fait légales auxquelles il avait ajouté ses parties génitales ». Régis Villette continue : « Les premiers experts avaient repéré ces montages, mais ils étaient passés à côté de certaines vidéos. » Il expose, sans forfanterie : « Nous avons développé avec la police suédoise des outils spécifiques. Ils nous permettent de trouver ce que nous recherchons dans un volume énorme de données. Et nous, on sait ce sur quoi se focaliser. Comme un technicien en identification criminelle sait où chercher des empreintes. »

 

Les cybergendarmes savent où fouiller et font tout pour éviter que le pédocriminel n’efface le contenu de son ordinateur — Photo PJGN

Le Centre national d’analyse des images de pédopornographie est un maillon unique et ultraspécialisé de l’arsenal antipédocriminalité.

 

Le travail d’expertise va durer trois mois. Farina a filmé ses pervers ateliers du goût derrière un paravent mais pas seulement. « C’était un gros mélange. Nous avons d’abord trié ce qu’il avait importé de bases de données et ce qu’il avait lui-même tourné ou photographié. Nous avions des photos des perquisitions effectuées à son domicile. Ce qui nous a permis d’identifier des arrières-plans. » À force de scruter, le cybergendarme découvre que certaines vidéos de Farina ont été réalisées dans les toilettes de l’école. « Des caméras y sont effectivement retrouvées et saisies », précise l’adjudant Régis Villette. Le boulot ne s’arrête pas là : charge au gendarme de prouver que les photos et vidéos ont bien été captées par le pédocriminel. «On peut, par exemple en examinant des photos, remonter jusqu’au numéro de série de l’appareil photo et comparer avec le matériel saisi. Lorsqu’un téléphone a été utilisé, on peut aussi déterminer la localisation GPS du téléphone au moment de l’enregistrement, et le relier à une adresse mail. » L’adjudant reprend le fil de ses découvertes : « On a aussi retrouvé une vingtaine de fichiers avec des prénoms d’enfants. » Les victimes de Farina ? «Notre boulot se limite à extraire des visages d’enfants identifiables, il ne s’agit pas de les identifier. C’est l’affaire de ceux qui enquêtent. Nous ne sollicitons d’ailleurs pas de photos de potentielles victimes avant de nous mettre au travail », détaille l’analyste.

Le patron du CNAIP repère aussi que l’instituteur est « allé sur le darknet, cette partie moins accessible du web, et sur certains forums. Mais le contenu de ses images n’était pas vraiment planqué ». « Il voulait les avoir sous la main pour assouvir ses pulsions », interprète l’adjudant Jérôme Duhamel. «On a eu une affaire au Portugal, avec un gars qui avait planqué ses disques durs cryptés à 200 mètres de chez lui dans un bosquet. Là, ce n’était pas le cas, reprend Villette. Rien à voir non plus avec cet Allemand qui avait mis des aimants dans la porte de la pièce où se trouvait son ordinateur en cas de perquisition. » « Les disques durs n’aiment pas les aimants qui effacent tout… », complète Duhamel.

 

Les gendarmes du CNAIP ont passé en revue les 450 personnes avec qui Farina échangeait. Conclusion : le pédocriminel ne faisait partie d’aucun réseau

Au terme de sa mission, Régis Villette rend son rapport. Son travail, en liaison avec la brigade de recherches de Bourgoin-Jallieu, a permis l’identification de vingt nouvelles victimes. C’est ensuite au tour de Jérôme Duhamel d’intervenir. « Après l’identification des victimes, le temps était venu d’analyser ses contacts : 450 personnes avec lesquelles il discutait. » Mais quels types d’échanges avait-il avec elles ? Est-il en lien avec d’autres pédocriminels ? « J’ai fait beaucoup, beaucoup de fiches. Le travail d’investigation était tel que nous l’avons ventilé aux quatre coins de la France. Quand on a une pelote de laine, on la déroule. » Sans avoir forcément en retour connaissance des résultats obtenus. « Ce que l’on sait, c’est que Farina ne faisait pas partie d’un réseau », explique Jérôme Duhamel qui, au CNAIP, a de quoi démanteler des bandes de pédocriminels. En effet, le centre a aussi pour mission de collecter l’ensemble des documents pédopornographiques recueillis au cours des enquêtes judiciaires, et d’effectuer des rapprochements grâce à sa base de données baptisée Caliope (quelque 12 millions d’images et plus de 81 000 vidéos, selon le dernier rapport « État de la menace liée au numérique »). Il peut aussi accéder à celle d’Interpol (ICSE).

 

 

Le binôme de gendarmes est d’accord : « Si Farina a fait un paquet de victimes, c’était un amateur. Heureusement qu’on en a encore des comme lui. » « Farina, ce n’était pas encore la grande époque de consultations des forums notamment », souffle Villette. Avant de préciser : « Depuis environ cinq ans, il y a de plus en plus d’agresseurs qui filment ou photographient et cherchent à prendre contact avec la communauté des pédocriminels. Pour échanger, avoir des conseils. Alors, ils postent leur adresse électronique dans une discussion, légale, de forums du web classique puis, par mail, donnent aux personnes intéressées l’adresse codée sur le darkweb qui leur permettra d’accéder au contenu illégal qu’ils y ont posté. »

Les pédocriminels sont aussi de plus en plus geeks et bricolos lorsqu’ils cherchent à passer sous les radars : « Les mots de passe tordus, c’est la base. Mais certains programment leurs ordinateurs pour qu’à chaque fois qu’ils l’éteignent, leur disque dur soit formaté et son contenu effacé. D’autres ont des interrupteurs qui coupent internet et l’électricité de l’ordi au cas où ils se feraient surprendre, certains stockent leurs images dans le cloud, oui mais sur quel serveur ? Quand on contacte les fournisseurs d’accès à internet, ils sont très coopératifs quand il s’agit d’enfants. Mais encore faut-il trouver le bon fournisseur… » « Des fois, ils mettent leur système d’exploitation sur des clés USB ou des CD-ROM ; il n’y a rien de rien sur la machine quand elle est éteinte. Aucune trace. Aucun historique des consultations », enchérit Duhamel. Pas simple ce jeu du chat et de la souris. « C’est pour cela que nous faisons aussi de la formation pour les gendarmes qui cherchent, dans le cadre de leurs enquêtes, à se faire passer pour des pédocriminels sur le darknet. Nous y allons nous-mêmes régulièrement pour suivre l’évolution des pratiques. Et nous proposons nos services dans certaines affaires, en nous rendant parfois sur place au moment des arrestations ou des perquisitions. » Parfois incognito. En jean et sans chemise bleue… Les cybergendarmes, très au fait des combines des pédocriminels, savent où fouiller. Et tout faire pour éviter que le pédocriminel n’efface fissa le contenu de son ordinateur.

 

« Ils se photographient ou se filment dans une pièce aux murs blancs ; ils mettent des posters en russe ou mettent en évidence des objets rapportés de l’étranger, alors qu’ils sont en France ; ils se font de faux tatouages ; décalent leurs horloges… » L’adjudant Jérôme Duhamel sur les feintes des pédocriminels

 

Les duettistes, manifestement très complices, poursuivent leur partie de ping-pong : « Les pédocriminels du web ont des tas d’astuces. Le darknet regorge de tutos pour feinter. Ils se photographient ou se filment dans une pièce aux murs blancs ; ils mettent des posters en russe ou mettent en évidence des objets rapportés de l’étranger, alors qu’ils sont en France ; ils se font de faux tatouages ; décalent leurs horloges… » Et puis, se réjouit Duhamel, « il y a les pros qui, à 3 heures du mat, finissent par commettre une erreur et au bout, il y a un képi… ». « Il faut dire, reprend Villette avec une pointe d’humour, que les tutos sont en souvent en anglais et qu’ils ne sont pas forcément bien traduits en français. »

Les deux hommes marquent une pause. Ils viennent d’apprendre que le site Gendinfo, qui suit l’actualité de la gendarmerie, a révélé aux collègues qu’« une opération internationale a permis d’interpeller deux suspects en France ». Il s’agit d’un couple suspecté de viol sur son fils de 3 ans et deux autres enfants. Les scènes ont été filmées et diffusées sur le darkweb. La traque a duré une année. Le CNAIP en était. « L’auteur des sévices a fait assez d’erreurs pour qu’on parvienne à l’identifier, explique Villette. Ici, on se tient au courant de l’évolution des affaires dans lesquelles on intervient. Pour notre bien-être, c’est important d’être associé jusqu’au bout. C’est recommandé par les psychologues. On a besoin de voir concrètement à quoi notre travail aboutit », poursuit-il.

« On est forts mais les images, on les garde en tête », concède Jérôme Duhamel, en tripotant la chaînette qui enserre son cou. « Quand on n’en peut plus, on arrête, coupe Villette. Après, ce qui est différent pour nous, c’est qu’on sait ce qu’on va voir quand on reçoit des images. » « Oui, comme les montages pourris de Farina… », balance Duhamel, avant d’ajouter : « On parle beaucoup avec Régis. Il n’aime pas que je dise ça, mais il est un peu mon psy de tous les jours, en plus de l’assistance dont nous bénéficions régulièrement », insiste l’adjudant, qui souhaite continuer à bénéficier de ce suivi psychologique quand il aura quitté le service. « Parce qu’une fois que je ne serai plus dans le feu de l’action, j’ai peur que des flashs me reviennent », confie-t-il, soudain plus grave.

Le couple de Français, le violeur et sa complice, doivent être jugés en janvier. Ils risquent a minima vingt ans de réclusion criminelle. Romain Farina, lui, s’est soustrait à son procès en se suicidant. Mais au terme de trois années d’enquête, la justice a reconnu 46 victimes.

 

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