Alexandre Rodde : "la gendarmerie s’efforce de faire évoluer sa réponse opérationnelle face au terrorisme jihadiste"

  • Par Pablo Agnan
  • Publié le 08 novembre 2022, mis à jour le 03 février 2023
Le chercheur Alexandre Rodde, auteur du livre Le jihad en France – 2012-2022.
© Sirpa-G - V. Martin

En France, les attentats terroristes ont causé la mort de 271 personnes et fait près de 1 200 blessés depuis 2012, selon la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). Quel bilan tirer de ces 51 attentats qui ont frappé l’hexagone ? Quelles seront les évolutions de la menace jihadiste dans la décennie à venir ? C’est sur ces questions que s’est penché Alexandre Rodde, dans son nouveau livre, Le jihad en France – 2012-2022.

Le chercheur spécialisé sur les questions de terrorisme et de tueries de masse, et réserviste opérationnel de la gendarmerie, Alexandre Rodde, n’en est pas à son coup d’essai dans le milieu littéraire. Dans son premier ouvrage, Passage à l’acte – comprendre les tueries en milieu scolaire, coécrit avec Bernard Meunier, ancien opérationnel du GIGN et psycho-sociologue, il s’attelait à décrypter ce terrible phénomène, d'abord observé aux États-Unis, et plus récemment en France

Dans son nouveau livre, Le jihad en France – 2012-2022, il revient sur les enjeux de cette décennie de terreur ; le tout étayé par les témoignages inédits de membres forces de sécurité intérieure, présents notamment à Dammartin-en-Goële ou lors des attentats du 13 novembre 2015, dont des commémorations ont lieu aujourd'hui. Cette analyse vise à comprendre l’évolution de la menace terroriste jihadiste, et surtout, à anticiper les dangers de demain.   

D’abord, revenons sur cette décennie d’attentats qui ont frappé notre sol. Quel bilan dressez-vous de cette période ?

Plusieurs choses. Déjà, on voit une vague d'attaques qu'on n'avait jamais vue dans le monde occidental. Une cinquantaine en dix ans, ça reste exceptionnel. Aucun de nos alliés occidentaux n’a fait face à un bilan similaire, aussi bien en Europe qu’en Amérique du Nord. On distingue aussi un certain nombre de tendances qui se confirment : d’abord, une autonomisation de la mouvance jihadiste française, qui agit par elle-même, sans avoir besoin de contacts à l'étranger ou de validation par des groupes à l’étranger. Ensuite, une atomisation, avec de moins en moins de groupes, de moins en moins de cellules, mais de plus en plus d'individus qui agissent seuls.

© Alexandre Rodde

Conséquence de la chute de l’organisation État Islamique (EI) au Levant. Depuis le pic d’attaques en France en 2017, le nombre d’attentats a chuté. Pour autant, la menace a-t-elle diminué ?

Il faut comprendre qu’elle est fluctuante : on passe de trois attaques par an en 2018 et 2019 à sept en 2020, puis environ quatre* en 2021. On en a eu moins cette année, c’est vrai, ce qui peut faire croire que la menace a diminué. Mais en réalité, elle est cyclique, et peut remonter en puissance assez rapidement, à cause d’événements qui ont lieu à l’étranger ou sur le territoire national.

À noter : *L’auteur indique quatre attaques qui ont eu lieu, mais exclues de son analyse finale celles de Colombes et de Cannes, par précaution, faute d’éléments.

Est-ce que vous intégrez dans cette fluctuation l’évolution du modus operandi des terroristes ?

Absolument. L’évolution des modes d’action est un phénomène intéressant. En 2015 et 2016, on fait face à un jihad d’ampleur, durant lequel l’État Islamique est capable d’envoyer des combattants depuis la zone irako-syrienne vers le sol français, pour mener des attaques complexes. Mais depuis les pertes territoriales de l’organisation terroriste, on voit un changement des modes d’action, avec des attaques qui se font plus fréquemment au couteau et à la voiture bélier.

Outre la chute de l’EI, la réduction du nombre d’attaques, comme l’évolution des modes d’action, sont-elles la conséquence de la montée en puissance des services de l’État sur le sujet (selon les chiffres de la DGSI, 70 attentats ont été déjoués depuis 2012, dont 62 grâce au service de renseignement intérieur français) ?

De vrais efforts ont été mis en place depuis la période 2015 / 2016 avec notamment le nouveau Schéma national d'intervention (SNI), qui constitue une transformation majeure dans la réponse opérationnelle. La formation a également évolué, surtout pour les unités d’interventions, allant des Pelotons de surveillance et d’intervention (PSIG) au GIGN, mais également pour les sapeur-pompiers et la police nationale. Mais ce qu’il faut comprendre, c’est que face à une menace en perpétuelle évolution, et qui s’adaptera à chaque fois à la réponse étatique, on doit continuer à progresser au fur et à mesure.

En matière d’intervention, quels sont les axes d’améliorations que vous préconiseriez ?

Il y a des questions sur la formation qui doivent être mise en avant. Comme à chaque fois, le phénomène terroriste évolue, il se transforme et la gendarmerie, comme l'ensemble des forces de sécurité, doivent réagir, notamment sur ces questions liées à la formation. Elles sont réclamées par les effectifs, et ce à tous les niveaux. Cette matière intéresse et les gens veulent être plus compétents sur ces questions. La création des PSIG Sabre, la généralisation des formations « tuerie de masse » et les efforts de professionnalisation des PSIG montrent que la gendarmerie s’efforce de faire évoluer sa réponse opérationnelle.

À la lecture de votre ouvrage, on est frappé par le nombre de primo-arrivants impliqués dans une fusillade contre des terroristes, comme à Dammartin-en-Goële par exemple. Cet effort de formation doit-il être encore plus appliqué aux unités élémentaires ?

Tout à fait. On a une forte implication des primo-arrivants sur les attaques, car ils sont plus présents sur le terrain et donc, réagissent plus vite. Il y a un certain nombre d’évolutions qui sont nécessaires, mais je pense que la professionnalisation des PSIG est une bonne chose. Ça fait partie d’un bon constat effectué par la gendarmerie sur cette question du contre-terrorisme. Tous ces efforts de formation doivent être maintenus. Pour l’instant, ils le sont et doivent être continuels, pour faire face à une menace terroriste en constante évolution.

Justement, en quoi va consister l’évolution de la menace terroriste dans les années à venir ? Dans votre livre, vous faites référence à la diffusion en direct d’attaques sur les réseaux sociaux. Ce n’est pourtant pas quelque chose de nouveau.

Effectivement, ce n’est pas un phénomène complètement nouveau. Ça démarre en 2015, lors d’une attaque non-terroriste d’un journaliste sur ses collègues, à Roanake en Virginie. Mais le cas majeur, c’est en 2019 avec la fusillade de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, menée par un militant d’ultra-droite. Elle a eu un effet de répétition extrêmement important, avec une série d’attaques dans le monde entier : d’abord à Poway en Californie, puis à El Paso au Texas, à Baerum en Norvège, deux en Allemagne à quelques mois d’intervalle, et encore une à Buffalo au mois de mai de cette année. On s’aperçoit que cette succession d’attentats a été réalisée par mimétisme, grâce à la diffusion en direct par les auteurs de leurs propres attaques. Et sinon, en matière d’évolution, on peut également citer la question des armes imprimées en 3D, qui commence à poser des problèmes.

Y a-t-il eu des précédents d’attaques avec des armes imprimées en 3D ?

Oui, et même en Europe. Elle a été commise par un homme issu de la mouvance d’ultra-droite, en Allemagne il y a trois ans, et a fait deux morts. Ceci étant dit, comme sur toutes les questions liées aux évolutions, il faut être prudent. Néanmoins, il existe un double phénomène qui nécessite une vigilance particulière : premièrement, les imprimantes 3D sont de moins en moins chères et donc de plus en plus accessibles. Deuxièmement, on constate une augmentation des saisies de ce type d’armement dans les enquêtes judiciaires. En 2016 aux États-Unis, l’ATF (Bureau of Alcohol, Tobacco, Firearms and Explosives) avait mis la main sur 1 500 armes imprimées en 3D. En 2021, ce chiffre est passé à plus de 19 000, soit une augmentation de 1 000 % en cinq ans.

À noter : Au mois de mai 2022, Europol a consacré une conférence sur la menace posée par les armes imprimées en 3D, dans laquelle l’agence européenne de police criminelle assurait qu’elle est dans leur radar, « au regard du nombre croissant d’armes saisies dans le cadre d’enquêtes à travers l’Europe. » En 2021, la police espagnole démantelait un atelier de fabrication d’armes imprimées en 3D, tenu par des suprémacistes blancs. Un mois plus tard, deux hommes et une femme ont été interpellés au Royaume-Uni dans le cadre d’investigations menées sur un mouvement terroriste d’ultra-droite. Ils étaient en possession de composants d’armes imprimées en 3D. Si pour l’instant, leur « capacité de feu et la qualité de ces armes restent limitées, le prix de leur fabrication diminue chaque année et leur létalité est avérée », affirme Alexandre Rodde ; comme en témoigne l’attentat de Halle-sur-Saale en Allemagne et plus récemment, l’assassinat de l’ancien Premier ministre japonais Shinzō Abe, par une arme artisanale.
© Les éditions du cerf

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