Episode 1/2 : L'affaire Kulik, un "cold case" craqué grâce à l'ADN

Série en exclusivité "les jours": À chaque crime, il y a une technique pour confondre le coupable. Deux journalistes de «Les Jours» en immersion au PJGN ont pu se glisser sous le microscope de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN) pour raconter de l’intérieur les plus grandes enquêtes sur des meurtres que la science a aidé à résoudre.

Ce vendredi, découvrez la première partie de l'épisode consacré à l'affaire Kulik. Près de dix ans après le meurtre, un gendarme a l'idée d'explorer une technique, alors inédite en France, de comparaison d'ADN. Banco...

Un corps en partie calciné. Un mégot. Un préservatif usagé. La scène de crime présentait de sérieux indices. L’affaire a pourtant bien failli rester un « cold case ». Les faits : dans la nuit du 10 au 11 janvier 2002, à 0 h 21, Élodie Kulik, 24 ans, directrice d’une agence bancaire à Péronne dans la Somme, appelle les pompiers au secours. La communication est brusquement interrompue après des hurlements. Une demi-heure plus tard, son véhicule, une Peugeot 106 rouge, est signalé accidenté à quelques kilomètres avant Péronne sur la D45. Le lendemain, un agriculteur découvre la dépouille carbonisée d’Élodie Kulik dans une décharge sur la petite commune de Tertry, toujours dans la Somme. À ses côtés, un mégot et un préservatif.

Les indices placés sous scellés sont acheminés à l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN), alors à Rosny-sous-Bois, dont le colonel Christian Fillon est actuellement le directeur adjoint. Banco : les scientifiques trouvent des traces d’ADN du suspect (et de la victime) sur le mégot et surtout dans le préservatif. Le sperme est particulièrement riche en ADN. Le département de biologie établit le profil génétique de l’homme. Las. Le « code-barre » du suspect tape dans le vide lorsqu’il est comparé à celui des criminels ou délinquants enregistrés dans le Fichier national automatisé des empreintes génétiques (Fnaeg). L’homme qui a violé Élodie Kulik est un inconnu. L’affaire ne va pas être simple à résoudre.

Lorsque je suis nommé responsable de la division “atteintes aux personnes”, mon chef Robert Bouche me dit : “Je ne pige rien à tes histoires d’ADN, mais j’ai besoin qu’un œil neuf se penche sur le dossier Kulik.” Le lieutenant-colonel Emmanuel Pham-Hoai

 

2002, toujours : à Toulouse, le jeune étudiant en ingénierie de la santé Emmanuel Pham-Hoai, mordu de biologie, s’intéresse alors davantage à l’affaire du tueur en série Patrice Alègre qu’au meurtre de celle qu’on appelle « la banquière de Péronne ». C’est pourtant lui qui, dix ans plus tard, va largement contribuer à mettre un nom sur le fameux code-barre.

Affable, petit accent béarnais, le lieutenant-colonel Pham-Hoai, 42 ans, qui a pris l’été dernier le commandement de la compagnie des Andelys, dans l’Eure, accepte de replonger dans l’affaire. Et ce malgré l’âpre souvenir d’avoir un temps été traité de « Dr Frankenstein de la génétique » durant son enquête et malgré une certaine fatigue : il est en pleine rédaction d’une thèse sur l’expertise génétique qu’il soutiendra bientôt à huis clos et qui restera confidentielle. Sujet stratégique et sensible, à l’heure où l’ADN est souvent hissée au rang de « reine des preuves » et où violeurs, tueurs et voleurs s’efforcent d’effacer leurs traces.

 

Dans ses travaux de recherches, le lieutenant-colonel Pham-Hoai consacre un chapitre entier à l’affaire Kulik. Celle qui a fait de lui un expert consacré dans les cours d’assises. En 2009, après avoir dirigé le laboratoire de biologie de l’IRCGN, sonne pour lui l’heure du terrain : il intègre la section de recherches d’Amiens. « Un an plus tard, lorsque je suis nommé responsable de la division “atteintes aux personnes”, mon chef Robert Bouche me dit : “Je ne pige rien à tes histoires d’ADN, mais j’ai besoin qu’un œil neuf se penche sur le dossier Kulik.” Bouche, il est un peu comme l’entraîneur Didier Deschamps. Il tente. Je ne suis pas Mbappé ou Neymar, mais je m’immerge dans l’affaire. En termes d’enquête policière, tout a été fait. » Pas d’oubli. Pas de négligence.

L'expert a l’idée de chercher 50 % de correspondance entre l’ADN dont il dispose et ceux du Fnaeg. Une technique à l’époque inédite en France

Au moins 10 000 personnes ont été entendues et près de 600 hypothèses suivies sans succès. Depuis 2002, quelque 5 000 Picards ont fait l’objet de prélèvements buccaux. En vain. Aucun ADN ne « matche » avec celui du suspect. « Après avoir tout épluché, retrace le gendarme, je me dis : soit il s’est enfui à l’étranger, soit il s’est rangé et n’a commis aucune infraction depuis le meurtre – puisque son profil ne colle avec aucune empreinte du Fnaeg –, soit il est mort. » Il poursuit : « Un copain me dit : “Il est mort”, je lui réponds : “Mais je vais le retrouver.” » À ce stade du récit, le lieutenant-colonel Emmanuel Pham-Hoai bondit. Prend un feutre, prêt à retracer au tableau son cheminement scientifique. Soucieux de ne pas trop « faire le geek », il plante d’abord un décor très large avec une métaphore : « Mettons que le corps soit une librairie, alors une cellule est un livre, un noyau un chapitre, un chromosome une page, un marqueur génétique un paragraphe, un allèle un mot, un nucléotide une lettre. »Surgit une représentation d’un profil génétique avec ses marqueurs, 21 avec chacun deux  allèles* : c’est la base sur laquelle il va plancher. Important pour la suite, fait-il comprendre.

Emmanuel Pham-Hoai resserre maintenant son exposé. Et raisonne : « Le suspect a forcément eu un père et une mère. » Et, comme tout le monde, a hérité de 50 % du patrimoine génétique de son père et 50 % de sa mère. Le reste tient du pari : « Si le profil du meurtrier d’Élodie Kulik n’est pas dans notre fichier, peut-être que l’un de ses ascendants ou descendants y est. » Il mouline. Le scientifique prend une décision : « Au lieu de chercher 100 % de correspondance entre la trace dont nous disposons et celles qui sont enregistrées dans le Fnaeg, je vais chercher seulement 50 % de correspondance. À l’époque, je pensais que cela se faisait. Mais non. Je demande donc la permission au ministère de la Justice de procéder ainsi. » La technique est inédite en France. Aucun cadre juridique n’existe.

La demande d’autorisation part. Dans l’attente, le gendarme scientifique effectue des recherches bibliographiques, avec ce postulat. « Je sais que je ne suis pas Einstein et si j’ai eu cette idée, c’est que quelqu’un d’autre l’a eue avant moi. » Les Américains, de fait, utilisent déjà cette technique dite de « recherche ADN en parentèle » ou « familial search ». « J’ai alors contacté des scientifiques américains, notamment le biologiste Greg Hampikian. » Ce très grand expert en ADN médico-légal dirige l’Idaho Innocence Project de l’université d’État de Boise. La mission qu’il s’est fixée ? Démontrer l’innocence de personnes condamnées par erreur en ayant recours à des contre-expertises fondées sur des tests ADN. Emmanuel Pham-Hoai contacte aussi « le procureur du Colorado, qui utilise cette méthode même pour de simples vols ». Il suit également de près l’affaire Grim Sleeper (« dormeur lugubre »), surnom de Lonnie David Franklin Jr, tueur en série californien du milieu des années 1980, qui s’est « rangé » entre 1988 à 2002 (d’où son surnom de dormeur). Le lugubre Franklin Jr a fini par être identifié et arrêté en 2010. Son fils avait été fiché suite à une arrestation pour possession illégale d’armes. Et son ADN s’est révélé proche de celui retrouvé sur le corps des victimes du « dormeur ». Mais c’est une autre histoire…

La suite, vendredi 5 février 2021 : "La recherche ADN par parentèle a notamment permis de coincer le « violeur de la forêt de Sénart » après deux décennies d’enquête" (...)

 

LIRE L'ÉPISODE 2/2

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À noter : découvrir la version enrichie de cet article et en savoir plus sur "les jours

 

Un allèle est une version variable d’un même gène. Chaque enfant possède un allèle (c'est-à-dire une version d'un gène héréditaire) du père et un allèle de la mère.

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