[ÉPISODE 5] La mort dans l’algue

Série en exclusivité "Les jours" : à chaque crime, il y a une technique pour confondre le coupable. Deux journalistes de "les jours" en immersion au PJGN ont pu se glisser sous le microscope de l'Institut de recherche criminelle de la Gendarmerie nationale (#IRCGN) pour raconter de l'intérieur les plus grandes enquêtes sur des meurtres que la science aide à résoudre.

Découvrez ici l'épisode 5 intitulé "La mort dans l'algue", consacré au travail des gendarmes experts en diatomées du département "Faune, flore et forensiquesLes diatomées sont des auxiliaires de justice : retrouvées dans les organes d’un cadavre, ces plantes permettent d’attester une noyade.

Le samedi 26 septembre 2020, Victorine Dartois, 18 ans, n’est pas rentrée chez elle. L’étudiante a passé l’après-midi à faire du shopping. Puis elle a raté son bus. Et décidé de revenir à pied au domicile familial à Villefontaine, dans le nord de l’Isère. À 21 h 30, Victorine n’est toujours pas là. Ses parents signalent sa disparition à la gendarmerie. Elle est inquiétante. Et l’affaire est d’emblée prise au sérieux. Mobilisation générale avec une équipe cynophile – des chiens avec leurs maîtres –, un hélicoptère et 130 militaires. Le corps de Victorine est découvert le lundi suivant, immergé dans un ruisseau proche de son domicile. Une enquête est ouverte. Débutent les auditions des témoins et du voisinage, tandis que des techniciens en identification criminelle (TIC) dépêchés par la section de recherche de la gendarmerie de Grenoble ratissent la scène. Prélèvements et examens du sac à main de la victime (un vol qui aurait mal tourné est-il envisageable ?) et des vêtements (une trace d’ADN ? une empreinte digitale ?) ; saisie des bandes de vidéosurveillance de la ville, des commerces et des stations-service qui vont être scrutées, tout comme la vie numérique de la victime. Dans la liste des indices à récupérer figure en bonne place le prélèvement d’un échantillon d’eau du ruisseau…

Les scellés sont acheminés à l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (#IRCGN) de Pontoise, dans le Val-d’Oise. Une autopsie est pratiquée à l’Institut médico-légal de Lyon. Ses conclusions sont rendues publiques le mercredi. Victorine Dartois est morte d’une noyade avec intervention d’un tiers. Une certitude acquise « en raison de multiples ecchymoses retrouvées sur le corps de la victime », précise Boris Duffau, procureur adjoint de Grenoble. Qui ajoute que « si aucune trace de violence sexuelle n’a été constatée (la victime a été retrouvée sans son pantalon, ndlr), il n’est pas pour autant possible à ce stade de l’enquête d’écarter cette hypothèse ».

Présence d’un champignon au niveau du nez, coloration mauve de la face, langue qui sort…

Aucun de ces signes n’est à coup sûr synonyme de noyade

Mais comment la mort par noyade (à la suite de l’inhalation d’un liquide dans les voies respiratoires) a-t-elle pu être établie ? Comment a-t-il été possible d’écarter l’hypothèse d’une hydrocution ou celle d’un coup fatal asséné avant que le corps ne soit retrouvé dans l’eau ? Par la seule autopsie ? Qu’elle soit accidentelle, criminelle ou suicidaire, la noyade est l’un des pires casse-tête de la médecine légale. Certes, si le corps n’a pas été immergé trop longtemps, des indices sont visibles : une cyanose de la face – une coloration bleuâtre ou mauve –, la présence d’un champignon de mousse appelé « spume » au niveau de la bouche et du nez, la langue qui sort de la bouche (on dit qu’elle est « protruse ») ou la peau ridée (on la dit alors « ansérine »). Oui, des examens internes mettent en évidence les poumons qui ont augmenté de volume et gardent l’empreinte des côtes… Mais aucun de ces signes n’est à coup sûr synonyme de noyade – les spécialistes parlent de « submersion vitale ».

Alors, dans l’affaire Victorine, comme dans tant d’autres (110 dossiers par an), l’expertise spécifique du département Faune et flore forensiques (le FFF) de l’IRCGN est requise. À la tête du département officie le docteur en sciences Jean-Bernard Myskowiak, l’un des très rares spécialistes de la méthode dite des « diatomées ». Ou comment des microalgues sont de précieux témoins pour la justice. Moins connues que les escouades de mouches qui permettent de remonter le temps et de dater la mort (lire l’épisode 3, « Toutes les larves de son corps »), elles sont aussi bavardes lorsque l’on retrouve un cadavre dans un milieu aquatique d’eau douce. Mais qui sont donc ces diatomées ?

 

Les gendarmes de l’identification criminelle lors des recherches de Victorine Dartois, à Villefontaine (Isère), le 28 septembre 2020 — Photo Michel Thomas/Le Dauphiné/PhotoPQR/MaxPPP.

 

Les Jours sont partis à leur rencontre à Pontoise. Le major Myskowiak les fait défiler en version agrandie sur son ordinateur. Elles sont belles comme de la dentelle, petits organismes à une seule cellule protégée par une coquille de silice divisée en deux valves baptisée « frustule », un petit nom charmant. Elles vivent leur vie de végétal dans les mares, les rivières, les étangs, les lacs. En eau douce, mais aussi marine. Fait marquant de leur histoire, elles ont été repérées pour la première fois en 1702 au microscope par le naturaliste néerlandais Antoni Van Leeuwenhoek. Grand homme à qui l’on doit aussi la découverte des globules rouges du sang et des spermatozoïdes. Et ça, ça vous pose une algue.

« Les diatomées font quelques microns, en général 30 à 40. Au maximum un demi-millimètre – mais je n’en ai jamais vu d’aussi grosses. Cette petite taille leur permet de franchir les alvéoles pulmonaires », entame le docteur Jean-Bernard Myskowiak, blouse blanche sur chemise à petites fleurs. Et ? L’élément est crucial. « Car que se passe-t-il dans une noyade ? Le fond attire. On essaie de retenir ses inspirations. On fait des mouvements de bras, mais on respire beaucoup d’eau. Cela inonde les voies respiratoires. Le cœur bat la chamade, la circulation sanguine s’active. Les poumons sont inondés, les alvéoles explosent. Or, dans l’eau que l’on respire, il peut y avoir des milliers de milliards de diatomées. Elles sont en effet des constituants du milieu aquatique. Ces végétaux colonisent le tissu pulmonaire, le foie, les reins, le cerveau, la moelle osseuse… »

 

« Pour faire simple, quand on retrouve 20 diatomées dans les poumons et 5 dans les organes restants, on se prononce en faveur d’une noyade. » Le major Jean-Bernard Myskowiak, patron du département Faune et flore forensiques de l’IRCGN

Ainsi, quand une mort suspecte est constatée en milieu aquatique en eau douce, le major, saisi par les enquêteurs ou les magistrats, demande à recevoir des échantillons de poumon, mais aussi du foie, du rein, du cerveau et un fragment de fémur (pour y prélever de la moelle osseuse). Sur la scène du possible crime, le TIC (équipé d’un kit dédié fourni par le FFF) doit aussi prélever de l’eau dans laquelle le corps a été retrouvé. Mêmes familles de diatomées (il en existe des milliers) ? C’est à vérifier. À partir de combien peut-on être affirmatif ? « Pour faire simple, quand on retrouve 20 diatomées dans les poumons et 5 dans les organes restants, on se prononce en faveur d’une noyade, explique le scientifique. Cette méthode existe depuis les années 1960. Cela a balbutié mais c’est aujourd’hui une science robuste. » Qui a été affinée et complétée.

Aux côtés des diatomées, des petits invertébrés peuvent servir d’échelle du temps. « Lorsqu’un corps reste longtemps dans l’eau, il se couvre de vase, reprend Jean-Bernard Myskowiak. Cette vase constituée de végétaux en décomposition constitue un substrat alimentaire pour les petits animaux comme les vers de vase, des larves de moustique, des petits escargots d’eau douce, des moules d’eau… Plutôt que de nicher sur une pierre ou une branche, ils viennent là. Se mettent dans les poches des vêtements ou les plis, à l’abri des prédateurs. Or on connaît le temps de développement de ces animaux. Même si la période d’envasement d’un corps est un point d’interrogation, nous pouvons déterminer une période minimale de submersion. » Bref, résume le gendarme scientifique, « notre mission consiste à faire parler les végétaux et les animaux ». Infaillible ? « Un corps dans l’eau, c’est toujours un peu mystérieux. Les remous d’un barrage ou d’un torrent ont un effet machine à laver. Le corps est alors tout propre. Il n’y aucune chance de retrouver des petits animaux : ils n’ont pas de velcro. Et surtout, cette méthode ne fonctionne que lorsque la personne est retrouvée en milieu aquatique naturel d’eau douce. L’eau potable est filtrée, et ne laisse pas passer les diatomées. Et en eau de mer, malgré les efforts de chercheurs notamment de Colombie britannique au Canada, elle ne fonctionne toujours pas. »

 

Les diatomées sont très bavardes lorsque l’on retrouve un cadavre dans un milieu aquatique d’eau douce

 

Ces précautions étant prises, des questions surgissent. La méthode des diatomées aurait-elle permis d’écarter d’emblée la thèse du suicide par noyade après ingestion de barbituriques de Robert Boulin, ministre du Travail sous Raymond Barre ? Son corps avait été retrouvé le 30 octobre 1979 près de la forêt de Rambouillet, dans les Yvelines, dans un étang… profond de 50 centimètres. Il a fallu attendre novembre dernier, plus de quarante ans après les faits, pour qu’un nouveau collège d’experts constitué de médecins, mandaté pour déterminer les circonstances du décès, juge « les constatations décrites » à l’époque insuffisantes pour conclure « de manière formelle » à une mort par noyade, « en l’absence de données anatomopathologiques et biologiques ». Précisons que des échantillons de poumons de Robert Boulin qui se trouvaient à l’Institut médico-légal de Paris ont mystérieusement disparu…

De même, la méthode des diatomées aurait-elle pu éclairer les circonstances de la mort du petit Grégory, retrouvé pieds et poings liés dans la Vologne, dans les Vosges, le 16 octobre 1984 ? En 2010, ses parents, Jean-Marie et Christine Villemin, avaient demandé à ce que ces microalgues soient recherchées. Refus du parquet général. Il faut préciser que les organes (reins, foie, etc.) permettant de retrouver les diatomées n’ont pas été prélevés lors de l’autopsie, tandis que l’eau des poumons n’a pas non plus été analysée. Ainsi est-il toujours impossible de dire si l’enfant est mort d’hydrocution ou de noyade ; noyé dans une baignoire avant d’être jeté dans la rivière ou dans les eaux de la Vologne.

Le 21 octobre 2014, dans l’Yonne, on signale la disparition de Stéphane K. Survol de la région, des rivières et des cours d’eau en hélicoptère. Introuvable…

 

Le major Myskowiak n’est pas du genre à manier les « et si… » et à réécrire les faits divers. De l’affaire Victorine, il ne pipe mot. Le FFF a fait sa part. Mais l’enquête est toujours en cours, même si vingt jours après la mort de la jeune femme, un suspect, Ludovic B., a été mis en examen pour meurtre précédé d’une tentative de viol, après avoir avoué une partie des faits. Mais nié tout mobile sexuel. Selon le procureur de la République de Grenoble, Ludovic B. a raconté lors de sa garde à vue avoir « croisé vers 19 heures par hasard Victorine alors qu’il pratiquait un footing » ce samedi 26 septembre. Toujours d’après lui, il y aurait eu une dispute après une bousculade involontaire, il aurait paniqué, lui aurait serré le cou et aurait ensuite déposé le corps inanimé dans l’eau.

« Travailler en toute indépendance, à distance de l’enquête et des médias, est notre force », invoque Jean-Bernard Myskowiak. « Et il faut aussi veiller à préserver les familles qui sont en souffrance. » Alors quand on insiste pour qu’il illustre sa science par une affaire, il choisit une histoire passée inaperçue. Celle d’un homme sans famille en France. Une histoire qui finit mal. Une énigme. Le 21 octobre 2014, le maire de la commune de Ravières, dans le sud-est de l’Yonne, signale une disparition. Depuis qu’il a fêté son anniversaire, cinq jours plus tôt, Stéphane K. n’a pas donné signe de vie. Vérification à son domicile, avec au passage prélèvement de son ADN sur sa brosse à dents. Sa « trace » de disparu est enregistrée dans le Fichier national des empreintes génétiques (FNAEG). Survol de la région, des rivières et des cours d’eau en hélicoptère. Il est introuvable. Mais rien n’indique qu’il ait été tué. On sait juste qu’il n’allait pas fort. Et buvait. Beaucoup.

 

Le ruisseau du Turitin, où le corps de Victorine Dartois a été retrouvé le 28 septembre 2020, à Villefontaine (Isère) — Photo Michel Thomas/Le Dauphiné/PhotoPQR/MaxPPP.

Plus d’un an après, « le 14 novembre 2015, raconte l’adjudant-chef Sylvain O., TIC à Auxerre, j’étais de permanence. À 16 h 15, on me signale la découverte d’un corps non identifié près d’un ru (un petit ruisseau, ndlr) qui traverse un pré. C’est un cueilleur de champignons qui l’a repéré. En campagne ou dans les bois, ce sont souvent eux ou les chasseurs qui nous trouvent les corps. J’arrive à 17 h 15. Je vais toujours du plus loin au plus près. J’examine d’abord l’environnement du corps. Il commence à faire nuit, j’installe des éclairages. Il ne reste pas grand-chose du corps, il est facile de passer à côté : c’est un squelette. Je prends un maximum de photos. Je fixe les lieux pour pouvoir y revenir ». Le TIC y retourne et reprend.

« Le corps, face contre terre, était à l’endroit où le pré s’affaisse et où se forme un abreuvoir naturel pour les animaux. Je me demande s’il est arrivé là à la suite de remous à un moment où le débit était plus fort. Ou si Stéphane K. marchait à proximité du ru, et qu’il est tombé. Bref, le corps a-t-il bougé ? L’a-t-on amené là ? Je pars toujours du plus grave. » L’adjudant-chef resserre son récit : « Le corps est en état de décomposition avancée. Mais il a toujours les bras dans le blouson en goretex vert. Sa jambe gauche est manquante. De même que son pied droit. Et ses chaussures. Son pantalon a en majorité disparu. Il n’en reste que la ceinture. J’évite de toucher aux vêtements car le corps est très fragile. Mais je fouille son blouson qui, lui, a résisté au temps. Pas de traces suspectes de coups de couteau, mais il y a son permis et sa carte vitale. »

 

 

 

Un curetage de l’intérieur du fémur permet d’extraire de la moelle osseuse. On y découvre des diatomées. Mais il y a un mais…

L’autopsie et un prélèvement ADN comparé avec la trace conservée au FNAEG indiquent qu’il s’agit bien de Stéphane K. Le corps si fragile est ensuite envoyé à l’IRCGN. « Quand le corps est encore frais, ce sont plutôt des échantillons qui partent. Le légiste remplit des bocaux », précise l’adjudant-chef. Des scellés accompagnent le squelette : des asticots sont retrouvés à l’abri de l’air dans la terre et le blouson. Au sein du FFF, le laboratoire d’entomologie confirme que la mort ne date pas d’hier (il la situe antérieure au 31 août 2015). Un prélèvement de l’eau du ru est aussi acheminé à Pontoise. « Que faire ?, reprend Jean-Bernard Myskowiak. On n’avait plus vraiment d’organes. »

Un curetage de l’intérieur du fémur permet d’extraire de la moelle osseuse. Le scientifique y découvre des diatomées. « Je décide aussi de laver ce qui reste des vêtements à l’eau. Au cas où des diatomées se seraient collées au tissu. » À nouveau, des diatomées sont présentes. Mais il y a un mais… « Oui, cette mort est liée au milieu aquatique de la découverte. Mais le corps est ancien. Et elles ont pu arriver là lors d’une pollution postérieure », poursuit très prudemment le major Myskowiak. Stéphane K. s’est-il noyé ou son corps a-t-il été contaminé par l’eau du ru ? « Au final, je n’ai pas pu trouver de quoi prouver qu’on l’avait tué, reprend l’adjudant-chef. Est-ce un suicide ? Est-il tombé ivre mort ? A-t-il fait un malaise ? C’est très frustrant de ne pas savoir. On ne le saura jamais… Sauf si d’aventure la jambe qui manquait est retrouvée et ne livre des informations. »

Mais tant d’eau a coulé depuis.

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